Té ne si voit jamés pour le son de _sé_ fére,
Comme à _devotieus, gratieus, otieus_,
_Pronontiation, pétition_: me tére,
D’ortografe si fause, en se lieu je ne peus.
PIERRE LE GAYGNARD. _L’Apprenmolire françois, pour apprendre les
ieunes enfans et les estrangers a lire en peu de temps les mots des
escritures françoizes, avec la vraye ortographe françoize._ Paris,
Jean Berjon, 1609, in-8.
L’auteur réforme à sa manière l’orthographe sans introduire de nouveaux
signes. Son ouvrage, écrit de la façon la plus confuse et d’un style
boursouflé et pédantesque, se refuse à toute analyse.
ÉTIENNE SIMON, docteur-médecin. _La vraye et ancienne orthographe
françoise restauree. Tellement que desormais l’on aprandra
parfetement à lire et à escrire et encor auec tant de facilité et
breueté que ce sera en moins de mois que l’on ne faisoit d’années._
Paris, Jean Gesselin, 1609, in-4 de 14 ff., 680 pp. et 7 ff. de
table.
Simon est un réformateur hardi; mais, voulant éviter de créer de
nouveaux signes ou d’employer les accents déjà connus de son temps, il
s’est jeté, pour figurer la prononciation, dans une voie plus mauvaise
qu’aucun de ses devanciers; il redouble les voyelles et les consonnes
de la façon la plus fastidieuse, sans parvenir à distinguer la valeur
phonique des syllabes.
Voici un exemple tiré des poésies de du Bartas:
Profane qi t’anqieers qeel important afeere
Peut l’esprit et lees meins de sse Dieu ssoliteere
Occupeer ssi long tans? Qeel ssoussi l’eexerssa
Durant l’eeternite qi sse tout deuanssa?
Veu q’à ssi grand puissansse, à ssi grande ssajeesse,
Rien ne ssied point ssi mal, q’une morne pareesse,
Ssache, o blasfeemateur, q’avant sseet univeers
Dieu baatissoeet anfeer, pour punir les peerueers
Dont le ssans orgeilheus an jugemant apeele
Pour ssanssureer sees fees la ssajeesse eetérneelle.
Malgré les vices évidents d’un tel système, il faut reconnaître une
bonne inspiration dans la simplification du double signe _qu_ en _q_,
et dans la permutation du signe binaire _ge_ en _j_.
* CLAUDE EXPILLY, président au parlement de Grenoble. _L’Ortographe
françoise selon la prononciation de notre langue._ Lyon, 1618,
in-fol.
Malgré toute l’obligeance qu’ont mise dans leurs recherches MM.
les conservateurs de notre Bibliothèque impériale, de celle de
Sainte-Geneviève, de la Mazarine, de l’Arsenal, de l’Institut de
France et autres grandes bibliothèques de Paris, il m’a été impossible
de me procurer cet ouvrage. J’ai eu recours alors à M. Monfalcon,
conservateur de la bibliothèque de Lyon, espérant que le livre imprimé
en cette ville s’y trouvait; les recherches ne se sont pas bornées à
la bibliothèque de Lyon, et se sont étendues à deux autres grandes
bibliothèques, mais inutilement. Ce livre in-folio d’un savant
distingué, et que M. Brunet déclarait être devenu rare, serait-il
devenu introuvable?
JEAN GODARD. _L’H françoise._ Lyon, 1618, in-12 (et aussi à la fin
de sa _Nouvelle Muse_, Lyon, Cl. Morillon, 1618, pet. in-8).--_La
Langue françoise de Iean Godard Parisien: ci-devant lieutenant
General au Bailliage de Ribemont._ Lyon, Nicolas Jvllieron, 1620,
in-8.
Jean Godard, à la fois érudit et d’un esprit enjoué, dédie à du Vair,
garde des sceaux de France, un traité de la langue française plus
particulièrement consacré à l’orthographe et qui contient des détails
instructifs. Sans qu’on puisse le déclarer novateur, puisque alors une
grande liberté orthographique était admise, on jugera de celle qu’il
adopte dans son livre et de l’esprit dans lequel il est écrit. Je me
bornerai à reproduire le chap. VI, consacré à l’A, p. 61, et le ch. IX,
p. 91, consacré à l’F françoise. Mais, comme entrée en matière, voici
ce qu’il dit au chapitre de l’S:
«Ce ne m’êt pas vn petit contentemãt que Pollio ait bien daigné faire
en la langue latine deuant moi, ce que ie fais en la langue françoise
aprés luy, ecriuant des traitez sur nos lettres, comme il fit sur
les lettres latines. Mais ancore, mon contantemant redouble quand ie
viens à considerer que Messala, grand au barreau, grand à la guerre,
homme de langue et de main, avocat et capitaine, se contanta bien de
laisser par ecrit[147] vn liure de l’S latine sans toucher aux autres
lettres. Car il samble par là que c’êt vne jantille et genereuse[148]
entreprise, de traiter la plus grande part de nos lettres, puisque
vn si grand personnage a creu qu’vne seule lettre peut seruir de
carriere à un bel esprit, pour y faire sa course, et pour amporter la
bague que les Muses donnent à leur cavalier, qui court le mieux dans
leurs lices. Mais cette ioye êt suyuie de la tristesse que j’ay de ce
que nous n’auons pas ces deux ouurages de ces deux grãs Romains. Ie
n’aurois point de peur de m’egarer, ie ne crandrois ni vãt ni vague,
si ie les voyois marcher deuant moi ou tenir derriere moi le timon
desus la poupe. N’estoit que nos Muses francoises cherissent leurs
bonnes seurs, ie les accuserois volontiers de neglijance, et d’auoir
permis au Tans par leur mausoin d’anlever de leur cabinet deux ioyaux
si precieux et deux pieces si belles. Il ne nous reste de leur nom
que la seule souuenance, et du desir de les voir que le regret de
leur perte.»
