On voit par ce sommaire de quel intérêt doit être cet ouvrage pour
les personnes qui s’occupent, comme les écrivains soigneux et les
imprimeurs, des détails de l’orthographe. Il pourra servir utilement à
perfectionner les dictionnaires et les grammaires.
BERNARD JULLIEN, docteur ès lettres, licencié ès sciences,
secrétaire de la Société des méthodes d’enseignement. _De
l’Orthographe et des systèmes néographiques._ (Cours supérieur
de grammaire. Paris, Hachette, 2 vol. gr. in-8, t. I, p.
44-52.)--_Thèses de Grammaire._ Paris, Hachette, 1855, in-8 de
VIII-508 pp. (pages 107-141).--_Les Principales étymologies de
la langue française._ Paris, Hachette, 1862, in-12 de VIII-323
pp.--_De la Nécessité de quelques réformes dans l’orthographe
française._ (Revue de l’instruction publique, 5 mai 1864, p. 83.)
M. Jullien est auteur d’un grand nombre d’ouvrages et d’écrits sur la
grammaire justement estimés. En ce qui concerne l’orthographe, il se
montre sage partisan d’une réforme modérée et progressive.
Au début de son premier article sur l’orthographe, cité ci-dessus,
il revendique pour la science d’écrire correctement son vrai nom:
_orthographie_. Cette demande, réitérée presque par tous ceux qui
ont écrit sur la langue française, prouve suffisamment l’opportunité
du changement en question, réclamé par la logique et l’accord avec
d’autres termes scientifiques de la même catégorie, _géographie,
calligraphie, typographie_. Dans plusieurs traités de grammaire on
voit déjà apparaître les mots _graphie_ et _orthographie_.
M. Jullien, sans partager sur tous les points les opinions des
néographes, ne méconnaît pas ce qu’il y a de bon dans leurs systèmes,
et s’élève avec force contre tous ceux qui, à l’exemple de Charles
Nodier, jugent ces questions avec prévention et légèreté.
«Nous nous rappellerons, pour nous, dit-il, que la langue française
et son orthographe intéressent quarante millions de personnes,
et nous ne croirons jamais que des changements qui s’opèrent
graduellement depuis trois siècles puissent être combattus par des
épigrammes ou condamnés comme de pures folies.»
Mais, dans ce travail, M. Jullien se borne à donner un résumé
très-succinct des systèmes de _Regnier des Marais_, de _Dangeau_,
de _Buffier_, de _Du Marsais_, de l’abbé _Girard_, de _Duclos_,
de _Beauzée_, dont il est fervent admirateur, de _Domergue_ et de
_Marle_; et comme conclusion de ce chapitre, il exprime son opinion
sur l’ensemble des propositions de ces néographes. Il approuve le
retranchement d’une des doubles lettres non étymologiques (_Du
Marsais_), et même étymologiques (_Duclos_); la substitution des _f_ et
des _t_ aux _ph_ et _th_ (_Duclos_) et le remplacement des _x_ et des
_z_ comme marque du pluriel par le signe caractéristique et uniforme:
la lettre _s_.
Ses idées personnelles sur la réforme de l’orthographe se trouvent plus
développées dans un article spécial, faisant partie de ses _Thèses de
grammaire_. Cet article est sous forme de dialogue et porte pour titre:
_La Partie de dominos._ A cet égard nous prenons la liberté d’exprimer
notre regret que le récit principal soit entrecoupé de dialogues
relatifs au jeu, qui troublent l’attention et ne peuvent intéresser
personne.
Dans ce travail on remarque un passage où l’auteur oppose une objection
fort grave aux idées purement phonographiques. Le lecteur va en juger:
«Vous voyez par là que, chez nous, c’est réellement l’écriture
qui est le principe de la prononciation correcte dans la bonne
compagnie; et cela seul vous montre combien sont réellement ignorants
du français ceux qui posent le principe contraire, qui croient
bonnement que les langues en sont encore au point où elles étaient
avant l’invention de l’alphabet. C’est vraiment leur faire trop
d’honneur que de discuter sérieusement leurs propositions. Mais ce
qu’il y a de curieux, c’est qu’eux-mêmes ne savent pas du tout où
leur principe les mène; que, tout en niant l’action de l’écriture,
non-seulement ils ôtent ou remettent les lettres que l’écriture seule
nous fait prononcer dans quelques circonstances, mais qu’encore ils
séparent les uns des autres des mots ou groupes de sons qui n’ont
d’existence individuelle qu’en vertu de nos habitudes d’écrire. Pour
l’oreille, les articles ne se séparent jamais de leurs substantifs,
ni les compléments placés avant le verbe, du verbe qui les régit, ni
le pronom du verbe dont il est le sujet, ni la préposition de son
complément. Il est donc ridicule, dans ce système, de faire deux
ou plusieurs mots de _je dors, nous aimons, jusqu’à lui, qu’est-ce
à dire_; il faut écrire en un seul _jedor, nouzémon, juskalui,
kèsadir_, etc.
«Tout le monde connaît l’extrême mobilité de notre accent[227],
et, qu’en se portant toujours sur la dernière syllabe sonore des
sections de nos phrases, il coupe celles-ci en un certain nombre de
petites prolations dont notre oreille est uniquement frappée, et dans
lesquelles elle ne distingue aucunement ces divisions artificielles
que nous appelons des _mots_, que la plume seule nous fait sur
le papier détacher les uns des autres. Cette horrible écriture
sanscrite, où tous les sons d’un discours sont écrits exactement à
la suite sans aucun intervalle, est donc le type de perfection que
nous offrait enfin de compte l’_Appel aux Français_, quoique les
autres n’aient pas osé le dire, ou que plutôt ils ne l’aient pas
compris: et, en admettant, si vous le voulez, l’accentuation finale
des sections de phrase comme des points naturels de séparation dans
le langage et l’écriture, les premiers vers de l’_Art poétique_, par
exemple, devraient être représentés ainsi:
Sètanvin qôparna suntèmèrè rôteur
Pan sedelardèver zatin drelaôteur;
et non pas comme l’auraient donné nos réformateurs (_Appel aux
Français_, p. 13 à 48):
S’et an vin q’ô parnasse un tèmèrère ôteur
Panse de l’ar dè vers ateindre la hôteur.
En le divisant ainsi, ils ont certes rendu plus facile la
lecture et l’intelligence de leur transcription, mais ils ont par
cela même menti à leur principe, puisqu’ils ont introduit des
divisions, exigées par le dictionnaire, que la voix ni l’oreille ne
reconnaissent aucunement.»
[227] L’accent oratoire. L’accent tonique dans les vers
cités porte aussi sur les mots _c’est_ et _art_ compris dans les
groupes.
Je donnerai plus loin l’analyse du système de M. Jullien, qu’il
a reproduit dans d’autres écrits. Je ne toucherai ici qu’une
particularité que l’auteur a eu raison d’abandonner ensuite.
M. Jullien dit «que la réforme de l’orthographe, pour être raisonnable,
doit comprendre deux mouvements: l’un de _retour_ ou de _recul_,
l’autre d’_allée_ ou de _progrès_.» Ce mouvement de retour consisterait
à rétablir les lettres caractéristiques, radicales, d’abord ajoutées à
tort par les savants, et ensuite supprimées dans un certain nombre de
mots de la même famille.
