DIX-HUITIÈME SIÈCLE

L’abbé REGNIER DES MARAIS, secrétaire perpétuel de l’Académie

française. _Traité de la Grammaire françoise._ Paris, Jean-Baptiste

Coignard, 1706, in-4 et in-8 de 4 ff., 711 pp. et 11 ff. de

table.--_Remarques sur l’article_ CXXXVII _des Mémoires de Trévoux,

touchant le Traité de la grammaire françoise de M. l’abbé Regnier_.

Paris, J.-B. Coignard, 1706, in-4.

L’Académie, dans les travaux préparatoires de son Dictionnaire, qui ne

parut qu’en 1694, avait adopté la méthode du travail en commun; mais

elle crut devoir remettre le soin de rédiger une Grammaire conforme à

ses principes à son secrétaire l’abbé Regnier des Marais. Il publia

son ouvrage en deux volumes in-12 dès 1676, et en donna une édition

infiniment supérieure dans l’in-4 de 1706. De 1694 jusqu’à la seconde

édition du Dictionnaire, qui ne parut qu’en 1718, l’Académie eut

quelque temps de repos. Elle recueillit alors les doutes sur la langue

et se donna la tâche de les résoudre. Cette société préparait ainsi

des matériaux pour la Grammaire qu’elle méditait et que du reste les

statuts de sa fondation l’obligeaient de rédiger. «Mais elle ne tarda

pas à reconnaître qu’un ouvrage de système et de méthode ne pouvait

être conduit que par une personne seule; qu’au lieu de travailler en

corps à une Grammaire, il fallait en donner le soin à un académicien

qui, communiquant son travail à la compagnie, profitât si bien des

avis qu’il en recevrait, que, par ce moyen, son ouvrage pût avoir dans

le public l’autorité de tout le corps.» Regnier avait une parfaite

connaissance de notre langue et de quelques autres; il s’était fait un

nom par sa traduction de la _Pratique de la perfection chretienne_ de

Rodriguez. Son assiduité aux conférences du Dictionnaire, dont il était

chargé de rédiger les résultats, l’avait mis mieux que tout autre en

état d’en exposer les principes dans une grammaire.

L’ouvrage cependant ne fut pas publié sous le nom de l’Académie. Il

encourut plusieurs critiques, entre autres celle d’un grammairien

très-estimé, le P. Buffier. L’abbé Regnier, on le conçoit, se prononce

contre l’écriture phonétique, qui exposerait à «cet attentat» d’écrire

des _crétiens_ comme des _Crétois_ et _Jésu-Cri_ qu’on prononce

ainsi, tandis qu’on doit prononcer le _Christ_. Dans son livre, les

explications sur les difficultés de la prononciation des lettres ont

employé près d’une centaine de pages. En examinant avec l’attention

qu’elle mérite l’œuvre de docte secrétaire perpétuel de 1706, œuvre

d’autant plus importante qu’elle doit nous refléter les principes

qui avaient prévalu dans le sein de l’Académie, on ne tarde pas à se

convaincre que le but que l’auteur se proposait est manqué. Toutefois,

on doit le reconnaître, le livre le plus utile à une nation éclairée

comme la France, c’est-à-dire une grammaire, était alors impossible.

Pour ce qui concerne l’orthographe, Regnier constate, pour la

réduplication des consonnes dans le corps des mots, des règles fondées

la plupart sur la _quantité_ (pp. 101 à 125 de l’édit. in-12).

«Le redoublement des lettres en plusieurs mots de la langue se fait

uniquement des consonnes, et peut se rapporter à deux causes: l’_une

prise du latin_, d’où ces mots là nous viennent; l’autre tirée du

fonds mesme de nostre langue... Ce redoublement n’est point toujours

pris du latin: il se fait quelquefois contre l’orthographe des mots

latins d’où les mots françois dérivent. Il se fait principalement

des lettres _l, m, n, p_ et _t_, aprés _a, e, o_, mais il suffira de

parler icy de celuy des lettres _l, m, n_, après _e_ et _o_, pour

donner quelque idée de la cause de ce redoublement dans les mots où

la prononciation toute seule n’en avertit pas: car, pour ceux où elle

le fait sentir, ce n’est pas de quoy il est icy question, non plus

que de ceux où nostre langue n’a fait que suivre l’exemple de la

langue latine.

«Il y a deux choses à considerer dans ce redoublement: le lieu où

il se fait et l’effet qu’il produit. Le lieu où il se fait, c’est

d’ordinaire immédiatement aprés la voyelle sur laquelle est le _siége

de l’accent_. Mais comme nostre langue n’a proprement d’accent que

sur la derniere syllabe, dans les mots dont la terminaison est

masculine, et sur la penultiéme dans ceux dont la terminaison est

feminine, et que les dernieres syllabes ne sont pas susceptibles du

redoublement des consonnes, ce redoublement, à le regler par le siege

de l’accent, n’appartient proprement qu’aux penultiémes syllabes des

mots qui ont une terminaison feminine.

«Ainsi _chapelle, chandelle, fidelle, folle, colle, molle, femme,

homme, somme, bonne, donne, consonne_ et _patronne_, qui ont

l’accent sur la penultiéme, s’escrivent par deux _l_, deux _m_

et deux _n_. Que si cet accent passe de la penultiéme sur la

derniere, alors en quelques mots derivez des précédents, comme

dans _chapelain, chandelier, fidélité, feminin, homicide, bonace,

donateur, consonance, patronage_, il ne se fait plus de redoublement

de consonne et l’usage est en cela entierement fondé sur la raison

et sur la regle. Mais en d’autres mots de mesme ou de pareille

dérivation, comme _fidellement, nouvellement, follement, donner,

sonner, tonner_, le redoublement, qui ne devroit se faire qu’aprés

la voyelle du siege de l’accent, se fait devant[169]: et _l’usage

en cela, comme en beaucoup d’autres choses, s’est mis au-dessus des

regles_, qu’il observe pourtant d’ordinaire dans la conjugaison des

verbes. Car on escrit _ils prennent, ils tiennent, ils viennent_,

par deux _n_, parce que le siege de l’accent est sur l’_e_ de la

penultiéme syllabe; et on escrit par une _n_ seule, _nous prenons,

nous tenons, nous venons, vous prenez, vous tenez, vous venez_, parce

que l’accent qui estoit sur la penultiéme est passé sur la derniere.

[169] Ce passage me semble tout à fait inintelligible.

«Quant à l’effet que ce redoublement de consonnes produit, il est

different, suivant les voyelles aprés lesquelles il se fait: aprés

l’_e_, comme dans _chandelle, fidelle_[170], _fidellement_, il donne

à cet _e_ la prononciation d’un _e ouvert_ et il donne celle d’un _e

fermé_ à _prennent, tiennent, viennent_, etc.[171].

[170] On a mis depuis l’accent grave, au lieu de la consonne

double, à beaucoup de ces mots en _elle_: _il épèle, fidèle, il

gèle_. Mais on n’a pas simplifié la difficulté, car il nous en

reste autant en _elle_: _il appelle, belle, chandelle_, etc.

[171] Il semble résulter de ce passage que le docte secrétaire

perpétuel prononçait _ils prénent, ils tiénent, ils viénent_.

«A l’égard de l’_o_, cet effet est tout different; car, au contraire,

le redoublement de la consonne aprés un _o_ sert à le presser de

telle sorte, que comme alors il a moins d’estenduë et de liberté que

quand il n’est suivi que d’une consonne, il reçoit une prononciation

plus breve et plus serrée. Ainsi au lieu que dans _mole, role,

dome, throne_[172], où l’_o_ n’est suivi que d’une seule consonne

et se trouve, pour ainsi dire, plus au large; l’_o_ est long et

extrémement ouvert, il est bref dans _molle, folle, homme, somme,

bonne_ et _donne_, où les deux consonnes qui suivent le pressent et

le resserrent. Mais tout ce qu’on vient de marquer icy est sujet à

tant d’exceptions, que pour donner des regles plus seures, il faut

necessairement passer aux exemples particuliers du redoublement de

chaque consonne.

[172] On met aujourd’hui avec raison l’accent circonflexe sur

ces mots, où il suffit à exprimer l’allongement de la syllabe.

Pourquoi écrire, contrairement au latin, les mots _homme, bonne,

donne_ par une double consonne? L’absence de l’accent circonflexe

suffirait pour indiquer que l’_o_ est bref.