[147] Dans beaucoup de mots, Godard a devancé son époque, où l’on
conservait cette forme: _escript_.
[148] Puisqu’il écrit _jantille, jans, neglijance_, il aurait dû
remplacer partout le _g_ doux par _j_.
_L_’=A= _françois_.
«Nous auons assez demeuré deuant le logis; il êt bien tans que nous
antrions dans la maison, où nôtre langue françoise nous attand de
pié ferme. Voici l’vn de ses jans qu’elle anuoye au deuant de nous.
C’êt son A qui nous ouure la porte, et qui vient pour nous receuoir.
Car c’êt luy qui a la charge d’accueillir les amis et les etrangers
qui veulent venir visiter sa maitresse. Saluons-le: mais plutôt
ecoutons comme il nous salue luy même d’vne voix claire, argentine,
eclatante. C’êt le capitaine de tous les caracteres de la langue
Françoise, et certes meritoiremãt. D’autant qu’il tient cette charge
plus par merite que par faueur, passant en grace de beauté et en
vigueur de force naturelle tous les autres caracteres, qui sont
assez honnorez de suyure son etandard. Car autant que les voyelles
passent les consonnes, l’A passe autant les voyelles: à cause que
sa pronontiation êt plus mâle, plus franche, plus haute, et plus
aigue, que celle de toutes les autres voyelles. Il veut son passage
libre et que la bouche luy fasse place à leures ouuertes, quand il
luy plait de sortir. Il êt fort, il êt valeureux, il êt bruyant.
C’êt luy qui fait nos chamades, nos chariuaris, nos tintamarres.
Comme prince et capitaine il a de la majesté sur les siens, et de
l’espouuante sur les autres. Anciennement, à cause de cela, quand
il faisoit sa demeurance en Grèce, il etoit fort cheri et fort
honnoré des Lacedemoniens, les plus guerriers de tous les Grecz.
Car il batoit leurs annemis par l’oreille de la seule pronontiation
de leur nom, qu’il armoit et randoit epouuantable, par la pointe
de son seul son. C’êtoit sur cet estoc que brilloit l’émeri des
Antalcidas, des Brasidas, des Isadas. Mais ce sont plutôt effetz de
valeur que d’affection de carnage. Car au reste il êt plein d’vne
grande courtoisie et d’vne grande bonté. On ne doute point que ce
ne fût luy qui sauuoit les criminelz à Rome plus souuant que les
vestales. Aussi ces pauures criminelz cherissoient et benissoient
autant cette lettre-là, qu’ilz redoutoient et detestoient le C,
lettre de condamnation, de malheur et de malle heure. La langue
françoise, reconnoissant son merite ancore mieux que la gréque et
la latine, l’amploye en beaucoup de charges. Car outre ce qu’elle
l’a fait la première de ses lettres, elle l’a fait ancore article,
verbe, et preposition. Premieremant, di-ie, il êt article, voire
article si general, qu’il a lieu au singulier et au pluriel, et
autant au genre feminin qu’au masculin. Car nous disons, _il êt
à Pierre, il êt à Perrette_. _J’en ai parlé à quelques-vns_;
_j’en ai parlé à quelques-vnes_. Mais il ne sert pas seulemant en
cette façon-là d’article à nôtre langue, pour ses noms, pronoms et
participes; il sert ancore d’article à l’infinitif de nos verbes,
et prand lors le lieu et la signification de l’article _de_: comme
en ces examples, _ie commence à lire, ie commance à comprandre_,
c’êt à dire, _ie commance de lire, ie commance de comprandre_.
Ainsi nous disons, _Nicolas tâche à paruenir_, c’êt à dire, _de
paruenir_. Il êt preposition et tient en nôtre langue la place de
la preposition latine _ad_, en plusieurs façons de parler comme aux
suyuantes: _Le roi a enuoyé des ambassadeurs à l’ampereur_. Rex misit
legatos ad imperatorem. Ad quem finem, _à quelle fin_. _Je retourne
à mon propos_, ad propositum redeo. Aucune fois il tient le lieu de
la preposition latine _in_, comme ici: Manet in nostris ædibus, _il
demeure à nôtre maison_. Je ne veux pas nier qu’on ne puisse pas
bien dire aussi: _il demeure en nostre maison_. Mais neammoins la
premiere façon parler me samble plus nayue et plus douce, comme il
se pourra peut-être montrer en vn autre androit. Mais outre cela
il se prand aussi quelquefois pour cette dictiõ françoise _pour_.