En émettant cette proposition M. Jullien a pour but de conserver
aux mots d’une origine commune le signe caractéristique de leur
parenté. D’après ce système, il faudrait rétablir la lettre
étymologique _s_ dans les verbes _écrire, décrire, récrire_ et dans
les dérivés (_écriture, écrivain_, etc.), pour les mettre d’accord
avec _inscrire, description_, etc.; il faudrait écrire _respondre_,
à cause de _responsable, correspondre_, etc.; _destruire_, à cause
de _destruction; souspçon, souspçonner_, à cause de _suspect_;
_coulpable_, à cause de _inculper_, etc.
Il faut savoir gré à M. Jullien d’avoir abandonné plus tard cette idée.
Autrement il aurait fallu renchérir sur l’orthographe de la première
édition du Dictionnaire de l’Académie et écrire: _eschelle_, à cause de
_escalier, escalader_; _arrest_, à cause de _arrestation_; _escole_, à
cause de _scolaire, scolastique_; _contract_, à cause de _contracter_,
etc. Il serait difficile de démontrer les avantages de ce recul,
tandis que les désavantages en sont évidents. Le perfectionnement
d’une orthographe doit avoir pour but la représentation fidèle de la
bonne prononciation, consacrée par l’usage, tout en tenant compte des
terminaisons grammaticales et des signes de grammaire; par conséquent
son rôle est de supprimer les lettres inutiles, muettes, si toutefois
leur retranchement n’apporte pas une confusion nuisible, en empêchant
de reconnaître la véritable signification des mots, comme si, par
exemple, on écrivait les _cors_ au lieu de les _corps_. M. Jullien, qui
dit que notre orthographe intéresse quarante millions de personnes,
paraît oublier que les lettrés n’en composent qu’une faible partie,
et pourtant il est évident qu’il faudrait avoir étudié l’histoire de
notre langue et être latiniste consommé pour savoir écrire d’après ce
système, heureusement tombé en désuétude depuis 1740. Nos paysans, nos
ouvriers, connaissent le mot _école_, mais il y en a qui ignorent même
l’existence des mots _scolaire_ et _scolastique_; il en est de même
pour _écrire_ et _proscrire, prescrire_, etc.; la multitude serait donc
exposée à écrire mal, et pourtant l’écriture correcte ne doit pas être
le monopole d’une minorité. Pour ceux qui se soucient de la parenté des
mots, je ne vois pas de difficulté, et ils ne seront pas embarrassés
pour reconnaître que _décrire_ et _description_ ont une origine
commune, bien que formés dans des conditions différentes.
Mais outre le trouble dans la mémoire qui résulterait de cette
introduction de lettres inutiles, il y a une autre question plus grave
encore: c’est celle de la prononciation. M. Jullien ne se dissimule
pas que cette orthographe amènerait avec le temps à prononcer ces
lettres radicales; on prononcerait donc _escrire, coulpable, contract_,
etc. Or, la formation des mots obéit à une autre loi que celle de la
conservation servile des lettres caractéristiques; elle est soumise aux
exigences de l’euphonie, à l’harmonie de sons propre à chaque langue.
Ainsi l’on peut constater que l’_ou_ ne souffre pas la lettre _l_
suivie d’une ou plusieurs consonnes, tandis que cette agglomération
peut avoir lieu après l’_u_; c’est pourquoi on a _coupable_ et
_inculper_, _soufre_ et _sulfureux_, _voûte_ et _évolution_, etc. Le
_ct_ sonnerait mal à la fin du mot _contract_, mais la voyelle suivante
en facilite la prononciation dans le verbe _contracter_. Il serait peu
harmonieux de prononcer à la lettre le mot _souspçon_ où se heurtent
trois consonnes de suite. Dans le vieux français on écrivait et sans
doute on prononçait _souspeçon_ (voir le tableau, page 112), mais dès
l’instant qu’obéissant au génie abréviatif de notre langue la voyelle
_e_ tomba, elle entraîna forcément dans sa chute la lettre s pour
rendre la prononciation douce. Notre langue actuelle se compose, comme
on sait, de deux couches de mots dont la démarcation est très-sensible;
il serait téméraire de vouloir ramener les mots éclos sous l’influence
du génie national, comme _écrire, soupçon_, à revêtir l’uniforme
des mots calqués par les savants sur le latin, tels que _scribe,
proscription, suspect, suspicion_. Or l’introduction des radicales
muettes ne suffirait même pas, il faudrait encore changer très-souvent
les voyelles qui les précèdent, et par conséquent dénaturer les
vocables. Il faudrait donc, sacrifiant les mots vraiment français aux
mots forgés par les savants, accueillir: _culpable, suspçon, sulfre_,
etc. Cette unification arbitraire dénaturerait à la fin l’essence même
de la langue.
Son traité des _Principales étymologies de la langue française_ est
un dictionnaire des racines qui entrent dans la composition des mots
de notre langue, précédé d’une étude de la formation des vocables.
Ce travail intéressant, devenu utile depuis que l’on a renoncé aux
dictionnaires disposés par racines, jette quelque lumière sur plus
d’une question orthographique. Nous en extrayons un passage relatif
aux doubles consonnes, du moins à celles qui n’ont aucune raison de
subsister dorénavant dans notre langue:
«Les consonnes ont été doublées, surtout quand il s’est agi des
nasales ou des dentales, par des raisons tout à fait étrangères
à l’étymologie proprement dite, et qui n’ont pas moins contribué
à rendre la formation des mots irrégulière en apparence. Ainsi
_homme, femme_, avec deux _m_, viennent de _homo_ et de _femina_,
qui n’en ont qu’une; _bona_ a formé _bonne_, _donare_, _donner_,
et _christiana_, _chrétienne_, si l’on n’aime mieux tirer ce
dernier du masculin _chrétien_. La raison de tout cela, c’est que
les syllabes dont il s’agit étaient nasales en latin ou du moins
ont été prononcées nasales chez nous pendant la formation de notre
langue; et c’est pour conserver dans l’écriture la nasalité entendue
qu’on a écrit _homme, femme, donner, chrétienne_. C’est qu’alors on
prononçait un _hon-me_, une _fan-me, don-né, chrétiain-ne_, etc.
Aujourd’hui que nous prononçons avec les voyelles orales et ouvertes
_ho-me, fa-me, do-né, crétiè-ne_, etc., nous nous étonnons à bon
droit d’une orthographe qui contrarie également l’étymologie et notre
prononciation.
«D’autres consonnes ont été doublées ou dédoublées par des raisons
qu’on peut nommer d’_épellation_, parce que les règles données à
cet égard viennent de la manière dont nous épelons les lettres pour
les assembler dans les syllabes. Je prends pour exemple le verbe
_appeler_, tiré du latin _appellare_; il n’a qu’une seule _l_,
tandis que le latin en a deux; au présent de l’indicatif il reprend
les deux _ll_, j’_appelle_, comme l’indique le latin _appello_;
mais il en perd une de nouveau au pluriel, nous _appelons_. Tout
le monde comprend d’où vient cette marche singulière. Quand la
dernière syllabe est sonore, la pénultième est muette; et alors
l’_e_ ne doit être suivi que d’une consonne. Au contraire, quand
la dernière est muette, la pénultième est sonore; et l’on sait
qu’un moyen fort ancien chez nous de marquer l’_e_ ouvert, a été
de doubler la consonne suivante, surtout à l’époque où les accents
étaient inusités, c’est-à-dire jusqu’à la fin du dix-septième siècle.