«_La regle generale que l’Académie françoise a suivie dans

l’orthographe de son Dictionnaire, est de garder les consonnes

doubles dans les mots françois, lors qu’elles sont doubles dans les

mots latins d’où ils viennent_; et cette regle peut suffire pour

la plus part des mots de la langue, à l’égard des personnes qui

entendent le latin; mais comme on escrit icy pour tout le monde, il

faut essayer de donner là-dessus ou des préceptes, ou des exemples,

qui puissent estre entendus de tout le monde.»

Suivent 27 pages très-compactes de préceptes, d’exemples et

d’exceptions pour le redoublement ou le non-redoublement de chacune des

lettres de l’alphabet.

Malgré le désir qu’on éprouve de saisir quelques lueurs de principes

au milieu de cet amalgame de règles contradictoires, il est impossible

d’en rien conclure, sinon l’impuissance des grammairiens d’alors à

débrouiller le chaos orthographique. Qu’est-ce, en effet, que de

constater, d’un côté, que la prosodie française est complétement

différente de la prosodie latine, et d’exiger, de l’autre, que l’on

redouble la consonne en français là où les Latins l’ont doublée?

Comment expliquer, en outre, cette bizarrerie dans le rôle de la

consonne redoublée, de rendre la syllabe qui précède _longue_ dans

_chandelle_ et brève dans _molle_? Bossuet, avec son esprit lucide et

pratique, avait bien raison de demander que l’Académie s’expliquât en

tête du Dictionnaire sur les règles de la prosodie française: toutes

ces inconséquences eussent alors forcément disparu, comme l’ont fait

la plupart d’entre elles, grâce à l’introduction des accents et à la

suppression d’une partie des lettres doubles inutiles, opérées par

l’Académie lors de la réforme de 1740. Mais en parcourant les listes

données par Regnier, page 111 particulièrement, on voit qu’il nous

reste encore un nombre assez grand de mots où la double consonne qui ne

se prononce pas s’est maintenue dans le seul but de figurer cette copie

servile du latin, répudiée par l’Académie elle-même, et à laquelle tout

le monde paraît avoir renoncé[173].

[173] Nous avons encore _collerette, mollesse, assommant,

inaccommodable, consommation, pommade, bannière, carrosse,

garrotter_, etc., comme au temps de Regnier.

Après s’être convaincu de l’inanité des principes orthographiques de

Regnier, on s’explique difficilement la sévérité qu’il montre contre

les novateurs tant du siècle précédent que de son temps. La fin de

non-recevoir qu’il oppose à toute réforme, si elle eût été prise au

sérieux, nous condamnerait encore à l’écriture vicieuse de 1706.

«Que si, dit Regnier, dans la soci_e_té civile, il n’est pas permis

aux particuliers de rien changer dans l’_es_criture[174] de leur nom,

sans des lettres du prince, il doit encore moins leur _es_tre permis

d’alt_e_rer, de leur propre aut_h_orité, la plu_s_part des mots

d’une langue et la plu_s_part des noms de bapt_es_me et des noms des

peuples, des provinces, des familles, des soci_e_t_ez_ publiques et

des choses de la Religion.

[174] Les lettres _italiques_ indiquent les changements

ultérieurement apportés par l’Académie à l’orthographe de Regnier.

«Cependant ceux qui en usent de la sorte n’ont pas seulement tort, en

ce qu’ils s’attribu_ë_nt une juri_s_diction qui ne leur appartient

pas; ils ont tort encore d’ailleurs, en ce qu’ils abusent du principe

sur lequel ils se fondent, que les lettres _es_tant instituées

pour repr_e_senter les sons, l’_es_criture doit se conformer à la

prononciation.

«Cette r_e_gle g_e_n_e_rale a ses exceptions, comme toutes les autres

r_e_gles; et vouloir r_e_former tout ce qui en est excepté, c’est

comme si un Grammairien, se fondant sur les principes g_e_n_e_raux

de la Grammaire, voul_o_it y r_e_duire toutes les conjugaisons des

verbes irr_e_guliers d’une langue et toutes les façons de parler

qu’un long et constant usage a délivrées de la _servitude de la

syntaxe_.

«De toutes les langues dont on a conn_o_issance, il n’y en a aucune

dont toutes les lettres se prononcent tou_s_jours d’une m_e_sme sorte

et où le son des voyelles et des consonnes ne varie souvent, selon

les diff_e_rents mots qu’elles forment, parce qu’il est impossible

que les diff_e_rentes combinaisons des lettres n’apportent de la

diff_e_rence dans le son propre de chaque caract_e_re.

«..... Ce qu’on ne peut trop dire et trop r_e_p_e_ter à ceux qui,

sur des principes sp_e_cieux, mais mal entendus, veulent de leur

aut_h_orité privée r_e_former l’orthographe franç_o_ise, c’est

que l’usage n’a pas moins de droit et de juri_s_diction sur la

prononciation des mots que sur les mots m_es_mes; et que comme la

prononciation de plusieurs mots vient à varier de temps en temps,

selon le caprice de l’usage, il faudr_o_it aussi de temps en temps

varier l’orthographe des m_es_mes mots, pour en repr_e_senter

la prononciation courante. Ainsi la r_e_forme qu’on fer_o_it

aujourd’hu_y_ pour _ad_juster l’orthographe à la prononciation ne

tarder_o_it gu_e_re_s_ peut-_es_tre à avoir besoin d’une autre

r_e_forme, de m_es_me que celle que _Sylvius, Meigret, Pelletier_

et _Ramus_ voul_oi_ent introduire.»

Ce dernier paragraphe est parfaitement juste, et les lettres italiques

que j’ai placées aux endroits du texte de Regnier que l’Académie a dû

corriger par la suite montrent que l’écriture suit la loi du progrès

comme toutes les sciences et que, par suite, il est du droit et du

devoir des enfants d’améliorer l’héritage de leurs pères.

«..... Où en ser_o_it-on dans chaque langue, continue Regnier, s’il

en fall_o_it r_e_former les él_e_ments sur la difficulté que les

enfants aur_o_ient à bien retenir la valeur et, comme parlent les

Grammairiens, la puissance de chaque caract_e_re et les diff_e_rentes

variations qu’un long usage y a introduites?..... C’est aux enfants

à apprendre à lire comme leurs p_e_res et leurs grands-p_e_res ont

appris.

«Quant aux _es_trangers, pourquo_y_ veut-on que la langue franç_o_ise

fasse à leur égard ce que nulle langue ne fait ni ne doit faire à

l’égard de ceux à qui elle est _es_trangere?... Comme c’est à ceux

qui sont _es_trangers dans un pays à se conformer aux loi_x_ et

aux cou_s_tumes du pays, c’est aussi à ceux qui veulent apprendre

une langue qui leur est _es_trangere à s’assujettir à ses r_e_gles

et à ses irregularit_ez_. Pourquo_y_ donc changerions-nous en

cela nos usages pour les _es_trangers, qui ne changent les leurs

pour personne? et pourquo_y_ ne feront-ils pas à l’égard de

no_s_tre langue ce qu’ils font à l’égard des autres et ce que nous

essayons tous les jours de faire à l’égard de celles qui nous sont

_es_trangeres?»

En proclamant, dans le domaine intellectuel, cette maxime du _chacun

pour soi_, l’abbé Regnier ne pouvait pas pressentir les nécessités

d’un nouvel état de la société européenne, où une certaine instruction

est indispensable à tous ses membres, où les relations de peuple à

peuple sont incessantes, où les langues modernes constituent une partie

importante de l’éducation de la jeunesse et où le temps a besoin d’être

économisé pour tant de choses à apprendre.

NICOLAS DE FRÉMONT D’ABLANCOURT. _Dialogue des lettres de

l’Alphabet, où l’usage et la grammaire parlent, fait à l’imitation

du dialogue de Lucien, intitulé, le Jugement des voyelles._ (A la

suite de la traduction françoise de Lucien, par Nicolas Perrot

d’Ablancourt, tome III, édition de 1706, in-12, p. 424.)

L’abbé Goujet, dans sa _Bibliothèque françoise_, fait un grand éloge de

ce dialogue.

Les interlocuteurs sont l’USAGE et la GRAMMAIRE.

La Grammaire demande à l’Usage si elle doit produire ses lettres

habillées à l’arabesque, ou à la grecque et l’italienne, ou à la

gothique, ou bien simples et ramassées, et accommodées à la française.

L’USAGE répond: «A quoy bon tant de mystères? Puisque nous sommes en

France et qu’il s’agit d’un différend entre les lettres françoises,

il faut qu’elles se présentent habillées à la mode du pays.»