Car quand nous disons, _à dire vrai, à prandre l’affaire de bon
biais_, c’êt à dire, _pour dire vrai, pour prandre l’affaire de bon
biais_. Nous le mettons ancore bien souuant au lieu de la preposition
_auec_, comme quand nous disons: _c’êt un fruit qu’il faut cueillir
à la main, on le court à toute force_, c’êt à dire, _cueillir auec
la main, on le court auec toute force_. Sa derniere signification,
c’êt qu’il êt verbe comme j’ai dit. Car il signifie cette troisiéme
personne _habet_, comme en cet example: _Pierre a le liure que vous
cherchez_. Mais au reste il suit la premiere personne au singulier,
et la troisième personne au pluriel du preterit indefini de nos
verbes, que nous pouuons appeller aoriste, à la façon des Grecz,
empruntant ce terme-là d’eux. Je parle des verbes qui font leur
infinitif en _er_; car il faut dire, _j’aimé, tu aimas, il aima,
nous aimâmes, vous aimâtes, ilz aimerent_, et non pas, _j’aima, ilz
aimarêt_. Neammoins qui voudra pourra bien aussi, ce me samble,
ecrire, _j’aimai_. Quant à ces autres voix, _nous aimissions, vous
aimissiez_, qui sont du même verbe, c’êt ainsi qu’il faut dire, à
mon auis, plutôt que, _aimassions, aimassiés_[149], qui au hasard
pourroient être tolerables. Toutefois ne les condannãt pas, ie ne
veux pas aussi les absoudre.»
[149] Cette observation ne manque pas de justesse. Quoi de
plus fâcheux que l’existence de ces imparfaits du subjonctif
en _assions, assiez_, que nos grammairiens nous enjoignent
d’employer, et dont personne n’ose se servir, ni dans le
discours, ni dans les livres, afin de ne pas blesser les oreilles
délicates.
_L_’=F= _françoise_.
«Voici la pauure déualisée, qui se plaind, et qui a iuste cause de se
plaindre du tort qu’on luy fait, de lui ôter ce qui luy appartient.
Mais ce qui la fâche ancore dauantage, c’êt que ce tort là, qu’on
luy fait, viẽt d’un autre tort precedant, qu’elle souffre auec
impatiance, pource que il touche à sa reputation. Et tout ce mal luy
viẽt, à cause qu’on lui impute la faute d’autruy, ayãt êté condamnee
sans être ouye. Mais le bon droit de sa cause luy conseille d’être
appellante de la sentance que l’vsage a randue contre elle et de
releuer son appel au siege de la Raison, où sans doute les griefs que
luy fait l’vsage luy doiuent être reparez. C’êt un tort manifeste
qu’on luy fait de la priuer de ses droitz, et de luy ôter ce qui
luy appartient, sous couleur qu’on luy veut faire accroire qu’elle
n’êt pas capable d’en iouyr, la chassant de chez elle, et mettant
des etrangers en sa maison. Car à toute heure l’vsage la chasse de
sa place, et met un P et vne H en son lieu, par toutes les dictions
gréques, desquelles nous nous seruons. C’êt un abus en nôtre langue,
qui proviẽt de l’example et de l’imitation des Latins, qui en ce
voyage-là nous seruent de mauuais guides, et nous détournent du
grand chemin. Quelque artifice que la langue latine puisse auoir
iamais eu par l’industrie de ses orateurs et bien disans, si êt-ce
pourtant que la nôtre en cet androit la passe beaucoup par sa douceur
naturelle. Car les Romains n’ont iamais eu, comme nous auons, aucune
lettre qui ait peu exprimer seule la nayueté et la douceur du Φ
des Grecz. Cette difficulté là les a long tans tenus en peine de
chercher le moyen d’y paruenir. Mais ilz n’en sont iamais venus à
bout. Car ce seroit bien se tromper, de croire que l’F latine ait
le son du Φ. Si cela eût été, les Romains n’eussent pas manqué
d’amployer et de mettre en besogne leur F, laquelle êt de son naturel
si rude et si âpre, qu’il n’y a point de lettre qui le puisse être
dauantage. Quintilian s’en plaind bien fort[150]: d’autant que ce
n’êt pas vne voix, mais plutôt vn sifflemant qu’on pousse et met
dehors à trauers les dantz, que les Romains tenoient serrées en
faisant ce soufflemant ou ce sifflemant, comme des serpans ou des
oyes. Voilà pourquoi, a mon auis, Ciceron dit que c’êt vne lettre
fort deplaisante. Cette F romaine, dont le son êt si desagreable
et si sifflant, êtant toute éloignée de la douce voix du Φ, et
n’ayant rien de commun ni de samblable auec luy, n’a iamais osé se
presanter pour le represanter. Les anciens Latins voyant cela,
et qu’il n’y auoit aucune correspondance de l’vne à l’autre, ne
peurent trouuer aucune lettre chez eux, plus approchante du Φ que
leur P: occasion qu’ilz l’amployerent au commancemant au lieu du Φ,
et disoient, _tropæum, triompus_. Mais il êt vrai que c’etoit cette
lettre latine qui approchoit le plus du Φ: neanmoins elle en êtoit
toûiours si loing qu’elle ne pouuoit pas l’approcher. Cela fut cause
que, l’oreille s’offansant d’une telle pronontiation, qui n’auoit
aucune iuste proportion ni conuenance auec la gréque, les Romains
furent contraintz d’ajoûter une H à leur P, pour represanter par ce
moyen, le mieux qu’ilz pouuoient, la force et la pronontiation du
Φ; ce que Ciceron fut luy-même forcé de faire, comme les autres, se
laissant amporter à l’vsage, qui êtoit appuyé sur la douceur de la
pronontiation et sur le iugemant de l’oreille. Nôtre vulgaire suyuãt
cette façon romaine s’êt fouruoyé, prenant vn long détour, au lieu
du grand chemin plus court et plus assuré. _Car puisque nôtre _F_ êt
toute douce, qu’elle a le son du _Φ_ des Grecz, et rien de l’âpreté
de l’_F_ latine, nous deuons nous en seruir aux mots grecz_, et non
pas du P et de l’H, à l’example des Romains, duquel nous n’auons que
faire. On ne doit iamais mandier d’autruy ce qu’on a dans la maison.