C’est pour cela qu’on écrit _j’appelle_, et _j’appellerai_, et d’un
autre côté _appelant_ et _j’appelais_. L’orthographe latine n’a
eu sur ce changement qu’une très-faible influence, puisque nous
avons quelquefois mis deux consonnes où il n’y en avait qu’une en
latin, comme dans _cruelle_, venu de _crudelis_, _muette_ venu de
_muta_, _fidèle_ même, qu’on écrivait _fidelle_ au temps de Louis XIV,
quoiqu’il fût venu directement de _fidelis_, où il n’y a jamais eu
qu’une seule _l_[228].»
[228] Voir p. 403, la manière dont la Bruyère orthographie ce mot.
Les considérations émises par M. Jullien dans la _Revue de
l’Instruction publique_ ont trop d’importance pour ne pas être
reproduites intégralement.
_Questions universitaires.--De la nécessité de quelques réformes
dans l’orthographe française._
«Par un arrêté royal en date du 25 janvier dernier, le roi des Belges
a nommé une commission qui doit s’occuper de ramener à l’uniformité
l’orthographe de la langue flamande. Cet arrêté, pris en lui-même,
n’intéresse que ceux qui parlent ou écrivent le flamand; il ne nous
occuperait donc pas s’il n’était précédé d’un rapport du ministre de
l’intérieur, dont quelques considérants s’appliquent d’une manière
toute spéciale à la langue française et méritent ainsi l’attention
des hommes sérieux de tous les pays.
«Je transcris ces lignes importantes:
«En vous faisant cette proposition, Sire, mon intention n’est
nullement d’imposer une orthographe officielle, mais il importe
qu’il y ait accord entre le système orthographique enseigné
dans les établissements de l’État, et le système adopté par les
philologues et les hommes de lettres qui sont les seuls juges
compétents de la matière. La commission dont j’ai l’honneur de
proposer l’institution aura donc à continuer l’œuvre commencée en
1835 et à rechercher les moyens d’arriver à l’unité désirable.
Le gouvernement, après avoir pris connaissance de son travail,
et tout en respectant la liberté individuelle, pourra adopter
et préconiser, dans les limites de ces attributions, les règles
établies par la commission. L’autorité morale de cette commission
suffira, j’en ai la conviction, pour rallier les opinions les
plus divergentes et ramener à un système uniforme tous ceux qui
s’occupent de la culture des lettres flamandes.»
«Mettez _françaises_ à la place de ce dernier mot, et les principes
qui ne touchent dans la proposition belge qu’à un petit peuple et
à un petit coin de terre, vont s’adresser au monde entier. Ils
intéresseront surtout les Français, dont l’écriture est tellement
irrégulière qu’il n’y a pas de règle pour un tiers peut-être de leurs
mots; ou que les règles, si l’on consent à prendre pour régulateur le
Dictionnaire de l’Académie, sont tellement capricieuses qu’il n’y a
pas un homme au monde qui les puisse posséder.
«Ajoutez qu’à l’entrée de toutes les carrières, et surtout des
carrières administratives, des devoirs sont dictés aux aspirants pour
s’assurer de la connaissance qu’ils ont de l’orthographe de leur
langue; qu’il n’y a pas pour eux d’autre moyen de se tirer d’affaire
que de connaître par l’usage ou de savoir par cœur les mots qui
leur sont donnés; et que si quelqu’un s’amusait à faire entrer dans
la dictée des mots choisis exprès parmi les inusités, les juges ne
seraient pas plus capables de corriger les copies que les concurrents
de les écrire sans faute.
«Cette assertion peut sembler exagérée à ceux qui n’ont pas
étudié de près la question. Elle n’est que rigoureusement vraie.
On connaît l’ouvrage intitulé: _Remarques sur le Dictionnaire de
l’Académie_, où feu Pautex relevait les contradictions et erreurs
matérielles qui fourmillent dans cet ouvrage. M. Littré, dans
son Dictionnaire de la langue française, signale à tout moment à
l’Académie des contradictions formelles dans l’écriture des mots
dérivés ou composés des mêmes éléments. On peut surtout reconnaître
l’étendue du mal dans le volume de M. Blanc intitulé: _Enseignement
méthodique de l’orthographe d’usage sans le secours du grec et du
latin._ Cet auteur prend pour base de son travail le Dictionnaire
de l’Académie; il n’a aucun désir de le critiquer; mais à propos
des diverses catégories de mots qu’il établit pour en favoriser
l’étude mnémonique, il cite les exceptions; et celles-ci sont si
nombreuses qu’on ne saurait quelquefois dire où est la règle. J’en
citerai deux ou trois exemples, car cela vaut mieux pour convaincre
les lecteurs que des assertions générales comme celles que je viens
d’écrire. Parmi les substantifs en _ment_ tirés des verbes en _ier_
ou _yer_ (p. 102), il y en a seize qu’on peut écrire avec ou sans
_e_ intérieur: _aboiement_ et _aboîment_, etc.; il y en a vingt et
un où l’_e_ reste toujours: _balbutiement_, etc.; il y en a quatre
où l’_e_ reste, mais précédé de l’_y_: _délayement_, etc.; il y en a
trois enfin où l’_e_ ne doit pas paraître: _châtiment, dénûment,
éternument_. Remarquez même que, de ces trois, le second prend
l’accent circonflexe que les deux autres rejettent. Parmi les verbes
en _oter_, qui sont au nombre de quatre-vingt-quatre, soixante et
un seulement ont un _t_ simple; les vingt-trois autres le doublent
sans qu’aucun changement dans le son ni aucune raison étymologique
justifient ce changement d’orthographe.
«Je voudrais trouver une liste des verbes en _eter_ et _eler_[229].
Je ne sais pas précisément combien nous en avons, mais il y en
aurait deux ou trois cents que je n’en serais pas surpris. Or ces
verbes présentent cette particularité, que partout où la dernière
syllabe est muette, l’_e_ qui la précède doit devenir ouvert. Cet
_è_ ouvert se marque soit par un accent grave comme dans _geler_,
je _gèle_, _acheter_, j’_achète_; soit en doublant la consonne
intermédiaire: _appeler_, j’_appelle_, _jeter_, je _jette_; et chacun
voit déjà combien il est difficile de se rappeler, sans aucune raison
déterminante, le choix qu’il faut faire entre ces deux orthographes.
Mais il y a plus; pour un grand nombre de ces verbes, l’Académie
ne donne pas d’exemple où le dernier _e_ soit muet, de sorte que
l’écrivain restant libre de choisir entre les deux méthodes, le juge,
à son tour, est libre de le condamner, quelque voie qu’il ait suivie.
[229] Voir le _Code orthographique_ de M. Hetrel, p. 219 et 224.
«Sans doute, selon l’expression du ministre belge: «il n’est pas du
tout ici question d’imposer une orthographe officielle,» chacun reste
libre d’écrire comme il lui plaira, à la seule condition de passer
pour un ignorant si son écriture s’écarte trop des habitudes reçues:
mais, dans un pays comme la France, où l’administration étend ses
branches jusqu’aux plus extrêmes limites, où les écritures jouent
un rôle si étendu, selon quelques-uns même si exagéré, au moins
serait-il bon que notre orthographe courante fût soumise à un système
régulier, et ne dépendît pas uniquement du caprice de quelques
académiciens, si ce n’est plutôt, comme on l’a dit avec raison, de
celui des correcteurs de l’imprimerie où le dictionnaire est mis sous
presse.
