J’ai cru devoir entrer dans ces détails historiques pour montrer quels
sont les points sur lesquels se sont concentrés les efforts tentés
pour la rectification de l’orthographe et quels sont ceux qui méritent
d’être pris en considération. On a pu voir aussi combien il serait
difficile de concilier la réforme dite phonographique avec le système
orthographique des langues néo-latines, particulièrement avec notre
langue. De cet examen il résulte que notre alphabet, tout incomplet
qu’il est, peut, avec de légères modifications, suffire à l’expression
de tous les sons de notre langue.
Abréger et simplifier sont des besoins impérieux de notre époque:
le système métrique a remplacé l’ancien système, si compliqué et si
irrégulier, de même que la numération des Arabes a remplacé la pénible
numération des Romains. Déjà même lorsque l’on compare l’orthographe du
Dictionnaire de l’Académie de 1694 avec celle d’aujourd’hui, on voit
qu’il reste peu de chose à faire pour compléter l’œuvre de 1740.
S’il est regrettable qu’en 1740, l’Académie française ne se soit pas
montrée aussi hardie que le furent l’Académie de la Crusca en 1612,
l’Académie de Madrid en 1726, et le grand _Vocabulario portuguez_ de
Coïmbre en 1712, qui ont rapproché l’orthographe de la prononciation
autant qu’il était possible de le faire avec notre alphabet, et que,
dans son Dictionnaire, elle se soit arrêtée à moitié chemin, du moins,
en ouvrant la voie aux améliorations qu’elle-même y a introduites
à chaque nouvelle édition, elle l’a débarrassée des entraves d’un
grand nombre de lettres inutiles et d’anomalies qui fatiguent la
mémoire, rebutent l’enfance et surchargent la grammaire de règles et
d’exceptions.
Toute modification qui ne touche en rien à la langue et ne porte
aucune atteinte à nos chefs-d’œuvre, même poétiques, contribuera, bien
plus qu’on ne saurait le croire, à maintenir et prolonger la vie de
notre idiome, qui n’est que la simplification du latin; par là nos
chefs-d’œuvre deviendront de plus en plus accessibles à tous.
Quelques autres petites régularisations de détail, qui ne dérangeraient
en rien l’ensemble de notre système orthographique, lui donneraient
successivement le degré de perfection désirable.
Je veux cependant aller au-devant de cette objection, tant de fois
répétée à propos de toute tentative de réforme, si peu grave qu’elle
soit: toucher à notre écriture actuelle, c’est poser une main profane
sur les œuvres de nos grands écrivains et les trahir en altérant la
forme extérieure qu’ils ont prétendu donner à leurs pensées.
Nos plus grands écrivains ont abandonné la plupart du temps à leurs
imprimeurs le soin d’orthographier leurs œuvres, contrairement même à
l’écriture de leurs manuscrits; ceux de Bossuet et d’autres en sont la
preuve; mais les imprimeurs trouvèrent plus commode d’appliquer à tous
uniformément l’orthographe consignée dans les éditions successives du
Dictionnaire de l’Académie. Les exemples suivants prouveront que les
manuscrits de nos grands auteurs du seizième et du dix-septième siècle
sont écrits d’une tout autre manière qu’ils ont été imprimés de nos
jours. Il est donc regrettable, sous bien des rapports, qu’on ne se
soit pas conformé aux originaux: les réformateurs les plus hardis y
trouveraient souvent de nombreux arguments en leur faveur:
MONTAIGNE, dans son manuscrit autographe des _Essais_ conservé à la
bibliothèque de Bordeaux, adopte l’orthographe suivante:
«Nous devons la subjection et l’obeissance esgalement à tous
roys, car elle regarde leur office; mais l’estimation non plus
que l’affection, nous ne la devons qu’à leur vertu. _Donons_
à l’ordre politique de les souffrir _patiammant_ indignes, de
celer leurs vices, d’aider de notre _recomandation_ leurs actions
indifferentes, pendant que leur autorité a besoing de nostre appuy;
mais nostre commerce fini, ce n’est pas raison de refuser à la
justice et à nostre liberté l’expression de nos vrays _ressentimans_;
et _nommeemant_ de refuser aus bons subjets la gloire d’avoir
_reverrammant_ et _fidelemant_ servi un maistre, les imperfections
duquel leur estoint si bien conues.
«J’honore le plus ceux que j’honore le moins; et, où mon âme marche
d’une grande aleigresse, j’oublie les pas de la contenance.
«A bienveigner, à _prandre_ congé, à remercier, à saluer, à
_presanter_ mon service et tels _complimants_ verbeus des lois
ceremonieuses de nostre civilité, je ne _conois persone_ si sottement
sterile de lengage que moi; et n’ai jamais esté emploié à faire des
lettres de faveur et _recomandation_, que celuy pour qui c’estoit
n’aye trouvées seches et lasches.» (_Essais_, l. I, ch. III,
manuscrit de Bordeaux.)
Voir plus haut, p. 206, les indications orthographiques qu’il adresse à
son imprimeur.