Chaque Lettre prend successivement la parole pour se plaindre de

son sort, et de l’empiétement des unes sur les autres; mais, tout

en signalant le désordre qui règne entre elles, le neveu de Perrot

d’Ablancourt se montre plus résigné que son oncle. Il fait ainsi parler

l’F: «Come je suis la première en fidelité, je trouve fort étrange

qu’on m’ôste les cle_f_s et qu’on me veuille couper les ner_f_s; car

après cela comment pourrois-je atteindre les cer_f_s à la course? Cela

est bien éloigné de la promesse qu’on m’avoit faite de bannir le _Ph_,

afin d’étendre les bornes de mon empire. Jusqu’ici il m’a toujours

défendu l’abord des Pro_ph_etes et des _Ph_iloso_ph_es, et il ne veut

pas même que j’aspire à _Ph_ilis. Si j’avois esté aussi sévère, jamais

le _v_ ne se seroit mis en possession de toutes les _veuves_[175], tant

recréati_v_es que rebarbati_v_es; cependant, comme j’ay veû qu’elles

l’aimoient plus que moy, je lui ay cedé tout ce que j’y pouvois

prétendre.»

[175] On écrivait _vefve_; c’est sous ce titre qu’est publiée la

pièce de Rotrou. Mais l’_f_ a disparu au singulier féminin, et

l’_u_ n’a pu être introduit que lors de la distinction du _v_ et

de l’_u_, autrement on eût écrit la _ueuue_. L’_f_ a été conservé

au singulier masculin.

Le P prend la parole: «Quand une longue possession ne seroit pas

un juste titre, après nous avoir fait traverser tant de Terres

et de Mers, débité tant d’Apo_ph_thegmes, et enrichy ce païs de

tant de _Ph_rases et de Para_ph_rases, il semble qu’il y auroit

de l’inhumanité à nous separer de la compagnie de _Ph_ilis et de

_Ph_ilomèle, puisque nous sommes de même contrée, et que nous avons

jusqu’icy couru les mêmes avantures.

«L’USAGE. J’ordonne que l’on conserve le _Ph_, le plus qu’on pourra;

mais du reste, quand on veut s’établir en un païs, il en faut prendre

l’habit et les mœurs.»

Le Père CLAUDE BUFFIER, de la Compagnie de Jésus. _Grammaire

françoise sur un plan nouveau, avec un traité sur la prononciation

des_ E, _etc._ Paris, 1709, in-12; ibid., 1723, in-8.

Buffier, un de ces jésuites à la raison hardie et profonde, dont

l’ordre célèbre auquel il appartenait a fourni tant d’exemples, après

avoir constaté qu’une orthographe réformée est suivie par la moitié

au moins des auteurs, cite une centaine d’ouvrages importants où elle

est observée. Lui-même embrasse la réforme non pas avec enthousiasme,

mais avec la conviction calme qu’elle est «le parti le plus commode,

et conséquemment le plus sage.» «On peut, ajoute-t-il, et l’on doit

dire que certaines langues ont une ortographe beaucoup plus embarassée

et plus dificile que d’autres langues. En éfet, si une langue avoit

précisément autant de caractères divers dans l’écriture que de

sons diférens dans la prononciation, en sorte que chaque caractère

particulier désignât toujours le même son particulier, ce seroit

l’orthographe la plus commode, et, ce semble, la plus naturèle qu’on

puisse imaginer. Ainsi, plus une langue s’éloigne de cette pratique,

plus son ortographe est incommode et bizare.» «Le françois, dit-il plus

loin, a une ortographe des plus bizares et des plus malaisées... Une

même figure de lètre désigne quelquefois cinq ou six sons divers, et

un même son est désigné de sept ou huit manières différentes[176]...

Il ne s’agit pas de mettre de l’étymologie dans un portrait, mais de

le rendre le plus fidèle qu’il est possible.» Il s’oppose, du reste,

aux réformateurs trop absolus, «attendu, dit-il, que si l’ortographe

n’étoit pas conforme à l’usage, on ne connoîtroit rien aux figures ou

caractéres de létres qui seroient nouveaux. C’est ce qui est arrivé à

ceux qui ont voulu introduire une ortographe toute nouvèle; les autres

n’y ont rien conçu, n’en ayant pas l’usage. Ainsi, quand même cette

ortographe seroit au fond plus parfaite que l’ortographe établie, il

seroit ridicule de s’en servir préférablement à la dernière, puisque

c’est comme si l’on vouloit parler à un homme une langue qu’il n’entend

pas, sous prétexte qu’elle est plus parfaite que celle qu’il entend.»

[176] Voir plus loin l’analyse de l’ouvrage de M. Raoux, à la

date de 1865.

Il propose, pour apprendre à lire plus promptement et plus exactement,

de prêter aux consonnes françaises d’autres noms que ceux qui leur

sont donnés par l’usage et qui soient plus conformes aux sons qu’elles

expriment dans leur liaison avec les voyelles. «Ainsi, au lieu de dire

_éfe, éme, ixe_, etc., on feroit mieux de les appeler simplement

_fe, me, xe_, dont l’_e_ seroit muet,» etc.

Il analyse les diverses modifications que prend le son _e_. Il voudrait

que _l_ ou _ll_ mouillé fût figuré par un signe particulier, le λ. Il

remplace les signes binaires _eu, ou, ch, gn_, par _ω, ö, χ, ñ_.

L’_y_ lui paraît une forme introduite par les copistes pour figurer

_ij_ ou le double _i_. L’_y_, dit-il, n’est presque plus d’usage en

notre langue que dans les trois ou quatre occasions suivantes: _yeux,

yvoire, yvre_[177].

[177] On écrit _ivre, ivoire_, et on a maintenu seulement l’_y_

dans _yeux_.

Voici dans quelle mesure il se montre réformateur: il écrit

_ortographe, atacher, létre_ (de _litera_), _suposé, indiférent,

dificulté, netement, ofrir, oposé, voyéle, néte, comode, naturéle,

prométre, sience, soufrir, nouvèle, anciéne, etimologie, afirme,

consone, nazal, bizare_; il écrit même _silabe_.

* PIERRE PANEL. _Le Tableau de l’Ortographe françoise._ Hambourg,

1710, in-8.

Je n’ai pas vu cet ouvrage, cité par Goujet comme ayant trait à la

réforme.

DE GRIMAREST. _Éclaircissemens sur les principes de la langue

françoise._ Paris, 1712, in-12.

«Je tiens, nous dit-il, à l’égard de l’orthographe, entre les anciens

et les modernes.» Aussi les modifications qu’il propose sont-elle

modérées. Il répond ainsi à ceux qui voudraient conserver les _s_

étymologiques: «Tous les mots où l’on peut supprimer l’_s_ viennent-ils

du latin? Et d’ailleurs, ou l’on sait le latin ou on ne le sait pas.

S’ils le savent, sera-ce cette lettre supprimée qui les empêchera de

reconnoître que _répondre_ vient de _respondere_, _hôte_ de _hospes_?

Si le lecteur ignore la langue latine, que lui importe?....» Il se

plaint avec toute raison de ceux qui, de son temps, mettaient des _y_

partout.

Le désordre et l’incertitude de l’orthographe offraient jusqu’au

commencement du dix-huitième siècle de graves inconvénients pour

la détermination si importante des noms propres. Ainsi, malgré

de patientes investigations, nous ignorons encore la véritable

prononciation du nom de famille d’un des plus célèbres imprimeurs de

Lyon, écrit tantôt _Rouille, Rouillé, Roville_. Grimarest cite un

écrivain, Touville, inscrivant son nom sur trois écriteaux aux faces de

sa maison, tous trois orthographiés différemment: _Touuille, Toville,

Tovville_.

Le P. GILLES VAUDELIN, augustin réformé. _Nouvelle Maniere d’ecrire

comme on parle en France._ Paris, Jean Cot et Jean-Baptiste

Lamesle, 1713, in-12.--_Instruction chrétienne mise en ortografe

naturelle, pour faciliter au peuple la lecture de la science du

salut._ Paris, 1715, in-12.

Le bon père augustin, frappé de l’utilité de rendre la langue française

accessible aux classes qui n’ont pas de loisirs, a cru résoudre le

problème en créant un alphabet phonétique, composé de 13 voyelles et

de 16 consonnes. Un trait, nommé aujourd’hui _diacritique_, distingue

les valeurs différentes d’une même lettre. Il a ainsi un système de

représentation nouveau et plus logique pour les sons _a, an, ai, é, in,

i, e, o, on, eu, un, ou, u_. Les consonnes _c, g, h, j, n, l, r, z, s,

d, t, v, f, p, b, m_, n’ont subi aucune modification quant à la forme,

sauf que _h_ a changé de valeur et représente _ch_. S’il n’est pas

arrivé à la classification _organique_ des consonnes, qui est une des

conquêtes de la philologie moderne, on voit qu’il y tend. Son écriture

occupe notablement moins d’espace que la nôtre, et elle figure mieux

les sons.