C’êt manque de iugemant ou pure moquerie aux sains de chercher
guerison et aux riches d’amprunter. Quant à moi, c’êt bien mon auis
que l’F françoise soit reintegree dans tous les lieux et dans toutes
les places gréques desquelles le P et l’H l’ont chassee par voye de
fait, sous la faueur de l’vsage, qui, pour ce faire, leur a preté
main forte. Ce sera chose plus gratieuse que nôtre ortografe soit
françoise; il nous sera plus commode d’écrire vne lettre que deux;
et sera plus raisonnable de randre à nôtre P ce qui luy appartient.
Voila pourquoy nous la deuons remettre et rétablir en ses droitz,
puisque la bienseance le requiert, la commodité le persuade et la
raison l’ordonne. Ie croi qu’ainsi le prononceroit l’equité, même par
la bouche des peuples les plus etrangers. Car qui a l’eil capable
de iuger du blanc et du noir, il a l’esprit capable de prandre
connoissance et de iuger du tort qu’on fait à nôtre F, tant il êt
manifeste et palpable. A plus forte raison doit-elle obtenir sa
reintegrande, par le iugemant de la France, puisque la raison y êt,
et puisque la France êt si obligee à cette F-ci, qu’antre toutes les
lettres qui luy ont donné un nom si glorieux, c’êt sa principale
marraine. Sa douce nayueté, qu’elle prete à l’F latine, lorsque nous
prononçons le latin, en adoucit beaucoup ce langage-là, qui n’a
pas de luy-même vne pronontiation si douce, pour le regard de cette
lettre-ci, ni en tout et par tout vne voix si douce que le nôtre,
pour le regard du general. C’êt bien vne mauuaise fortune à nôtre F,
qu’elle adoucit celle des Latins, et cepandant son malheur vient de
l’F latine: tandis qu’on pratique en la nôtre iniustemant, ce qui êt
raisonnable en l’autre, et tandis que la nôtre luy tandant du bien
auec la main droite, l’autre luy rand du mal avec la main gauche.
Mais au moins la pauurette a cette consolation en son infortune,
que l’F latine, qui êt cause qu’à tous coûs elle êt mise hors de sa
maison, êt elle-même à toute heure bannie de son pays. Car son apreté
la rand si odieuse à ceux de sa langue même, aussi bien qu’aux autres
peuples, qu’ilz la chassent et bannissent à tout propos. Car les
Romains les premiers, annuyez de sa dureté farouche, l’ont chassée
de plusieurs motz, comme de ceux-ci _fordeum_ et _fœdus_; car au
bout d’un tans ilz aimerent mieux dire, _hordæum_ et _hœdus_. Autant
en ont fait les Espagnols et les Gascons, qui presque en toutes les
dictions qu’ilz tiennent des Latins ont chassé l’F dehors, et mis
l’H en son lieu, comme fait aussi quelquefois la langue françoise,
même en ce mot _hors_, qui vient de _foris_; étant iugé par la voix
commune de tous les peuples, que l’aspiration êt beaucoup plus douce
que l’F latine. Mais ayant fait elle seule toute la faute, elle fait
pourtant souffrir à la nôtre grand’part de sa punition.»
[150] Quintilien, après avoir regretté l’absence en latin des
lettres grecques φ et υ, s’exprime ainsi: «Quæ si nostris literis
(_f_ et _u_) scribantur, surdum quiddam et barbarum efficient,
et velut in locum earum succedent tristes et horridæ quibus
Græcia caret. Nam et illa quæ est sexta nostratium (_f_) pœne non
humana voce, vel omnino non voce potius, inter discrimina dentium
efflanda est; quæ etiam cum vocalem proxima accipit, quassa
quodammodo, utique quoties aliquam consonantem frangit, ut in hoc
ipso _frangit_, multo fit horridior.» (_Inst. orat._, XII, 10,
28, 29.)
Charles SOREL, auteur de la _Bibliothèque françoise_, semble s’être
prononcé pour la réforme dans le passage suivant du livre V de
l’_Histoire comique de Francion_, Paris, 1622, in-8.
La scène se passe chez un libraire de la rue Saint-Jacques, où se
réunissent quelques poëtes du temps pour lire leurs vers et discuter
sur les principes de la langue poétique.