«Notez que ce dont il s’agit ici s’est déjà fait ailleurs. L’Italie
a un système d’orthographe qui ne laisse à peu près aucune
hésitation à qui entend prononcer un mot; l’Académie espagnole a fait
le même travail sur sa langue. Tout le monde reconnaît aujourd’hui
l’immense avantage de ce changement à l’ancienne coutume: en a-t-on
pu montrer un seul inconvénient, si petit qu’il fût? Non, il en
serait d’un système régulier d’orthographe comme de notre système
métrique, comme des billets de banque de cent francs et des coupures
inférieures qu’on va nous donner. Avant l’essai, il se trouve
quantité de gens pour s’effrayer des malheurs que ces créations vont
amener; et l’on s’étonne quand elles sont accomplies qu’elles n’aient
fait que du bien et que personne n’ait songé à s’en plaindre.
«Je sais que chez nous toutes les fois qu’il est question d’une
réforme orthographique, on se figure une tentative comme celle qui
fut faite en 1829, sous la direction de M. Marle, par une fraction de
la Société grammaticale de Paris. Cette écriture, dont les modèles
se trouvent dans le petit volume intitulé _Appel aux Français_, fut
reproduite alors dans tous les journaux, et la proposition succomba
bientôt et justement sous le ridicule, parce que c’était, non pas une
réforme, mais un renversement total de notre manière d’écrire.
«Une réforme est tout autre chose. Elle se compose de modifications,
fort peu sensibles quand on les prend une à une, et qui toutes
ensemble produisent pourtant une différence notable. J’ouvre
la grammaire de Regnier des Marais, imprimée en 1706, mais qui
représente l’orthographe du dix-septième siècle: je trouve en
quelques lignes _auroit_, que nous écrivons aujourd’hui _aurait_;
_celuy_, et nous mettons _celui_; _receu_ où nous mettons _reçu_;
_desja_, où nous mettons _déjà_; _esté_, pour _été; cy-dessus_, pour
_ci-dessus_, etc.[230]. Tous ces mots ont subi la réforme: y a-t-il
quelqu’un qui le regrette aujourd’hui? Et qu’on se garde bien de
croire que cette réforme se soit arrêtée depuis; elle a continué sa
marche insensible, mais constante. Au commencement de ce siècle,
on écrivait _appercevoir, aggréger_, les _enfans_; nous écrivons
_apercevoir, agréger_, les _enfants_, etc. Et dans vingt ans, sans
doute, on écrira beaucoup de mots autrement que nous ne le faisons.
[230] Voir plus haut, p. 256.
«Il ne faut donc pas croire qu’une réforme soit toujours une
révolution, ni la condamner par cela seul. Cette façon de se jeter
dans les extrêmes empêche d’apprécier avec équité les propositions
nouvelles et de comprendre ce qu’elles ont d’avantageux. En fait,
ceux qui ont voulu maintenir envers et contre tous l’écriture
ancienne comme le faisait Regnier des Marais à la fin du dix-septième
siècle, et ceux qui ont voulu la sacrifier entièrement à la
prononciation, comme au seizième siècle Ramus, Meigret, Pelletier,
comme Domergue en 1805 dans son _Manuel des étrangers amateurs de la
langue française_, ou en 1829 les auteurs de l’_Appel aux Français_,
ne devaient avoir et n’ont eu aucun succès. Ces derniers faisaient
rire à leurs dépens, et avec raison, parce qu’ils écrivaient un
jargon qu’on ne pouvait comprendre; ceux-là dans le temps même qu’ils
soutenaient le _z_ comme marque du pluriel après les _e_ fermés,
les _beautez_, les _trepassez_, ou la distinction nominale de l’_i_
voyelle et de l’_i_ consonne, de l’_u_ voyelle et de l’_u_ consonne,
voyaient s’introduire d’une part le _j_ et le _v_ qui supprimaient
leur distinction, de l’autre les accents qui permettaient d’écrire
avec une _s_ les _beautés_, les _trépassés_.
«Mais si les uns et les autres se perdaient dans des propositions
insensées et impraticables, les grammairiens philosophes demandaient
tout simplement que les changements inévitables de notre orthographe
fussent dirigés par des règles fondées sur la raison, au lieu d’être
abandonnés aux caprices de l’usage. Du Marsais proposait de dédoubler
les consonnes doubles quand elles ne se prononçaient pas et qu’elles
contrariaient l’étymologie. Il écrivait _home_, de _homo_, _doner_,
de _donare_, _persone_, de _persona_, et de même _anciène, naturèle_,
d’après les masculins.
«Duclos allait un peu plus loin que Du Marsais. Il retranchait une
des consonnes doublées quand elle ne se prononçait pas, quelle que
fût l’étymologie. Il écrivait donc _ocasion, comun, coriger_, malgré
le latin _occasio, communis, corrigere_; et cette suppression n’a
rien qui doive effrayer: car l’étymologie est suffisamment indiquée
par une seule consonne, d’autant plus que, dans les composés surtout,
la première n’est pas une lettre radicale, mais une lettre changée
le plus souvent par euphonie. Dans _occasio_, _oc_ est pour _ob_; dans
_corrigere_, _cor_ est pour _cum_; et ainsi le double _c_, le double
_r_, nous représentent non pas une étymologie réelle, mais une
habitude reçue chez les Latins, qui n’a jamais existé chez nous, et
que, par conséquent, nous n’avons aucune raison de maintenir.
«Il en est de même des nasales doublées au féminin de nos adjectifs
ou dans nos verbes, comme _bon_, _bonne_, _ancien_, _ancienne_,
_don_, _donner_, qui représentaient autrefois une prononciation
nasale, laquelle subsiste encore chez quelques vieillards, chez ceux
surtout qui ont vécu longtemps dans la province. _Bonne, ancienne_ et
tous les autres féminins analogues, se prononçaient comme le masculin
suivi de la négation _ne_, _bon ne, ancien ne_; et c’était pour peindre
ce son nasal qu’on avait doublé l’_n_. _Donner_ se prononçait de même
_don né_; _homme_, _on me_; _femme_, _fan me_. Dans nos adverbes en
_mment_, _savamment, prudemment_, le son du masculin était aussi
conservé; on entendait _savant ment, prudent ment_, comme _grammaire_
se prononçait _grand’mère_, ainsi que le montre le mot de Martine
dans les _Femmes savantes_. Dans ces conditions, le doublement de
l’_n_ ou de l’_m_ était rationnel; il est déraisonnable aujourd’hui
que nous avons renoncé à cette prononciation nasale si multipliée
dans notre ancienne langue; et puisque nous disons _bone, anciène,
savament, prudament_, ne serait-il pas convenable de supprimer
le signe d’une nasalité qui existait autrefois, qui n’est plus
aujourd’hui et ne se rattache d’ailleurs à rien du tout?
«Duclos substituait encore des _f_ et des _t_ simples aux _ph_ et
_th_. Il écrivait _fantaisie, fantôme, frénésie, trône, trésor_,
au lieu de _phantaisie, phantôme, phrénésie, thrône, thrésor_.
Ces changements sont maintenant adoptés partout; et il faut bien
reconnaître que personne ne s’en plaint. L’usage a résisté pour
_philosophie, physique, diphthongue_ et beaucoup d’autres. Mais les
exemples précédents font facilement prévoir un temps où l’on étendra
l’emploi des mêmes signes à toutes les choses semblables.