Mais son système a le même défaut que ceux de ses devanciers,

c’est-à-dire d’être impraticable, particulièrement à ceux mêmes

auxquels il le destine, les femmes, les enfants, les pauvres. Cette

addition de traits diacritiques est trop compliquée pour eux et retarde

l’essor de l’écriture des personnes instruites, écriture qui doit

toujours pouvoir être cursive pour satisfaire aux besoins qui lui ont

donné naissance.

* NICOLAS DUPONT, avocat au parlement, bailli du duché de

Châtillon-sur-Loing. _Examen critique du traité d’Ortographe de

M. l’abbé Regnier Desmarais, Secrétaire perpétuel de l’Académie

françoise, avec les principes fondamentaux de l’art d’ecrire._

Paris, 1713, in-12.

«Il y a dans ce livre, dit l’abbé Goujet (t. I, p. 113), des

remarques et des réflexions dont on peut profiter, et que M. l’abbé

Regnier n’auroit peut-être pas dû négliger. On ne pourroit pas

cependant conseiller d’adopter son systême: il ne differe en rien

pour le fond de celui du pere Vaudelin. Je crois aussi qu’il eût été

bien embarrassé de prouver ce qu’il avance, que les Grecs et les

Latins avoient une ortographe réguliere, telle qu’il se l’imagine.

Étoit-il à portée d’en juger, puisqu’actuellement nous ne savons

nullement quelle étoit la véritable prononciation du grec et du latin

dans le bel usage de ces deux langues?»

L’abbé G. (Girard, de l’Académie française en 1744). _L’Ortografe

française sàns équivoques et dàns sés principes naturels: ou l’art

d’écrire notre langue selon lés loix de la raison et de l’usage,

d’une manière aisée pour lés dames, comode pour lés étrangérs,

instructive pour lés provinciaux et nécessaire pour exprimer et

distinguer toutes lés diférances de la prononciacion._ Paris,

Pierre Giffart, 1716, in-12.

L’abbé Girard, comme nous l’avons vu plus haut, p. 139, est un

réformateur modéré et un esprit raisonnable. Malheureusement il n’a

pas vu que son système d’accentuation ajoute aux difficultés et aux

lenteurs de l’écriture au lieu de les écarter.

«On pourrait bien se tromper, dit-il (p. 23), en croyant que ç’a

toujours été par dés raisons d’étimologie qu’on a introduit dàns

le français tant de lettres inutiles et équivoques. Non, il ne

faut pas croire que nos pères aient été d’assez mauvais gout que

de mettre à plaisir toutes cés lettres oiseuses et embarassantes

dàns leur ortografe; ni qu’ils aient poussé la bizarrerie jusqu’à

vouloir écrire leur propre langue tout diférammànt qu’ils ne la

parloient, précisémànt pour conserver la mémoire dés emprunts qu’ils

faisoient dans une autre langue pour enrichir la leur; ni qu’ils

aient pansé comme quelques grammairiens, qui sont ravis de trouver

et de conserver dàns le français toutes lés lettres qui sont dàns le

latin, sàns se mettre en peine de l’incomodité qu’elles y causent,

ni de la mauvaise grace dont elles y figurent. Nos pères n’ont

assurémànt point pansé à tous cés petits raisonemans: ils se sont

servis dés lettres pour le besoin, et si leur ortografe aproche plus

du latin, c’est que leur manière de parler n’en étoit pàs si éloignée

qu’en est la nôtre. Ainsi, je suis persuadé que ce n’a point été

l’étimologie, mais la prononciacion de cés tams là qui a introduit

toutes cés lettres, qui sont devenues inutiles, lorsqu’on s’est avisé

de faire dés changemans dans la prononciacion, car une grande partie

de nos mots se prononçoient autrefois comme ils s’écrivent aujourdui.

Desorte que ce seroit toujours écrire comme on écrivoit que d’écrire

comme on prononce.»

Après avoir ainsi donné un exemple de l’écriture du P. Girard, il me

reste à en expliquer les détails. L’auteur reconnaît trois sortes

d’_a_: l’_a_ bref ou ordinaire, comme dans _parure, amour, canon_;

l’_a_ long, marqué de l’accent circonflexe, comme dans _pâté, pâques,

mâtin_, et l’_a_ adverbe, marqué par un accent grave, comme dans ces

mots _à Rome, là, au delà, promptemànt_. Il est regrettable que le

docte jésuite n’ait pas admis la distinction des voyelles nasales de

l’abbé Dangeau, qui lui eût fourni une simplification orthographique

plus rationnelle que l’accent grave placé sur cet _àn_. Il écrit

_complimant, contant, agrémant, parant, acçant, tams, example, tample_,

réservant la forme _ent_ pour la troisième personne du pluriel des

verbes: _ils chantent_.

Il écrit _Anglais, Hollandais, Français_, au lieu de _Anglois,

Hollandois, François_; _connaitre, paraitre_, au lieu de _connoître,

paroître_. S’il conserve _oi_ aux imparfaits, c’est par pur amour de

la paix et parce que «ce seroit plûtot témérité que courage de vouloir

l’en déloger.»

Il n’admet la simplification du double _c_ que dans quelques mots,

comme _acorder, acoucher_, mais il restitue à cette lettre sa

place phonétique dans les mots où _t_ se prononce _c_. Il écrit

donc: _caucion, créacion, prononciacion, Gracien, quocien, inicier,

primacie_. Mais, par esprit d’accommodement, il conserve le _t_ dans

ces mots: _action, distinction, perfection, examption, exception_, où

il est précédé d’une _c_ ou d’un _p_. Il bannit un _c_ dans les mots

_sçavoir, sçavant, sciance, scène, contract, sainct_.

Pour remédier à l’incertitude de prononciation du _ch_, il le conserve

seulement dans les mots _charité, cheminée, chose_, etc., et le

remplace par le _k_ dans ceux où il est dur au lieu d’être aspiré. Il

écrit donc _kiromancie_ et _arkiépiscopal_.

Il serait trop long d’analyser ici le chapitre que l’auteur consacre à

la lettre _e_ et les articles de plusieurs autres lettres. Je noterai

cependant son opinion sur la lettre _f_ et le _ph_. Il conserve le _ph_

dans les noms propres transcrits du grec: _Phaéton, Philippe, Phocas,

Céphale_; il l’admet également au mot _philosophe_, où il croit qu’il

sied à merveille, «par le respect que nous devons avoir pour les sages

de la Grèce,» ainsi que dans les mots où il est précédé d’un _m_, comme

_triompher, nimphe, simphonie_. Partout ailleurs l’_f_ lui suffit:

exempl.: _fantaisie, fanatique, ortografe, profane_.

Il regrette qu’on n’ait pas inventé encore une cédille pour distinguer

le _g_ doux dans _agir, généreux, obligeant, geolier, gageure_,

du _g_ dur, dans les mots _languir, guéridon, Goliath, guide_.

Quant à l’_h_, il ne lui reconnaît pas d’utilité dans les mots

_crétien, cronique, rétorique, rûme, auteur, téatre, téologie,

aujourdui_. Il la maintient au commencement des syllabes où elle est

d’usage, comme dans _homme, honête, hureux_ (sic)[178], _dehors,

souhait, haine_, «avec cependant une petite marque de distinction dans

lés occasions où elle est fortemànt aspirée. Cette marque sera un point

placé dans le çantre de cette lettre.»

[178] Telle était la prononciation de la triphthongue _eur_ dans

quelques parties de la France, et particulièrement en Normandie.

Voltaire se l’est permise dans ces vers:

Il voit les murs d’Anet bâtis aux bords de l’Eure,

Lui-même en ordonna la superbe structure.

Lorsque la voyelle _i_ est suivie d’un _l_ mouillé, il l’écrit avec un

tréma, ex.: _coquïlle, fïlle, sïllon, pérïl, babïl, gentïl_,

ce qui nous indique, par parenthèse, que ces trois derniers mots,

surtout le dernier, se prononçaient en 1716 autrement qu’aujourd’hui.

Il supprime l’_œ_ dans ces mots _sœur, bœuf, vœux_, qu’il écrit

par un _e_ simple: _seur, beuf, veux_.

Il enlève le _p_ dans _temps, baptême, ptisane, corps, niepce_,

qu’il orthographie _tams, batême, tisane, corps, nièce_; mais

il le garde dans le nombre _sept_.