«Ils vinrent à dire beaucoup de mots anciens, qui leur sembloient
fort bons et très-utiles en notre langue, et dont ils n’osoient
pourtant se servir, parce que l’un d’entre eux, qui étoit leur
coryphée (Malherbe), en avoit défendu l’usage. Tout de même en
disoient-ils beaucoup de choses louables, nous renvoyant encore
ce maître ignare dont ils prenoient aussi les œuvres à garant,
lorsqu’ils vouloient autoriser quelqu’une de leurs fantaisies. Enfin
il y en eut un plus hardi que tous, qui conclut qu’il falloit mettre
en règne, tous ensemble, des mots anciens que l’on renouvelleroit,
ou d’autres que l’on inventeroit, selon que l’on connoîtroit qu’ils
seroient nécessaires; et puis, qu’il falloit aussi retrancher de
notre orthographe les lettres superflues, et en mettre en quelques
lieux de certaines mieux convenantes que celles dont on se servoit;
car, disoit-il, sur ce point, il est certain que l’on a parlé avant
que de sçavoir écrire, et que, par conséquent, l’on a formé son
écriture sur sa parole, et cherché des lettres qui, liées ensemble,
eussent le son des mots. Il m’est donc avis que nous devrions
faire ainsi, et n’en point mettre d’inutiles; car à quel sujet le
faisons-nous? Me direz-vous que c’est à cause que la plupart de nos
mots viennent du latin? Je vous répondrai que c’est là une occasion
de ne le suivre pas: il faut montrer la richesse de notre langue
et qu’elle n’a rien d’étranger. Si l’on vous faisoit des gants qui
eussent six doigts, vous ne les porteriez qu’avec peine et cela vous
sembleroit ridicule. Il faudroit que la nature vous fît à la main un
doigt nouveau ou que l’ouvrier ôtât le fourreau inutile; regardez
si l’on ne feroit pas ce qui est le plus aisé. Aussi, parce qu’il
n’est pas si facile de prononcer de telle sorte les mots que toutes
leurs lettres servent, que d’ôter ces mêmes lettres inutiles, il
est expédient de les retrancher. En pas une langue vous ne voyez de
semblable licence, et, quand il y en auroit, les mauvais exemples ne
doivent pas être suivis plus que la raison. Considérez que la langue
latine même, dont, à la vérité, la plupart de la nôtre a tiré son
origine, n’a pas une lettre qui ne lui serve.»
_De l’Orthographe françoise_, à la fin de l’ouvrage intitulé: _Le
Grand Dictionnaire des rimes françoises selon l’ordre alphabetique_
(dissertation attribuée à Pierre de la Noue, Angevin). Geneve,
Matthieu Berjon, 1623, pet. in-8.
L’auteur est un néographe modéré. «Ie sçay, dit-il, qu’il semblera
à beaucoup trop audacieuse entreprise de blasmer ce que la plus
part trouuent bon.» Il n’a pas l’intention de condamner purement et
simplement notre orthographe, mais de «l’étaler à la vue» en en notant
les défauts, de façon que chacun en soit juge. Il ne doute pas que,
si l’on se décidait à une réforme aussitôt qu’on aurait reconnu le
besoin que nôtre écriture en a, en peu de temps nous écririons «plus
proprement et plus brièvement». Ce serait au grand bénéfice de nos
voisins, qui, apprenant notre langue artificiellement, la parleraient
comme nous la parlons et non comme nous l’écrivons. En effet, bien que
notre commerce leur fasse corriger beaucoup de mots, il leur en reste
tant de vicieux qu’il semble souvent qu’ils parlent un autre langage,
bien qu’ils aient appris ce que nous leur enseignons. Il ne faudrait
pas dire qu’un tel inconvénient résulte d’une mauvaise prononciation
locale, «car l’escriture est une image de la parole, comme la peinture
des corps visibles. Or est-il que celuy qui a bonne veuë voyant un asne
peint en un tableau seroit bien asne luy mesme s’il le prenoit pour
un cheual: aussi ceux qui donnent aux lettres la mesme vertu que nous
leur attribuons en nostre alphabeth (chose qui tient semblable rang
pour l’intelligence de ce qui est escrit, que fait la veuë pour les
pourtraits), s’ils lisoyent un mot pour l’autre, ils seroyent à bon
droit reprehensibles: mais si nous mesmes leur escrivons ou par maniere
de dire leur peignons un asne pour leur faire accroire apres que c’est
un cheual, ie ne sçay comment nous pouuons excuser nostre tort.»
ANTOINE OUDIN, secrétaire interprète du roi. _Grammaire françoise,
rapportée au langage du temps._ Paris, 1633, in-12; nouvelle
édition, revue et augmentée. Douay, veuve Marc Wion, 1648, in-12,
de 4 ff. prélimin. et 288 pag.
Oudin, qui suit l’orthographe de Robert Estienne dans ses
dictionnaires, est un adversaire déclaré de la réforme phonographique.
Voici l’avis à ce sujet qu’il a placé à la fin de sa Grammaire:
«Ie m’estonne de quelques modernes qui, sans aucune consideration,
se sont meslez de reformer, mais plustost de renuerser nostre
orthographe; et, bien que leurs escrits, dignes d’admiration,
tesmoignent vn grand iugement, ce defaut, qui en rabbat une bonne
partie, nous descouure de la presomption ou de la broüillerie.
«Ie ne m’attache pas à vn seul: Il y en a trop qui pechent maintenant
en cela. Mais je rougis pour des pedants, qui, sortis des frontieres
où le parler n’a point de raison establie, nous donnent à connoistre
qu’ils sont plus habiles en latin qu’en leur propre langue.