«Les terminaisons en _ant_ et _ent_ sont très-communes chez nous;
elles ont avec le même son la même signification. Aussi Dangeau
avait-il pris le parti de les écrire sans exception par _ant_; et
j’avoue que quand l’_e_ n’est pas une lettre radicale, je ne vois
aucune raison pour le préférer à l’_a_. Ainsi tous nos participes
présents s’écrivent par _a_, qu’ils viennent de participes latins
en _ans_ ou en _ens_. _Scribens_ nous a donné _écrivant_, comme
_amans_ nous a donné _aimant_, et _præsidens_, _présidant_. Mais pour
ce dernier et une quarantaine d’autres, il faut bien distinguer: le
mot est-il participe? est-il substantif? est-il simple adjectif? Le
sens fondamental est toujours le même; l’orthographe diffère. Dans le
premier cas seulement on met un _a_, dans les autres c’est un _e_.
Ainsi un sénateur _présidant_ une assemblée en est par cela même
le _président_: mais il faut écrire ce même mot de deux manières;
comme des ruisseaux _affluant_ dans une rivière, et qui en sont les
_affluents_. Je serais bien obligé à qui me donnerait une bonne
raison de cette irrégularité gratuite. Du moins, dira-t-on, absurde
ou sensée, cette règle est générale. Non pas du tout: _gérant_ est
le participe de _gérer_; _répondant_ celui de _répondre_; et quand
vous prenez ces mots substantivement, vous les écrivez de même, un
_gérant_, un _répondant_, etc., quoiqu’ils se rattachent comme les
précédents à des participes latins en _ens_, _gerens, respondens_.
Rien n’y manque donc; la règle en elle-même est insensée comme celle
qui nous fait indiquer certains pluriels par l’_x_ au lieu de l’_s_;
quelle qu’elle soit, on a trouvé le moyen d’y mettre des exceptions,
sans autre résultat que d’augmenter la difficulté de l’étude.
«Beauzée, qui fut comme Duclos de l’Académie française et qui
voulait aussi introduire dans notre orthographe des réformes utiles,
mettait au premier rang pour cet objet le juste emploi des signes
orthographiques, c’est-à-dire des accents, de l’apostrophe, du tréma,
de la cédille, du trait d’union. Il ne s’agissait pour lui que d’en
étendre et d’en régulariser l’usage; et il a donné un exemple aussi
utile qu’ingénieux de l’emploi qu’on en pouvait faire, quand il a
proposé de mettre une cédille sous le _t_, prononcé comme l’_s_,
dans _minutie, portion, ambitieux_, etc. N’est-il pas, en effet,
un peu honteux pour notre écriture que nous ayons tant de mots qui
s’écrivent de même et se prononcent différemment? des _inventions_
et nous _inventions_; un _négligent_ et ils _négligent_; tu _as_ et
un _as_; _arguer_, tirer un argument, et _arguer_, terme de tireur
d’or, faire passer l’or et l’argent dans l’argue. Et chose curieuse!
nous n’avons par-devers nous aucun moyen de les faire distinguer. Un
signe orthographique mis à propos suffirait souvent à dissiper toute
indécision; et il était impossible d’en trouver un plus convenable
pour indiquer le son sifflant dans le _t_, que celui qui indique le
même son dans le _c_.
«Beauzée, à l’aide du même signe, résolvait une autre difficulté
de notre orthographe. Le son chuintant de _chat, cher, chien_,
etc., s’exprime chez nous par le digramme _ch_. Ce digramme, à son
tour, représente-t-il toujours le son chuintant fort? Hélas! non:
_archange, Chersonnèse, chirographaire, archiépiscopat, chrétien,
chlamide, Baruch, Munich_, etc., doivent être prononcés comme s’il
y avait un _k_: _arkange, Kersonnèse, kirographaire_, etc. Beauzée
proposait donc de conserver le _ch_ ordinaire pour ce dernier cas;
et puisque le son chuintant est une espèce de son sifflant, de le
marquer avec un _c_ cédille: _çhat, çher, çhien_.
«Quoi qu’il en soit, les règles de Du Marsais et de Duclos et le
bon emploi des signes orthographiques recommandé par Beauzée seront
nécessairement la base de toute réforme rationnelle, c’est-à-dire où
l’on voudra conserver dans l’écriture les analogies d’idées indiquées
par les lettres semblables dans les familles des mots, et en même
temps se rapprocher de la prononciation, comme on a toujours cherché
à le faire.
«Il serait bien à désirer que l’Académie française se fût dès
longtemps occupée de cette partie importante de ses attributions.
Malheureusement elle s’est bornée à recueillir les faits ou, comme
elle le dit, à constater l’usage, sans même examiner toujours si cet
usage était bon. D’un autre côté, quoiqu’elle ait eu dans son sein
la plupart de nos bons grammairiens, Regnier des Marais, Dangeau,
Girard, Duclos, Condillac, Beauzée, de Tracy, Silvestre de Sacy
et même Domergue, si on peut le compter, les questions purement
grammaticales l’ont fort peu intéressée; et c’est à cela qu’on doit
en partie les fautes considérables qu’elle a laissé subsister dans
son livre, et que M. Littré, dans le sien, a trop souvent l’occasion
de relever.
«Pour en citer quelques exemples (car les lecteurs de cette Revue
savent combien je déteste les lieux communs et les accusations
générales sans preuves à l’appui), si l’Académie eût obéi aux
inspirations de la science, aurait-elle toléré des mots aussi
mal écrits que _dessiller_, qui vient de _cil_ et devait, par
conséquent, s’écrire _déciller_? que _forcené_, qui semble ici venir
de _force_, tandis qu’il est fait de _fors_ et de _sens_ (hors de
sens), et devait, par conséquent, s’écrire _forsené_[231]? que
_contraindre_, qui comme _astreindre, étreindre, restreindre_, vient
du latin _stringere_ ou de son composé, et devait, comme tous les
autres mots de la même famille, s’écrire par un _e_ et non par un
_a_? qu’_enfreindre_ qui devait au contraire s’écrire par un _a_,
puisqu’il se rattache à _frangere_ et que dans toute sa famille
on voit cet _a_ reparaître, _fraction, infraction, effraction,
diffraction, réfraction, frange, réfrangible_?
[231] En 1420 Firmin le Ver écrit dans son Dictionnaire aux
mots AMENTIA: _Forsenerie_; AMENS: _Hors de sens_; FURIALITER:
_Forseneement_.
«L’Académie française, prise en corps, n’offre donc aucune garantie
quant à la bonne écriture des mots; mais une commission dans
le genre de celle qu’a établie le roi des Belges, dans laquelle
entreraient naturellement d’ailleurs tous les académiciens qui
s’occupent du Dictionnaire, en compagnie avec d’autres savants qui,
comme M. Le Clerc, M. Littré, M. Ampère, aujourd’hui si regretté,
se sont profondément occupés de la langue française, proposerait
certainement un système rationnel, dont le résultat immédiat serait
de faire écrire correctement tous ceux qui sauraient la grammaire, et
subsidiairement de maintenir la langue dans sa pureté par l’influence
réciproque de l’écriture et de la prononciation.
«J’ai entre les mains des ouvrages d’hommes qui enseignent le
français à l’étranger: il est facile de voir que leur prononciation
n’est pas du tout celle du français de notre époque; et comment le
serait-elle? ils n’ont pour se guider, en dehors de l’usage et de la
conversation qui leur manquent, qu’une écriture fautive, chargée de
lettres parasites qu’ils croient devoir être prononcées et qui sont
en effet muettes. C’est là le défaut qu’un bon système d’orthographe
devrait faire disparaître. Sans doute il ne donnerait pas, soit
aux étrangers, soit aux provinciaux, la prononciation si délicate
et si douce de la bonne compagnie française; mais en conservant
soigneusement toutes les lettres caractéristiques de l’étymologie
ou des familles des mots et celles qui indiquent leurs relations
grammaticales, il écarterait les signes qui ne signifient rien ou
signifient le contraire de ce qu’ils devraient indiquer. De là ce
double avantage, que la prononciation serait représentée exactement
sinon dans ses finesses, au moins dans son ensemble, et que les
changements que le temps y introduit sans cesse et qui altèrent la
langue malgré nous, seraient sensiblement ralentis une fois qu’on
aurait dans les livres imprimés un type partout accepté de la
prononciation normale.»