Il conserve à la lettre _q_ son _u_, qu’il appelle _servile_, mais il

distingue par un point supérieur[‡] cet _u_ lorsqu’il se fait entendre,

comme _ou_ devant _a_: _aqūatique, éqūateur, qūadrature_ et comme

_u_ devant _e_ et _i_, dans _qūesteur, Qūintilien, Qūinquagésime_.

[‡] Point supérieur représenté ici comme dans l'original: ū.

Quand le _r_ ne se prononce pas à la fin des mots, il marque d’un

accent aigu l’_e_ qui le précède: _singuliér, milliér, particuliér_.

La suppression de l’_s_ dans les mots _connoistre, maistre, naistre,

gouster_, lui fournit l’occasion d’une observation assez ingénieuse. Le

digramme ou signe binaire _ai_ (qu’il appelle _diftongue_), étant long

de sa nature, il est inutile d’employer l’accent circonflexe, et l’on

doit écrire simplement _conaitre, maitre, naitre, gouter_.

Il réclame une cédille sous le _x_ dans les mots _éxamen, éxil,

éxample_, où cette lettre se prononce comme _gz_.

Il exclut l’emploi de l’_y_ dans les mots _mistique, sistème,

hipotèque, sintaxe, sinode, piramide, hipocrite_, et même dans

ceux-ci: _Baïeux, Maïence_.

Le petit traité de l’abbé Girard fournit matière à une foule d’autres

remarques intéressantes.

_Plan d’une ortographe suivie, pour les imprimeurs._ (Dans les

_Mémoires de Trévoux_, août 1719.)

«L’ortographe françoise étant fort incertaine, à cause de l’usage

différent des auteurs, qui en ce point se contrarient les uns les

autres et souvent se contrarient eux-mêmes, il est bon, pour tirer

les imprimeurs d’embarras, de leur fournir, comme ils l’ont souvent

demandé, des régles auxquelles ils puissent s’attacher, pour garder

dans l’ortographe la commodité et l’uniformité convenable et dont

ils puissent rendre raison, quand ils ne seront pas obligez par les

auteurs d’en user autrement. Ces reflexions ne seront point d’un

moindre usage pour les etrangers qui sont encore plus embarrassez sur

ce point que nos imprimeurs.»

Ces réformes, très-sages, ont presque toutes été acceptées. Elles

consistent:

1º Dans la suppression de l’_s_ dans des mots de ce genre: _j’ai

esté, qu’il fust, les forests_, que l’auteur écrit _été, fût,

forêts_.

2º Dans l’emploi de l’accent circonflexe pour remplacer l’_s_

supprimée dans ces mots: _tâcher, fête, aprête_.

3º «Par la raison de l’usage le plus étendu et le plus commode, on

supprimera encore toutes les consones doubles qui ne se prononcent

point; ainsi on n’imprimera point _infidellité, appeller,

pardonnera_, mais _infidelité, apeler, pardonera_, parce qu’on ne

prononce qu’une _l_ dans les deux premiers et qu’une _n_ dans le

dernier. Il faut cependant excepter les mots fort courts, et qui

n’ont qu’une sillabe, par exemple, _elle, donne, comme_ (l’_e_ muet

n’est pas ici consideré). Il faut excepter ces monosillabes, parce

que l’usage n’a point encore accoutumé les yeux à voir écrire _ele,

done, come_: or, il ne faut jamais choquer manifestement l’usage.»

4º Il faut supprimer l’_y_ partout, excepté en deux ou trois mots

où l’usage l’exige; comme quand _y_ fait seul un mot: je vous _y_

trouve, etc.

5º Il faut distinguer dans les syllabes finales les _e_ aigus, dans

_assés_ (sic), _placés_, des _è_ qui se prononcent ouverts: _accès,

progrès_, etc.

6º Il faut supprimer l’_e_ dans _rendeu, conceu, aperceu_, qu’il faut

écrire _rendu, conçu, aperçu_.

7º Il ne faut employer le tréma que dans le cas où il y a

véritablement diérèse.

8º Il faut marquer d’un accent aigu tous les _e_ qui ne sont pas

muets, comme _bonté, dégénéré, néteté_ (sic).

On voit que, dès l’année qui suivait la publication de la seconde

édition du Dictionnaire de l’Académie, on introduisait dans les

imprimeries l’usage qui a prévalu en grande partie vingt-un ans plus

tard dans la troisième.

* _Méthode du sieur_ PIERRE PY-POULAIN DE LAUNAY, _ou l’Art

d’apprendre à lire le François et le Latin, et l’Ortographe, par

un nouveau systême si aisé qu’on y fait plus de progrès en trois

mois qu’en trois ans par la maniere ordinaire_. Paris, 1719,

in-12.--PIERRE PY-POULAIN DE LAUNAY, fils du précédent. _Le même

ouvrage corrigé, perfectionné, et augmenté considerablement:

avec des réflexions sur le systême du bureau Typographique, et un

nouveau systême d’ortographe._ Paris, 1741, in-12.

Je n’ai pu encore voir ce petit ouvrage. Goujet en parle ainsi:

«Ceux qui en ont profité sont loüables. Il est certain qu’en

réformant quelques idées de cet auteur et en en perfectionnant

quelques autres, son ouvrage ne pourroit être que très-utile aux

commençans, pour la prononciation surtout et pour l’ortographe. Quand

il présenta sa méthode en 1713 à M. l’abbé Bignon, ce savant, après

l’avoir examinée, y trouva de fort grands avantages et applaudit

au zéle et aux vûës de l’auteur..... L’abbé d’Orsanne, chanoine de

l’église de Paris et directeur des petites écoles de cette ville, lui

donna aussi son suffrage, et l’expérience a montré depuis que l’on

pouvoit s’en servir avec beaucoup d’utilité.

«Je ne sçai, au reste, sur quoi le sieur Py-Poulain s’est fondé,

lorsqu’il a dit que le célèbre Jean du Vergier de Hauranne, abbé

de Saint-Cyran, avoit eu sur ce sujet les mêmes idées que lui, et

lorsqu’il fait entendre que ce ne sont proprement que les idées

de cet abbé qu’il développe. Je ne connois aucun ouvrage de M. de

Saint-Cyran sur la grammaire. Je sçai seulement qu’il avoit toujours

eu d’excellentes vûës pour l’éducation de la jeunesse et qu’il les

communiqua à ceux qui se chargerent de son tems de la conduite des

écoles qui ont été connuës sous le nom d’écoles de Port-Royal.»

L. PIERRE DE LONGUE. _Principes de l’ortographe françoise, ou

réflexions utiles à toutes les personnes qui aiment à écrire

correctement._ Paris, 1725, in-12.

Dans ce traité, très-estimable, où sont discutés les principes de

l’orthographe française, l’auteur donne l’exemple des améliorations

qu’on y peut apporter. La manière dont son texte est écrit peut en

faire juger dès le début.

«Les homes ne peuvent se contenter dans leurs recherches. Ils

voudroient trouver la perfection dans tous les arts, la vérité dans

toutes les siences, le souverain bien partout, dans les vertus, les

vices même; cette agitation continuelle de l’ame ne prouve-t-elle pas

l’immortalité?

«L’ortographe est donc l’art d’écrire correctement et conformément

aux lois que l’usage établit. Suivant cette définition générale,

cette sience s’étendroit plus loin qu’on ne le croit. Elle

comprendroit la LOGIQUE, la RÉTORIQUE, toutes les connoissances qui

contribuënt à nous faire bien parler, et conséquemment à nous faire

bien écrire.»

Il écrit _silabe, persone, tiran, rebeles, raisonement, stile,

pouroient, Egiptien, hieroglifes, atentifs, amphase, voyèle, ocasion,

atention_[179], _soufert, dificulté, batu, consone, bibliotèque,

acoutumer, suputer, chifre, honète_, etc.

[179] Bossuet, plus logique, écrivait _atantion, atantat,

atantif, atantivement_.

Ch. IRÉNÉE CASTEL, abbé de SAINT-PIERRE, membre de l’Académie

française. _Discours pour perfectioner l’Ortografe._ (Dans les

_Mémoires de Trévoux_, février 1724, et dans le _Journal des

Savans_, avril 1725.)--_Projet pour perfectionner l’ortografe des

langues d’Europe._ Paris, Briasson, 1730, in-8 de 266 pp. et 1 f.

Dans son ardent amour de l’humanité, dans son zèle pour le

rapprochement intellectuel des peuples de notre continent, le bon abbé

de Saint-Pierre conçut, près d’un siècle avant Volney, le plan d’une

écriture et d’une orthographe applicables à divers peuples de l’Europe.

Il ne lui fut pas donné comme à son successeur de trouver le moyen

d’approprier l’alphabet latin aux langues de l’Asie dites sémitiques.