«Qui sera-ce d’entre-eux qui, bannissant les lettres radicales, vray
fondement de l’origine de nos dictions, nous tirera des confusions
où nous iette leur impertinente façon d’escrire qu’ils accommodent à
la prononciation? Comment discernera-on _an_ (_annus_) d’auec _en_
(_in_), preposition; _amande_ (_amigdala_) et _amende_ (_mulcta_);
_accord_ (_contractus_) et _accort_ (_prudens_); _ambler_, aller
à l’amble (_tollutim incedere_), et _embler_ (_furari_); _autel_
(_altare_) et _hostel_ (_domicilium_); _aulx_, pluriel d’ail
(_allium_), et _os_ (_ossa_).--_Balet_ (_genus choreæ_) et _balay_
(_scopæ_).--_Chaisne_ (_catena_) et _chesne_ (_quercus_); _cents_
(_centum_) et _sens_ (_sensus_); _clerc_ (_clericus_) et _clair_
(_clarus_); _chœur_ (_chorus_) et _cœur_ (_cor_); _comte_ (_comes_),
_compte_ (_computatio_) et _conte_ (_narratio_); _ceps_ (_compedes_),
_seps_ (_vites_).
«..... _Fraiz_ (_sumptus_), _frais_ (_recens_); _lacer_ (_ligare_),
_lasser_ (_fatigare_); _lys_ (_lilium_) el _licts_ (_lecti_); MEURS
(_maturi_) et _mœurs_ (_mores_); _nœud_ (_nodus_) et NEUF (_nouus_
ou _nouem_); _or_ (_aurum_) et ORD (_sordidus_); _quoy_ (_quid_)
et _coy_ (_quietus_); _rets_ (_retia_), _rais_ (_radius_), _rez_
(_rasus_).
«SEUR (_securus_), _sœur_ (_soror_) et _sur_ (_super_); SIX (_sex_)
et _sis_ (_iacens_); _souris_ (_mus_) et _sousris_ (_subrisus_).
_Teint_ (_color vultus_) et _thim_ (_thymus_). _Vœu_ (_votum_), VEU
du verbe _voir_ (_visus_).
«Et vne infinité d’autres, qui, s’escriuans d’vne mesme sorte, nous
embroüilleroient estrangement.
«Il est bien vray que les habiles qui sont ennemis des nouueautez
et de telles ignorances, escriuent indifféremment plusieurs paroles
françoises, comme _connoistre_ et _cognoistre_, _proufit_ et _profit,
souscrire_ et _soubscrire_, _debuoir_ et _deuoir_. Encore voudrois ie
qu’on obseruast en ces derniers vne différence, car _deuoir_ sans
_b_ se rapporte à _officium_ et l’autre à _debere_; _distiller_ et
_distiler_, _porreaux_ et _pourreaux_, etc.
«D’auantage on retrenche maintenant beaucoup de lettres qu’on
escriuoit autresfois sans aucune raison, comme le _b_ de _prestre_,
le _g_ d’_un_, et plusieurs autres que la memoire ne me peut fournir
à cette heure. Ne vous arrestez donc pas aux nouuelles escritures:
car ie vous asseure que les plus renommez du temps n’ont point
d’autre opinion que celle que ie vous mets ici.»
Il est à croire, dans l’ordre d’idées, saines sous plusieurs rapports,
où se place le docte interprète du roi pour l’italien et l’espagnol,
que l’orthographe devait être tout aussi difficile à apprendre par sa
méthode et dans ses grammaires qu’elle l’est de nos jours dans les
nôtres.
* Le P. ANTOINE DOBERT, Dauphinois, religieux minime. _Récréations
littérales et mystérieuses, où sont curieusement estalez les
principes et l’importance de la nouvelle orthographe, avec un
acheminement à la connoissance de la poësie et des anagrammes._
Lyon, de Masso, 1650, in-8.
Je n’ai pas pu voir cet ouvrage. L’abbé Goujet déclare qu’il ne connaît
rien de plus ridicule et de plus burlesque.
DU TERTRE. _Méthode universelle pour apprandre facilemant les
langues, pour parler puremant et escrire nettemant en françois,
recueillie par le S. Du Tertre._ Paris, Iean Iost, 1651 et 1652,
in-12.
Ouvrage sans valeur, sans intérêt, et qui dénote, de la part de son
auteur, une complète ignorance des données de son sujet.
Le P. LAUR. CHIFLET. _Essay d’une parfaite grammaire de la langue
françoise: où le lecteur trouvera en bel ordre tout ce qui est de
plus necessaire, de plus curieux et de plus elegant en la pureté,
en l’orthographe et en la prononciation de cette langue (première
édition)._ Anvers, 1659, in-12; Paris, Maugé, 1668, in-12; _sixième
édition_, Cologne, chez Pierre le Grand, 1680, in-12 de 4 ff.
prél., 295 pp. plus 3 ff. de table; réimprimée sous le titre de
_Nouvelle et parfaite Grammaire, etc._ Paris, 1680, et Jean Pohier,
1687, in-12 de 8 ff. prél. et 295 pp.; ibid., 1722, in-12.