En rendant compte de mon premier écrit sur l’orthographe[232], M.
Jullien a résumé les idées qu’il a développées dans ses divers écrits.
Voici article par article les points qu’il a touchés:
[232] _Revue de l’Instruction publique_, 12 et 19 mars 1868,
nºs 50 et 51.
I. Il déclare en principe qu’il est impossible de figurer exactement la
prononciation avec notre alphabet incomplet et que, du reste, il faut
respecter l’étymologie.
Je ne crois pas possible de rien changer à notre système alphabétique;
il faut se borner à tirer le meilleur parti de ce que nous avons.
II. M. Jullien ne partage pas l’avis des néographes d’écrire de
la manière suivante les mots _pindre, pintre, pinture, astrindre,
restrindre, findre_[233], etc., à cause des participes présents
et leurs dérivés, où le son _in_ se change en _ei_. Cependant,
les partisans de l’écriture étymologique devraient désirer cette
modification qui rapprocherait davantage ces mots de leurs primitifs
latins. Je crois qu’il n’y aurait pas d’inconvénient d’adopter
l’orthographe conforme à la prononciation, d’autant qu’elle
s’accorderait avec l’étymologie et les dérivés, comme _astriction,
astringent, restriction, fiction, fictif_, etc. Cette raison me
paraît préférable au désir de maintenir la concordance avec quelques
formes parfois irrégulières dans leurs terminaisons, comme les
adjectifs verbaux comparés aux participes présents et aux temps des
verbes. Or, on sait que la permutation des sons se présente assez
fréquemment. On écrit _faire_ et je _ferai_, _voir_ et je _verrai_,
_boire_ et _buvons_, _venir_ et _viendrons_, je _crois_ et nous
_croyons_, _joindre_ et _jonction_[234], et on emploie pour chaque
son le signe qui lui est propre: on pourrait donc écrire _je pins_,
et _nous peignons_, _je fins_ et _nous feignons_. Du reste, ce n’est
qu’une affaire de convention. Si l’on persistait à conserver partout
la voyelle _e_, on devrait la mettre alors dans les adjectifs et
les substantifs correspondants et écrire _exteinction, astreingent,
exteinguible_. D’un autre côté, puisqu’on écrit _contraindre,
craindre, plaindre_ (il faudrait y ajouter encore _enfraindre_, venu
de _frangere_), on pourrait aussi régler l’orthographe de ces verbes
en substituant partout _ain_ à _ein_ et _in_ et écrire uniformément
_paindre, painture, astraindre, faindre, joaindre, adjoaindre_ comme le
fait Firmin Le Ver dans son _Dictionnaire latin-français_, sans aucune
exception.
[233] C’est l’orthographe qu’a régulièrement suivie Jacques
Dubois (Sylvius).
[234] Pourquoi donc, en vue d’une régularité chimérique,
n’écrit-on pas _joinction_, où l’_i_ resterait muet comme il
l’est dans _poignard, empoigner, oignon_?
III. M. Jullien juge trop sévèrement ma proposition relative à la
distinction du _g_ dur d’avec le _g_ devant les voyelles _e_ et _i_. Il
en avait émis une, moins pratique, à mon avis. Il propose de supprimer
la boucle supérieure du _g_ romain (g) chaque fois que cette consonne
doit conserver le son dur. Or, cette boucle est trop peu apparente
pour bien distinguer l’une des formes du _g_, et comme elle se casse
facilement sous presse, il en résulterait de fréquentes confusions.
M. Jullien a exprimé le désir de voir étendre l’emploi de la cédille
sous le _c_ à tous les cas où cette dernière a le son chuintant, et par
conséquent devant les voyelles _e, i, y_; mais, par une singulière
contradiction, il trouve que la présence de l’_e_ muet après le _g_
indique suffisamment que cette consonne s’écarte de la prononciation
ordinaire, sans tenir compte que cet _e_ muet joue le même rôle après
le _c_. Pourquoi donc a-t-on préféré d’écrire _commençons_, au lieu
de _commenceons_, si ce n’est pour simplifier l’orthographe, et, par
conséquent, pourquoi ne chercherait-on pas à éliminer le même _e_
euphonique après le _g_? La cédille ne pouvant pas être appliquée à
une lettre à jambage inférieur, il faut recourir à un autre moyen, et
je pense que le _g_ italique, proposé par moi dans la première édition
de cet ouvrage n’est pas une _nouvelle figure_, comme le qualifie M.
Jullien, et qu’il serait toujours préférable à son _g_ sans boucle.
D’ailleurs, pour établir une distinction plus apparente encore, surtout
pour le manuscrit, je me range définitivement à l’opinion de de Wailly
et je propose le _g_ ordinaire surmonté d’un point, _ġ_ dont l’aspect
rappelle le _j_.
IV et XVII. Je ne saurais approuver la proposition de M. Jullien de
mettre une cédille sous le _c_ dans le digramme _ch_ pour distinguer
ainsi le son français du _ch_, c’est-à-dire le son chuintant dans les
mots _çheval, çhariot_, au lieu de _cheval, chariot_ en opposition
aux mots _archiépiscopal, chronologie_, etc.
Pour remédier à ces irrégularités, j’ai indiqué (p. 35 à 38) un
système très-simple, appuyé sur les modifications déjà accomplies. Il
consiste à ranger le petit nombre de ces mots les uns dans la série
des mots comme _caractère, carte_, écrits autrefois _charactère_
et _charte_, les autres dans la série _ch_, en adoptant pour ce
digramme la prononciation française: on continuerait donc à écrire
_archiépiscopal_, mais on le prononcerait comme _archidiacre_. De cette
manière toute difficulté disparaîtrait.
La préoccupation constante de M. Jullien est de conserver l’identité
graphique avec le radical à tous les mots de la même famille; c’est
pourquoi il trouve qu’il vaudrait mieux écrire _monarçhie, monarche_,
au lieu de _monarchie, monarque_. Il soutient avec raison que
l’écriture concourt à fixer la prononciation, mais il ne faut pas
entendre, par ce mot _fixer_, la consécration d’une prononciation
vicieuse qui n’est pas justifiée par les lois de l’euphonie française.
Rien ne s’opposerait à prononcer _chirographe, archétype_, comme
on prononce _chirurgien, archiduc_, d’autant plus que les mots
de cette catégorie sont d’un usage restreint, et que quelques-uns
d’entre eux sont déjà prononcés à la _française_. Si, d’un autre
côté, le changement de la prononciation était contraire à l’euphonie,
comme celle de _monarquique_ au lieu de _monarchique, tactiquien_
au lieu de _tacticien_, pourquoi alors ne pas conformer l’écriture à
la prononciation? Pourquoi, en vue d’une régularité superficielle,
compliquer les difficultés inévitables de la lexicographie? Et
remarquons encore que cette soi-disant régularité ne pourrait pas
s’étendre à toutes les familles de notre langue; elle ne serait donc
que partielle. La permutation des consonnes est commune à toutes
les langues, et elle est très-logique. Nous prononçons _mécanique_
et _mécanicien_, car _mécaniquien_ est impossible; devrions-nous
pourtant écrire _mécaniche_ pour conserver le _c_ radical? La complète
identité du dérivé avec le radical étant souvent impossible dans la
prononciation, il ne semble pas rationnel de la désirer dans l’écriture.