L’étude comparée des idiomes était à peine ébauchée au commencement du

siècle passé. L’ouvrage d’Irénée Castel, faible dans la conception des

moyens de représentation phonétique, n’en renferme pas moins des vues

ingénieuses et des aperçus qui révèlent la sagacité de l’observateur.

Il m’est impossible de figurer ici son orthographe, parce que, pour

déshabituer l’œil de son lecteur des formes traditionnelles, il écrit

alternativement les mots par les différentes lettres qui peuvent en

figurer le son. Ce procédé, qu’il considère comme un acheminement à la

réforme, est chez lui un système.

«Quel est le but de l’art de l’ortografe, se demande-t-il, de cet

art si beau et si précieux, avec lequel nous pouvons faire entendre

nos sons articulés, c’est-à-dire nos paroles, et par conséquent nos

pensées à ceux qui vivent ou qui vivront et à qui nous ne pouvons

parler? Quelle est la fin de cet art avec le secours duquel nos yeux

nous servent d’oreilles et notre main nous sert de langue, de voix,

d’articulation, en un mot de prononciation? Quel est le but de cet

art qu’un de nos poëtes nous peint si élégamment en deux vers:

C’est de Tyr[180] que nous vient cet art ingénieux

De peindre la parole et de parler aux yeux.

«_Le but de cet art, c’est certainement d’exprimer exactement et sans

laisser aucun doute, par un petit nombre de figures simples, faciles

à former et à distinguer, tous les mots dont les hommes se servent en

parlant._»

[180] La science moderne a démontré, contrairement au témoignage

de la plupart des historiens de l’antiquité, et à l’aide de

monuments irrécusables, que l’alphabet n’avait pas été inventé

par les Phéniciens, et que ceux-ci l’avaient reçu de Babylone

ou de Ninive. (_Voir_ Noël des Vergers, _l’Étrurie et les

Étrusques_, t. III, Appendice sur l’histoire de l’écriture.)

Partant de cette juste définition, l’auteur remarque avec beaucoup de

raison qu’il y a un grand inconvénient à conserver dans les langues

des lettres qui ne se prononcent pas: si l’enfant, par exemple, s’est

accoutumé à prononcer _abbé_ comme s’il n’y avait qu’un seul _b_,

arrivé à l’étude du latin, il prononcera, en vertu de la logique

naturelle de l’esprit, _abas_, au lieu de _abbas_, en italien _abate_

au lieu de _abbate_; en même temps, en français, s’il s’est habitué à

lire _effet_ comme s’il y avait _éfet_, il lira _effrayé_, comme s’il y

avait _éfrayé_.

Cette observation est très-judicieuse, et j’ai signalé plus haut, ainsi

que l’a si bien fait M. Littré (voir p. 164), l’action de l’écriture

sur la prononciation, qu’elle altère à la longue.

Dans son _Discours pour perfectioner l’ortografe_ l’auteur envisage

historiquement les vicissitudes de l’écriture française: «Si dans

l’origine, dit-il, on a prononcé le mot _sentir_ comme on prononce en

latin _sentire_, on a dû écrire ce mot comme on le prononçoit, par _e_,

mais nous devons aujourd’hui l’écrire comme nous le prononçons.»

Il croit que la langue était beaucoup moins riche trois ou quatre cents

ans auparavant, mais que l’orthographe de cette époque était beaucoup

meilleure que la nôtre, c’est-à-dire qu’elle ressemblait beaucoup plus

à la manière de prononcer alors en usage.

Il recherche les causes des dissidences orthographiques: «Si dans

notre ortographe les François avoient suivi peu à peu et exactement

les changemens qui arrivoient peu à peu dans la prononciation de

quelques mots, notre ortografe d’aujourd’hui seroit bien moins

imparfaite; mais, sans y faire de réflexion, nous avons continué à

écrire les mêmes mots de la même manière que nos aïeux, sans songer

qu’ils les prononçoient d’une manière très différente de celle dont

nous les prononçons.»

Il a connu, dit-il, des vieillards qui prononçaient je _courois_ comme

une _couroye_. La prononciation a changé, ne serait-il pas raisonnable

de changer également l’écriture? Mais on ne peut le faire que par

degrés. L’auteur développe cette dernière proposition avec beaucoup de

force et de raison.

Il y a cinquante ou soixante ans, ajoute-t-il, on a commencé à

changer quelque chose dans l’écriture de peur qu’elle ne ressemblât

presque plus à la fin à celle d’aujourd’hui. Plusieurs ont même ôté

depuis quelques lettres que l’on avait gardées uniquement pour faire

connaître les origines: ils ont écrit _sience, aprendre, filosofe,

saint_ et non _sainct_; ils ont ainsi en diverses occasions retranché

certaines lettres qui ne se prononçaient plus ou ne s’étaient jamais

prononcées.

«Dès que l’on veut bien écouter la raison contre la mauvaise coûtume,

on sent que ces premiers novateurs sur l’ortografe ont déjà rendu

un grand service à notre langue _d’écriture_ en tâchant de la faire

insensiblement ressembler davantage à notre _langue de prononciation_.

«Rien ne se perfectione sans nouveauté, et il est de la nature des

ouvrages humains de pouvoir toûjours se perfectionner.»

Il résume ainsi les cinq sources de la corruption présente et de la

corruption future de l’orthographe et les cinq inconvénients auxquels

il se propose de remédier:

«1º Négligence à suivre dans l’orthografe les changemens qui arrivent

dans la prononciation;

«2º Négligence à inventer autant de figures qu’il y a de sons et

d’articulations connues;

«3º Négligence à donner quelques marques aux lettres quand on les

employait à quelque autre fonction qu’à leur fonction ordinaire;

«4º Négligence à marquer dans chaque mot les lettres qui ne s’y

prononcent plus;

«5º Négligence à marquer les voyelles longues.»

Malheureusement, l’abbé de Saint-Pierre, n’ayant pas réfléchi aux

nécessités de l’écriture courante et de la typographie, a eu recours

pour fixer la valeur des lettres, et comme moyen transitoire, à un

système de petits traits placés au-dessus ou au-dessous de la ligne et

dont la complication devait rendre sa réforme impraticable.

MAURICE JACQUIER. _Méthode très-facile pour apprendre l’ortographe

à ceux ou celles qui n’ont pas étudié le latin, et utile aux

personnes qui ont la connoissance des belles lettres._ Paris,

1725, in-8. La quatrième et la cinquième édition de cet ouvrage

parurent sous ce titre: _La méthode pour étudier et pour enseigner

l’ortographe et la langue françoise, mise à la portée de toutes

sortes de personnes de l’un et de l’autre sexe._ Paris, 1740, pet.

in-8; La Haye et Francfort, Jean van Duren, 1742, pet. in-8 de 400

pp. (Elles diffèrent des précédentes par la méthode d’enseignement

et ont été augmentées d’une table en forme de dictionnaire.) Une

autre cinquième édition sensiblement modifiée parut sous ce titre:

_Méthode pour aprendre l’ortographe et la langue françoise par

principes._ Cinquième édition, la seule dont on puisse se servir

utilement. Paris, 1751, in-8 de 2 ff. et 332 pp.

La méthode de l’auteur, établie sur le son, sur les principes et sur

l’usage, échappe à toute analyse. Il se prononce fortement contre le

maintien des lettres étymologiques dans les mots dérivés du grec. Ce

n’est du reste qu’un livre d’enseignement de l’orthographe d’usage.

CHENEAU, sieur DU MARSAIS. _Des Tropes ou des diférens sens dans

lesquels on peut prendre un même mot dans une même langue._

Troisième édition. Paris, Prault, 1775, in-12 de XXII-362 pp. et 4

ff. (La première édition est de 1730.)

Le célèbre auteur des _Tropes_ s’exprime ainsi:

«La prononciation, c’est un _usage_; l’écriture, c’est un _art_.

Tout art a sa fin et ses principes, et nous sommes en droit de

représenter, à propos de l’écriture, qu’on ne suit pas les principes

de l’art, qu’on n’en remplit pas la fin, et qu’on ne prend pas les

moyens propres pour arriver à cette fin.

«Il est évident que notre alphabet est défectueux, en ce qu’il

n’a pas autant de caractères que nous avons de sons dans notre

prononciation. Ainsi, ce que nos pères firent autrefois, quand ils

voulurent établir l’art d’écrire, nous sommes en droit de le faire

aujourd’hui pour perfectionner ce même art, et nous pouvons inventer

un alphabet qui rectifie tout ce que l’ancien a de défectueux.