L’ouvrage du savant jésuite a dû jouir d’une grande célébrité, si l’on
doit en juger par les nombreuses éditions qu’on en a faites depuis
1659 jusqu’en 1722. C’est pourquoi il n’est pas étonnant de retrouver
en partie l’application des principes de ce grammairien, en fait
d’orthographe, dans la première édition du dictionnaire de l’Académie.
Cette conformité d’opinions ne se rencontre cependant que dans les
questions où Chifflet ne fait qu’enregistrer les règles consacrées par
l’usage.
Chifflet cependant est loin dans ses principes d’être conservateur
absolu. Ennemi de l’innovation en matière de prononciation, il
professe, d’un autre côté, que c’est cette dernière qui doit régler
l’écriture, sans qu’on doive trop se soucier des questions purement
étymologiques.
Il est à regretter que l’Académie, dans son premier travail
lexicographique, n’ait pas suivi de plus près les propositions de
Chifflet; les changements apportés dans les éditions suivantes du
dictionnaire en ont montré la justesse.
Je vais exposer rapidement celles de ses règles qui n’ont pas été
admises dans la première édition du dictionnaire de l’Académie et
celles où ce grammairien peut être considéré comme novateur, même
aujourd’hui.
«En écrivant, dit-il (p. 257), certains mots françois, qui naissent
des langues étrangères, l’hébraïque, la grecque et la latine, et où
le _cha, cho, chu_ se prononcent comme _ka, ko, ku_, il est meilleur
de n’y point mettre d’_h_, comme: _arcange, escole, colere, Baccus,
ecô, caractère, pascal, cicorée, estomac_. Excepté _chœur_, que l’on
_est contraint_ d’écrire avec un _h_ pour le distinguer de _cœur_.»
«Aux noms terminez en _ect_, le _c_ ne se prononce pas, comme
_effect, respect_, etc. Lisez, et, _pour mieux faire_, écrivez aussi
_effet, respet, suspet_, etc. Ecrivez aussi _saint, instint, distint,
défaut_ (p. 239).»
«N’écrivez pas _subjection_, ny _sujettion_, mais _sujetion_, comme
il se prononce. Et généralement où le _c_ ne se prononce pas devant
le _t_, les sçavans, pour la plûpart, ne l’écrivent plus (p. 258).»
«On écrit mieux _soûmettre_, que _soubmettre_ ou _sousmettre_[151].
L’on dit et l’on écrit maintenant _omettre_ et _omission_, et non pas
_obmettre_[152], ny _obmission_[153]. Cette mauvaise prononciation de
quelques-uns estoit venuë de l’ignorance de ceux qui n’entendoient
pas l’étymologie latine de ce mot, qui vient du verbe _omitto_, où la
première syllabe est briève et non pas _obmitto_ qui ne fut jamais
latin. Mais les sçavans ayant tenu bon, cet _obmettre_ a perdu son
crédit (p. 256).»
[151], [152], [153] Orthographe adoptée dans la 1re édition du
Dictionnaire de l’Académie.
«Voicy les mots où le _d_ ne se prononce pas et les plus sçavans
ne l’y écrivent plus: _ajourner, ajournement, ajouter, ajuster,
amodier, avancer, avantage, avenir, aventurier, avertir, avis,
avouër, aveu, avocat_, etc. Il faut dire et écrire _amiral_ et non
pas _admiral_ (p. 239).»
Pour les mots terminés en _ent_ il est contraire à leur changement en
_ant_, «car il y a, dit-il, grande différence entre les _ant_ ou _ent_
briefs et les longs, comme entre _parent_ et _par an_ ou _parant_ de
_parer_, entre _contant son argent_ et _content de son argent_. Et
l’on voit pour cela que quelques grammairiens, même des plus nouveaux,
qui ont voulu reformer l’orthographe, n’ont pas bien rencontré, en
conseillant d’écrire tous ces _ent_ par un _a_, par exemple _puremant_
et _nettemant_, comme ils l’ont pratiqué eux-mêmes dans le titre de
leurs grammaires. Que n’ont-ils considéré que cela causeroit mille
fausses prononciations, puisque tous les _ant_, écrits par _a_, sont
longs, sans aucune exception? En un mot, leur zèle est bon, mais certes
il est peu judicieux, et il seroit à désirer que quelqu’un de ces
messieurs de l’Académie en prononçast un bel arrest, qui auroit, sans
doute, une grande authorité sur tous les gens d’esprit (p. 211).»
Je n’ai pas besoin d’insister sur l’inanité d’une objection qui, fondée
sur la quantité latine, n’est point applicable au français.
«C’est maintenant, dit-il encore plus loin (p. 274), une bonne
coûtume de plusieurs sçavans de ne point écrire l’_s_ en beaucoup
de mots où elle ne se prononce pas. On n’écrit plus _deuxiesme,
escrire_, mais _deuxieme_[154], _écrire_: mais, à dire vray, tout
cela n’estant qu’un trop petit remede à la bizarrie (_sic_) qu’il y
a en nostre orthographe. Au sujet de l’_s_, s’il la faut prononcer
ou non, je ne vois autre moyen d’en faire une parfaite distinction,
que d’écrire une double _s_, au lieu d’une simple, quand elle se
doit prononcer devant les consones (_sic_). Par exemple: _déscrire_
une seule _s_, puisqu’elle est muette, _desscription_ avec deux _s_
pour signifier que l’_s_ y doit estre prononcée. Ce seroit un remede
infaillible, mais je n’oserois commencer le premier un si grand
changement en nostre orthographe.»