V. L’opinion de M. Jullien sur l’emploi du tréma est très-juste, mais
seulement pour un nombre restreint de cas, comme dans les mots _argüer_
pour le distinguer de _arguer_; _Guïse_ en opposition à _guise_, etc.
Quant aux mots _équitation, équestre, quiétude_ en opposition
à _inquiétude_, _anguille_ en opposition à _aiguille_, c’est leur
prononciation plutôt que leur orthographe qui devrait être régularisée,
et je crois qu’avec le temps l’usage en fera justice, d’autant que la
tendance de prononcer _qu_ comme _k_ et _ui_ comme _i_ se manifeste
de plus en plus. La présence du tréma ne serait qu’un obstacle à une
régularisation progressive.
Il en est de même pour les noms propres venus de l’hébreu et terminés
en _am_, comme _Adam, Abraham, Balaam_, etc., dont la finale est,
par une singulière bizarrerie, nasale dans _Adam_ et sonore dans
_Abraham_. L’usage en rendra la prononciation uniforme.
VI. M. Jullien propose d’introduire le trait d’union dans les mots
_de-sus, de-sous, di-syllabe, dys-entérie_. Cette opinion, tout
en étant logique et conforme à la prononciation, me paraît difficile à
être mise en pratique, vu la tendance générale de toutes les langues à
réunir en un seul les mots composés, ce qui évite la difficulté de les
écrire au pluriel.
VII. La différence qu’il établit dans la prononciation de la
diphthongue _oi_ dans _je bois_ et _du bois_, etc., me paraît trop
faible pour nécessiter l’accent dans _je boìs_ et autres mots
semblables.
VIII. La substitution de l’accent grave à l’accent circonflexe dans
les mots _extrème, thème, suprème_ ne me semble pas indispensable.
L’accent circonflexe suffit très-bien à la fonction de marquer les
voyelles à la fois longues et toniques.
IX. L’addition d’une apostrophe placée devant l’_h_ quand elle n’est
pas aspirée serait une innovation utile, mais il serait préférable de
supprimer cette _h_ du moment où elle n’indique aucune aspiration:
c’est ainsi que Corneille écrit _alte_, où nous avons aujourd’hui une
forte aspiration, et que le mot _aleine_, du latin _halitus_, est écrit
dans le manuscrit de Le Ver.
X et XI. Il blâme avec raison les phonographes qui voudraient voir les
mots _bateau, chapeau_, écrits comme _zéro_, et il fait observer
que l’écriture correcte de _dessiller_ et _forcené_ est _déciller,
forsené_ (_fors_ ou _hors de sens_).
XII. M. Jullien pense comme moi que la difficulté de distinguer les
désinences en _ant_ et en _ent_ devrait engager à adopter la forme
_ant_ pour tous les participes, adjectifs et substantifs verbaux.
«C’est, dit-il, un labyrinthe perpétuel où il est impossible de trouver
un fil pour se guider.»
XIII. Il voudrait qu’on écrivît tous les pluriels par _s_ et qu’on
supprimât les _x_ qui ont usurpé la place de l’_s_. On écrivait
autrefois _beautez, dignitez_; on écrit aujourd’hui _beautés,
dignités_; il faudrait généraliser ce progrès et écrire _heureus,
animaus_, etc.
XIV. Il préfère l’accent grave à la réduplication des consonnes, et
voudrait qu’on écrivît _j’appèle, je jète_, comme on le fait pour _je
gèle, j’achète_.
Je suis aussi de cet avis, mais bien qu’un certain nombre de mots
soient ainsi écrits, et qu’il conviendrait d’en augmenter le nombre
jusqu’au moment où tous seront écrits uniformément, cependant ce serait
apporter, quant à présent, un trouble trop grand aux habitudes.
XV. Il approuve le retranchement des doubles lettres dans l’intérieur
des mots, lorsqu’elles ne sont pas nécessaires pour indiquer la
prononciation.
XVI. M. Jullien appuie ma proposition de remplacer les _ph_ et les _th_
par les _f_ et les _t_. «M. Didot, dit-il, propose d’adopter cette
notation qui n’aurait, en effet, aucun inconvénient. Pourquoi ne pas
écrire, _téorie, téologie_, quand on écrit _trône, trésor_, au lieu
de _thrône, thrésor_? Pourquoi ne pas écrire _fysique_ quand on écrit
_fantaisie, fantôme_? Voltaire dans son _Dictionnaire encyclopédique_
commence son article _philosophie_ par ces mots: «Écrivez _filosofie_
ou _philosophie_ comme il vous plaira.»
«Il a bien raison; le français doit avoir son orthographe à lui,
indépendante des langues auxquelles il emprunte quelques mots. Il
est déraisonnable, si l’on écrit _fantôme_ et _fantaisie_, par des
_f_, de ne pas écrire de même _diafane_ et _Épifanie_ qui dérivent
également de φαίνω... Il ne s’agit pas ici des mots grecs d’où les
mots français sont tirés, il s’agit des mots français entre lesquels
se trouve l’analogie représentée par la syllabe _fan_ qu’il faut
conserver partout la même, puisque c’est elle qui exprime l’idée
principale.
«De même si vous écrivez _frénétique, frénésie_, écrivez _frénologie,
Eufrosine_: mettez, en un mot, partout des _ph_ ou partout des _f_.
Rien n’est plus important pour la régularité des langues et la
satisfaction de l’esprit que des règles générales.»
Pour terminer cet article, dont l’étendue permet de mieux apprécier le
mérite des travaux de M. Jullien, je transcris un passage important
tiré de ses _Principales étymologies de la langue française_. Il
se rapporte à la double formation de nos mots: l’une, originale,
nationale; l’autre, imitative, scolastique.
«La raison de l’irrégularité de la plupart de nos racines, c’est
que nos mots français ont été tirés du latin selon deux systèmes
fort différents. Pour bien comprendre cette difficulté, il faut se
rappeler que, quand on prononce des mots isolés, il y a toujours dans
ces mots une syllabe prononcée plus fortement que les autres. On dit
que cette syllabe porte l’accent, ou qu’elle est accentuée. Chez nous
rien de plus simple que la théorie de l’accent: il tombe toujours
sur la dernière syllabe sonore du mot; et par conséquent, lorsque la
dernière syllabe est muette, il recule sur la pénultième qui devient
aussi la dernière sonore. Dans _aimé, venir, opportun_, les syllabes
fortes sont _mé, nir, tun_, les dernières du mot, parce qu’elles
sont sonores. Dans _aimable, atteindre_, ils _importunent_, les
syllabes accentués sont _ma, tein, tu_, pénultièmes dans les mots
donnés, parce que les dernières sont muettes.
«La règle latine n’était pas tout à fait aussi simple que chez nous.
L’accent portait en général sur la pénultième syllabe, comme dans
_rosa, lupus_; et si cette pénultième était brève, dans les mots
de plus de deux syllabes, l’accent reculait sur l’antépénultième:
_dominus, concipere_; _do_ et _ci_ étaient ces syllabes fortes.
«Personne n’ignore que, quand une langue est prononcée, c’est la
syllabe accentuée des mots qui est la plus apparente, et celle qui
se conserve le mieux dans les divers changements que le mot éprouve.