«L’écriture n’a été inventée que pour indiquer la prononciation;

elle ne doit que peindre la parole, qui est son original; elle ne

doit pas en doubler les traits, ni lui en donner qu’elle n’a pas,

ni s’obstiner à la peindre à présent telle qu’elle était il y a

plusieurs siècles.»

D’Alembert énonce ainsi son opinion sur l’ouvrage de Du Marsais: «Tout

mérite d’être lu dans le _Traité des tropes_, jusqu’à l’_errata_; il

contient des réflexions sur notre orthographe, sur ses bizarreries,

ses inconséquences et ses variations. On voit dans ces réflexions un

écrivain judicieux, également éloigné de respecter superstitieusement

l’usage et de le heurter en tout par une réforme impraticable.» (_Éloge

de Du Marsais_, dans le t. VII de l’_Encyclopédie_.)

Voici cet errata dont parle d’Alembert[181]:

[181] Je crois que l’errata dont il est question ne se trouve

que dans cette édition que je possède. On a eu grand tort de la

supprimer dans les éditions postérieures.

«Je ne crois pas qu’il y ait de fautes typographiques dans cet

ouvrage par l’atention des imprimeurs, ou, s’il y en a, elles ne

sont pas bien considérables. Cependant, come il n’y a point encore

en France de manière uniforme d’orthographier, je ne doute pas que

chacun, selon ses préjugés, ne trouve ici un grand nombre de fautes.

«Mais, 1º mon cher lecteur, avez-vous jamais médité sur

l’orthographe? Si vous n’avez point fait de réflexions sérieuses sur

cette partie de la Grammaire, si vous n’avez qu’une orthographe de

hazard et d’habitude, permettez-moi de vous prier de ne point vous

arêter à la manière dont ce livre est orthographié, vous vous y

acoutumerez insensiblement.

«2º Êtes-vous partisan de ce qu’on apèle anciène orthographe? Prenez

donc la peine de mettre des lettres doubles qui ne se prononcent

point, dans tous les mots que vous trouverez écrits sans ces doubles

lettres. Ainsi, quoique selon vos principes il faille avoir égard à

l’étymologie en écrivant, et que tous nos anciens auteurs, tels que

Villehardouin, plus proches des sources que nous, écrivissent home de

_homo_, persone de _persona_, honeur de _honor_, doner de _donare_,

naturèle de _naturalis_, etc., cependant ajoutez un _m_ à _home_ et

doublez les autres consones, malgré l’étymologie et la prononciation,

et donez le nom de novateurs à ceux qui suivent l’anciène pratique.

«Ils vous diront peut-être que les lettres sont des signes, que tout

signe doit signifier quelque chose, qu’ainsi une lettre double qui ne

marque ni l’étymologie ni la prononciation d’un mot est un signe qui

ne signifie rien, n’importe: ajoutez-les toujours, satisfaites vos

yeux, je ne veux rien qui vous blesse, et pourvu que vous vous doniez

la peine d’entrer dans le sens de mes paroles, vous pouvez faire tout

ce qu’il vous plaira des signes qui servent à l’exprimer.

«Vous me direz peut-être que je me suis écarté de l’usage présent:

mais je vous suplie d’observer:

«1. Que je n’ai aucune manière d’écrire qui me soit particulière

et qui ne soit autorisée par l’exemple de plusieurs auteurs de

réputation.

«2. Le P. Bufier prétend même que le grand nombre des auteurs suit

aujourd’hui la nouvèle orthographe, c’est-à-dire qu’on ne suit plus

exactement l’anciène. _J’ai trouvé la nouvèle orthographe_, dit-il

(Grammaire françoise, p. 388), _dans plus des deux tiers des livres

qui s’impriment depuis dix ans_. Le P. Bufier nome les auteurs de ces

livres. Le P. Sanadon ajoute que depuis la suputation du P. Bufier

le nombre des partisans de la nouvèle orthographe _s’est beaucoup

augmenté et s’augmente encore tous les jours_ [_Poësies d’Horace_,

préface, p. XVII[182]]. Ainsi, mon cher lecteur, je conviens que je

m’éloigne de votre usage; mais, selon le P. Bufier et le P. Sanadon,

je me conforme à l’usage le plus suivi.

«3. Êtes-vous partisan de la nouvèle orthographe? vous trouverez ici

à réformer.

«Le parti de l’anciène orthographe et celui de la nouvèle se

subdivisent en bien des branches: de quelque côté que vous soyez,

retranchez ou ajoutez toutes les lettres qu’il vous plaira, et ne me

condânez qu’après que vous aurez vu mes raisons dans mon _Traité de

l’ortographe_ (sic).»

[182] Le P. Sanadon a suivi une orthographe simplifiée dans

l’édition qu’il a donnée de sa traduction d’Horace, et j’ai le

droit de le faire figurer parmi les réformateurs.

_La Bibliotèque des enfans, ou les premiers elemens des letres,

contenant le sistême du Bureau tipografique, etc., à l’usage de Mgr

le Dauphin et des augustes enfans de France._ Paris, Pierre Simon,

1733, 4 vol. in-4.

Dans cet important ouvrage, la pratique est unie à la théorie,

puisqu’il est entièrement imprimé dans le système d’écriture

très-simplifié mis au jour par le Bureau typographique. L’alphabet n’y

est en rien altéré. On voit que le succès obtenu dans l’enseignement de

la jeunesse fut remarquable, car il est consigné dans les actes déposés

au greffe de la juridiction de M. le chantre de l’Église de Paris, où

on lit:

«Nous, après avoir entendu l’auteur et vu les enfants travailler

audit bureau, aïant examiné le tout avec exactitude, avons jugé

ledit système très ingénieus, fort propre à avancer la jeunesse

sans la dégouter et très capable d’oter les epines qui se trouvent,

surtout en aprenant aux enfans les premiers elemens. C’est pourquoi

nous estimons et croyons que monsieur le chantre peut permettre la

pratique de ce sistème et l’exercice du Bureau tipographique dans les

écoles de sa juridiction et exhorter les maistres à le pratiquer,

etc.»

On peut juger de ce système d’orthographe dès le début du livre, que je

crois rédigé par Dumas, fondateur du Bureau typographique:

«Bien des gens s’imaginent que de comancer deus ou trois ans plus

tot ou plus tard, cela ne sauroit guere influer ni en bien ni en mal

dans le reste de la vie, et qu’enfin l’education tardive peut mener

également à la perfection. C’est là un préjugé que l’ignorance ét la

coutume paroissent n’avoir déjà que trop autorizé; car le dégout de

la plupart des écoliers ne vient peut être pas moins d’une education

tardive que d’un défaut de disposition aus lètres. Je pense donc

qu’il seroit utile que l’enfant pût lire presque aussitot qu’il sait

parlér: cela lui doneroit plus de facilité dans tous ses exercices.

La diference d’un enfant qui lit à trois ans ét de celui qui à peine

lit à sèt doit être contée pour beaucoup dans la suite des études.

Il y a tant de choses à aprendre qu’on ne sauroit comancer trop

tôt.» L’auteur cite à ce propos l’exemple du Tasse: il apprenait la

grammaire à trois ans, et avec un tel succès que son père l’envoya au

collége des jésuites à quatre ans.

L’auteur donne des exemples de la multiplicité des manières dont

l’enfant est contraint de figurer un même son:

_Son_ AN.

_an_, (_annus_) | _ean_, Jean

_anc_, franc | _em_, empire

_and_, quand | _emp_, exempte

_ang_, rang | _emps_, temps

_ham_, Ham | _empt_, exempt

_han_, hanter | _en_, ennui

_ans_, dans | _end_, il rend

_ant_, tant | _ens_, sens

_ants_, enfants | _ent_, dent

_aen_, Caen | _han_, Rohan

_aon_, Laon | _hen_, Henri

_Son_ IN.

_en_, rien | _in_, vin

_ens_, biens | _inct_, instinct

_ent_, il vient | _ingt_, vingt

_ein_, sein | _ingts_, quatre-vingts

_eing_, seing | _inq_, cinq

_eint_, feint | _ins_, tu vins

_aim_, faim | _int_, il prévint

_ain_, vain | _ym_, lymphe

_ainc_, il vainc | _yn_, lynx

_aint_, saint | _eim_, Reims

_ains_, bains | _ain_, craindre

_im_, guimpe |

Ce précieux ouvrage contient le germe de nombreuses améliorations des

méthodes d’enseignement de la langue.

_Le Précepteur, c’est-à-dire huit traités, savoir une grammaire

francèse, une ortografe francèse_, etc., 1750, in-4 (pp. 1-132).

L’auteur de ce livre destiné à l’instruction de la jeunesse se prononce

pour l’orthographe conforme à la prononciation, et il conseille de

s’avancer progressivement dans cette voie par des réformes partielles.

«Autrefois, dit-il (p. 33), la prononciation des mots et l’ortografe

étoient conformes; la prononciation a changé, elle est devenuë plus

douce et plus polie: l’ortografe est presque demeurée dans le même

état; il faut donc l’ajuster à la prononciation peu à peu autant

qu’il sera possible.»

Et plus loin (p. 55):

«On perfectionne tous les jours les sciences et les ars: pourquoi

s’obstine-t-on à ne vouloir pas perfectionner l’ortografe francèse,

qui est si nécessaire, si utile et si en usage? Tout le monde reçoit

avidement toutes les modes nouvelles de s’abiller, de se meubler,

de bâtir, d’agir, quoique mauvaises et embarassantes: pourquoi

refuse-t-on de recevoir une nouvelle manière d’écrire plus raisonable

et plus avantageuse que la vielle?»

Dans les _Règles particulières de l’ortografe francèse_, il s’attache

au système proposé par Richelet, qu’il appelle _le chef des

réformateurs de l’ortografe_, qui _consulte plutôt la prononciation que

l’étimologie_.

A ce propos, il dit:

«Quant une coutume est mauvaise, pernicieuse, il faut la quitter,

quoique cela soit difficile, parce que cette coutume est un abus;

c’est là une maxime reçue de tous les omes.»

Il supprime les lettres doubles qu’on ne prononce pas; p. ex.:

_acabler, épé, aler, arèt_.

Les consonnes finales muettes; p. ex.: _blan, canar_.

Il omet l’_e_ devant l’_a_; p. ex.: _bau, Jan_, et _o_ devant _eu_;

p. ex.: _euf, euvre_.

Il retranche l’_r_ final de tous les noms terminés en _er_ et _ier_,

sauf les verbes et les mots dont l’_r_ final se lie au mot suivant

commençant par une voyelle; p. ex.: _charbonié, premier ome_.

Il supprime à tort le _s_ devant le _c_; p. ex.: _acendant_; il

abandonne aussi le _h_ étymologique et le trait d’union.

DE WAILLY. _Principes généraux et particuliers de la langue

française, avèc les moyéns de simplifier notre orthographe,

des remarques sur les lètres, la prononciation, la prosodie,

la ponctùation, l’orthographe et un abrégé de la versification

française._ Paris, 1754, in-12; 7e édit., ibid., J. Barbou, 1773,

in-12 de 600 pp. (Souvent réimprimé.)--_De l’Orthographe._ Paris,

1771, in-12.--_L’Orthographe des dames, ou l’orthographe fondée sur

la bonne prononciation, démontrée la seule raisonnable, par une

société de dames_ (sans nom d’auteur). Paris, Mérigot le jeune,

1782, in-12 de VIII et 360 pp.

Dans le petit traité anonyme de l’_Orthographe des dames_, de Wailly

embrasse de la manière la plus nette toutes les parties de la réforme.

Voici l’analyse de quelques-unes des critiques qu’il adresse à

l’écriture de son temps.

«II. _Dans un grand nombre de mots_, dit-il, _on double les consonnes

contre l’étymologie et la prononciation_.»

Ex. _Candela_, chandelle; _scala_, échelle; _tutela_, tutelle;

_particula_, parcelle; _crudelis_, cruelle; _mortalis_, mortelle;

_donare_, donner, donneur, s’adonner; _nominare_, nommer, surnommer,

dénommer; _butyrum_, beurre; _batuere_, battre.

Au contraire, à cause de l’étymologie, on écrit: égale d’_æqualis_,

capitale de _capitalis_, vile de _vilis_, subtile de _subtilis_,

puérile de _puerilis_, crédule de _credulus_, érysipèle

d’_erysipelas_, parallèle de _parallelus_.

«III. _Dans les dérivés de ces mots, on se conforme à l’étymologie et

à la prononciation._»

«IV. _Le sentiment des grammairiens qui disent que si l’on redouble

la consonne, c’est pour avertir que la voyelle précédente est brève,

nous paroît faux, inutile, déraisonnable._»

«1º Cette opinion est fausse, puisque nous avons beaucoup de syllabes

longues, quoique la voyelle soit suivie d’une double consonne:

ex., _flamme, manne, condamne, barre, terre, squirre_ (sic),

_bataille, raille, baillon_ (sic), _basse_, que je _donnasse_, que je

_promisse_, que je _lusse_, il _cesse_, etc.

«2º Elle est inutile, puisque nous avons un très-grand nombre

de syllabes brèves, quoique la voyelle ne soit pas suivie d’une

consonne redoublée: _arabe, syllabe, robe, préface, audace,

façade, carafe, rigole, ridicule, capitaine, phénomene, Rome,

pape_, etc.

«3º Elle est déraisonnable. La réduplication des consonnes auroit

dû plutôt servir à allonger les syllabes. C’est ainsi que la

réduplication des voyelles étoit autrefois un signe de longueur. On

écrivoit _aage, beeler, roole_; on employoit aussi l’_s_ pour le

même usage: _asne, feste, épistre, apostre, fluste_. On écrit avec

l’accent long _âge, bêler, rôle, âne, fête, épître, apôtre, flûte_.

Nous espérons, Messieurs (ajoutent les dames), qu’en faveur de la

prononciation et de l’uniformité, vous supprimerez de même une des

deux consonnes, puisque la règle qui prescrivoit la réduplication est

fausse, inutile, déraisonnable.

«Dans le latin, toute voyelle suivie d’une consonne redoublée est

longue: ainsi la syllabe _fe_, qui est brève dans _fero, aufero_,

devient longue dans _ferre, auferre_, etc.»

Wailly demande que l’on emploie exclusivement l’accent circonflexe

à marquer la longueur des syllabes. On écrirait donc la _tête_ et

il _tète_, la _pâte_ et la _pate_, _occasionel_, il _occasione_,

la _prune_, il _débute_, il _plaît_, il _paît_. Toute voyelle non

accentuée du circonflexe serait réputée brève. Il faut lire tout cet

excellent chapitre dans l’ouvrage même.

«V. _Dans une grande quantité d’autres mots, l’étymologie_, OU

VRAIE OU PRÉTENDUE, _fait employer les lettres en dépit de la

prononciation_.»

«VI. _La prononciation, à son tour, fait supprimer, malgré

l’étymologie, plusieurs lettres d’une autre foule de mots._

«Pour plaire à l’étymologie, on écrivoit autrefois: _saoul, saouler,

saoulard, abbaisser, abboyer, abbréger; conflict, contract,

sainct, défunct; adjouster, advocat, aggrandir, aggréger; eschole,

méchanique, patriarchal, paschal, cognoistre, prognostiquer, aultre,

aulne, faulcon, poulmon, soulphre, mammelle, convent, asnon,

chastiment, espier, estre, chrestien, apostre_, etc. On écrivoit

aussi _aage, beeler, roole, campaigne, gaigner, reigle, vuide,

vuider_, etc. Aujourd’hui l’Académie et les meilleurs auteurs suivent

pour ces mots et une infinité d’autres les lois de la prononciation;

ils en ôtent les voyelles et les consonnes qui ne s’y prononcent

plus... En un mot, il n’y a pas une lettre dans l’alphabet que l’on

n’ait supprimée d’un très-grand nombre de mots, parce qu’on ne les y

prononce plus.»

«VII. _Dans les mêmes mots, l’étymologie fait conserver une lettre

malgré la prononciation, et à son tour la prononciation en fait

retrancher une ou plusieurs autres, malgré l’étymologie._»

L’auteur, après avoir établi sa proposition par de nombreuses preuves,

demande qu’on écrive d’une manière uniforme: _apeler_, j’_apèle_, tu

_apèles_, il _apèle_, nous _apelons_, vous _apelez_, ils _apèlent_;

je _jète_, etc.; nous _prenons_, vous _prenez_, ils _prènent_; nous

_tenons_, ils _tiènent_; _étincèlemant, chancèlemant, renouvèlemant,

démantèlemant, décèlemant, chancelier, chancèlerie, gabeleur,

gabèle_, etc.

«Pourquoi, après avoir écrit avec une seule _r_ _courir, coureur,

coureuse, chariage, charier, chariot_, etc., en met-on deux dans

_courrier, courriere, charretée, charrette, charroi, charron_, etc.?

«VIII. _Après avoir écrit un grand nombre de mots d’une maniere

conforme à l’étymologie et à la prononciation, vous en écrivez une

très-grande quantité d’autres analogues à ceux-ci d’une maniere

contraire à l’étymologie, à la prononciation ou à l’analogie._»

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 58 / 124 题