Il s’ensuit que, quand notre ancienne langue s’est formée du latin,
c’est-à-dire pendant les dix ou douze premiers siècles de notre ère,
c’est l’accent, ou, si on l’aime mieux, c’est la syllabe accentuée
qui a joué le principal rôle dans ce passage. Soient, par exemple,
les mots latins _tabula_ qui signifie _table_, _fabula_ qui veut dire
_fable_, _templum_ qui veut dire _temple_, etc., etc. Si nous lisons
ces mots à la française, nous appuyons sur les dernières syllabes,
_la_ ou _plum_; mais les Latins appuyaient sur les premières, _ta,
fa, tem_: celles qui les suivaient ne s’entendaient presque pas, et
nous les avons en effet remplacées par des _e_ muets, _table, fable,
temple_.
«La même chose se verra mieux encore sur le verbe _dire_ venu du
latin _dicere_, sur _faire_ venu de _facere_, et sur mille autres
que je pourrais citer ici. On ne reconnaît pas facilement cette
dérivation quand on prononce ces mots latins à la française:
_di-cè-ré, fa-cè-ré_. Mais c’est là une prononciation tout à fait
fausse. Les Romains appuyaient sur _di_ et sur _fa_; les deux
syllabes suivantes sonnaient très-peu, à peu près comme _cre_ dans
_sacre, ocre, sucre_. Il a donc suffi d’adoucir cette forme _cre_ en
_re_ pour avoir les verbes _dire_ et _faire_, au lieu de _dicre_ et
_facre_; c’est de même que _findere_ nous a donné _fendre_; _legere_,
_lire_; _solvere_, _soudre_; _conficere_, _confire_, etc.
«Tant que le français s’est formé sur le latin par l’usage et la
parole, c’est ainsi qu’on a opéré. Les mots étaient prononcés,
l’oreille seule en jugeait. La syllabe accentuée dominait tout le
reste; et l’écriture n’était à peu près rien, puisque ce n’était
pas sur des mots écrits, mais bien sur les mots prononcés que se
faisaient les changements.
«Mais à partir du quatorzième siècle, et surtout vers le quinzième
et le seizième, les livres intervinrent. Le latin n’était plus
parlé du tout: on l’étudiait comme une langue morte sur des textes
écrits. La syllabe accentuée, n’étant plus entendue, perdit toute
sa supériorité sur les autres, et les lettres qui n’avaient eu
que peu de valeur auparavant, en prirent une plus grande qu’on ne
l’aurait jamais pensé, c’est-à-dire que l’on tira alors du latin
une foule de mots français, où l’on conservait aussi fidèlement
que possible l’orthographe latine, bien entendu aux dépens de la
prononciation, puisqu’on y déplaçait l’accent et qu’on le portait à
la française sur les dernières syllabes des mots où il n’était pas
naturellement. Je prends pour exemple le mot, d’ailleurs très-peu
usité, _adminicule_, qui s’est formé du latin _adminiculum_. On voit
qu’en français la syllabe forte est l’avant-dernière _cu_, tandis que
chez les Latins c’était l’antépénultième _ni_. Si ce mot se fût formé
d’après la langue parlée, il eût été _adminicle_, comme nous avons eu
_spectacle_ de _spectaculum_, _obstacle_ de _obstaculum_, _oracle_
de _oraculum_, etc. Comme il s’est formé de la langue écrite, on n’a
tenu compte que des lettres, et on nous a donné _adminicule_. C’est
ainsi que _exprimere_ et _imprimere_ qui, par l’accent, nous avaient
donné _épreindre_ et _empreindre_, nous ont, par les lettres, fourni
_exprimer_ et _imprimer_.
«Je ne donne cet exemple que pour montrer comment cette double
origine de notre langue a pu augmenter les difficultés qu’il y avait
déjà à passer d’un idiome à un autre. On conçoit en effet qu’ainsi
le même primitif a pu produire des dérivés différents; que, de plus,
des mots admis pendant les premiers siècles ont pu disparaître plus
tard et laisser cependant des traces de leur existence première.
J’en trouve un exemple frappant dans la famille de _concevoir,
décevoir, recevoir_, etc. _Recevoir_ était autrefois _reçoivre_,
et ce mot était très-bien formé de _recipere_, qui avait l’accent
sur l’_i_. _Reçoivre_ a disparu, mais le présent je _reçois_, le
prétérit je _reçus_ et le participe _reçu_ se déduisent mieux de la
première forme que de la forme allongée _recevoir_. Voilà donc des
conjugaisons tout entières qui, rapportées à leur infinitif actuel,
semblent donner la preuve d’une irrégularité, laquelle n’existait
pourtant pas dans la première forme du langage.
«N’est-ce pas là un exemple bien remarquable des difficultés que le
cours des siècles a successivement ajoutées à l’étude étymologique de
notre langue?»
EGGER, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. _Notions
élémentaires de grammaire comparée._ Paris, Aug. Durand, 1865,
sixième édition, in-12.
Ce savant écrit joint au mérite de la clarté celui de la sobriété et
donne avec précision l’exposé des faits qui constituent les rapports
existant entre la langue grecque, la langue latine et la langue
française. Je me bornerai à citer ici ce qui concerne l’_orthographie_,
car M. Egger regrette que ce mot ait été défiguré contre toute analogie
par le barbarisme _orthographe_.
«Comme la langue française, formée d’éléments assez divers, n’a
pas eu de grammairiens proprement dits avant le XVIe siècle, et que
l’orthographe en fut, jusqu’à cette époque, abandonnée à tous les
caprices de l’usage, on comprend que cette partie de notre grammaire
soit aujourd’hui une des plus irrégulières et en même temps une des
plus épineuses à réformer. Plusieurs auteurs ont cherché à rapprocher
l’orthographe française de la prononciation, tantôt par des essais
partiels, tantôt par des innovations générales et systématiques.
Les premières réformes, qui sont les plus modestes, ont eu aussi
plus de succès; les autres, pour lesquelles on a inventé le nom
de _néographie_, ou _néographisme_, ont toujours échoué; elles
échoueront toujours contre la force invincible de l’habitude et
contre quelque chose de plus respectable encore que l’habitude, je
veux dire la tradition même de la langue française et la loi de ses
étymologies. Aussi Voltaire a réussi à faire consacrer l’usage de la
diphthongue _ai_ pour _oi_ dans les noms, comme _français_, et dans
les verbes, comme _avait_, pour exprimer le son d’un _e_ ouvert;
changement dont, au reste, il n’avait pas eu la première idée. Mais
ni Ramus au XVIe siècle, ni Expilly au XVIIe, ni l’abbé Dangeau au
XVIIIe, ni Domergue et Marle au XIXe, n’ont réussi à faire admettre
leurs systèmes de réforme _absolue_, et l’on prédira facilement le
même échec à tous ceux qui les imiteront.»
M. Egger, lorsqu’il écrivait ce passage, n’avait pas connaissance
des transformations successives que les mots ont reçues dans les
différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie. Il aurait vu que
ce qui reste à opérer est peu de chose comparé à ce qui a été fait, et
que ce qu’il appelle «la tradition de la langue française et la loi de
ses étymologies» est en opposition avec la vraie et nationale tradition
de notre vieille langue. Quant à l’adoption d’un système de réforme
_absolue_, j’en suis aussi éloigné que lui, mais pour tout ce qui
est conforme à la raison, au génie de notre langue et aux analogies,
je suis sûr qu’il partagera mes opinions, qui d’ailleurs sont celles
de tant hommes éminents dont j’ai voulu m’appuyer pour donner plus
d’autorité à ma faible voix.