[154] Plus loin cependant il abandonne même cette dernière
orthographe, et se prononce pour le remplacement de l’_x_ par
le _z_. «Les mieux entendus n’écrivent plus _deuxiéme, sixiéme,
dixiéme_, mais comme il se prononce (sic) _deuziéme, siziéme,
diziéme_.» Il est à regretter qu’on n’ait pas adopté cette
orthographe qui aurait fait disparaître la bizarrerie dans
l’écriture de ces quelques adjectifs ordinaux, comme _deuxième,
troisième, douzième_, dont la prononciation est identique malgré
leur triple forme.
La proposition du bon père ne devait pas être acceptée. On ne revient
jamais, heureusement, sur une amélioration accomplie.
Il dit qu’il est beaucoup de mots où le _ti_ devrait plutôt s’écrire
_ci_, comme il se prononce. «Ce sont les mots qui naissent de ceux
qui se terminent en _ce_. Par exemple: de _vice_, _vicieux_, par un _c_
plûtost que par un _t_.» L’Académie a partagé à cet égard l’opinion
du savant grammairien, sauf pour les mots _essentiel, pestilentiel,
substantiel_, qui attendent encore la réforme.
Enfin, en ce qui concerne les doubles lettres, il paraît favorable au
retranchement de la consonne muette pour rendre l’écriture conforme à
la prononciation, car il écrit _flame, consone_, etc. Cependant à cet
égard il ne suit aucune règle fixe et les exemples qu’on pourrait citer
ne sont que des exceptions.
_Grammaire générale et raisonnée contenant les fondemens de l’art
de parler, expliqués d’une maniere claire et naturelle_ (par MM. de
Port-Royal). Paris, Pierre Petit, 1660, in-12; Bruxelles, Fricx,
1676, pet. in-12.
Il serait à désirer, selon les savants auteurs:
«1º Que toute figure marquast quelque son, c’est à dire qu’on
n’écriuist rien qui ne se prononçast;
«2º Que tout son fust marqué par vne figure: c’est à dire qu’on ne
prononçast rien qui ne fust ecrit;
«3º Que chaque figure ne marquast qu’vn son, ou simple ou double.
Car ce n’est pas contre la perfection de l’écriture qu’il y ait des
lettres doubles, puisqu’elles la facilitent en l’abrégeant;
«4º Qu’vn mesme son ne fust pas marqué par de différentes figures.»
Voir plus loin l’analyse de l’édition de 1756, annotée par Duclos.
ANTOINE BODEAU DE SOMAIZE. _Le grand Dictionnaire des Prétieuses,
historique, poétique, géographique, cosmographique, chronologique
et armoirique, où l’on verra leur_ _antiquité, costume, devise,
etc._ Paris, Jean Ribou, 1661, 2 vol. petit in-8.
M. Francis Wey, dans son ouvrage intitulé _Remarques sur la langue
française_, a épuisé toutes les formules de l’indignation contre
les «mutilations» que la «coterie» des Précieuses a fait éprouver à
l’orthographe traditionnelle. Je ne saurais, sans de nombreuses et
très-importantes restrictions, me ranger à son sentiment; le temps,
d’ailleurs, a donné raison aux Précieuses sur bien des points. Voici ce
qu’il dit à ce sujet (page 38 et suiv.):
«Ce n’est pas ici le lieu de débattre la valeur littéraire de cette
coterie célèbre des Précieuses; nous devons nous borner à constater
leur influence énorme sur l’orthographe, à raconter ce qu’elles
firent, et comment les choses se sont passées. L’aventure est narrée
par Somaize[155]. Les conséquences de l’incident qu’il rapporte ont
été si extraordinaires, l’incident lui-même est si peu connu, que
nous le reproduirons en entier.
[155] M. Wey n’indique pas de quel ouvrage il tire la citation
suivante, mais on la trouve au mot ORTOGRAPHE du célèbre
dictionnaire satirique devenu aujourd’hui si rare et si recherché
des bibliophiles. Il a été réédité par M. Ch.-L. Livet dans la
_Bibliothèque elzévirienne_ de M. P. Jannet.
«L’on ne sçauroit parler de l’ortographe des pretieuses sans
rapporter son origine, et dire de quelle maniere elles l’inventerent,
qui ce fut et qui les poussa à le faire. C’estoit au commencement que
les pretieuses, par le droit que la nouveauté a sur les Grecs[156],
faisoient l’entretien de tous ceux d’Athenes[157], que l’on ne
parloit que de la beauté de leur langage, que chacun en disoit son
sentiment et qu’il faloit necessairement en dire du bien ou en dire
du mal, ou ne point parler du tout, puisque l’on ne s’entretenoit
plus d’autre chose dans toutes les compagnies, L’éclat qu’elles
faisoient en tous lieux les encourageoit toutes aux plus hardies
entreprises, et celles dont je vais parler, voyant que chacune
d’elles inventoient de jour en jour des mots nouveaux et des phrases
extraordinaires, voulurent aussi faire quelque chose digne de les
mettre en estime parmy leurs semblables, et enfin, s’estant trouvées
ensemble avec Claristene[158], elles se mirent à dire qu’il faloit
faire une nouvelle ortographe, afin que les femmes peussent écrire
aussi asseurement et aussi corectement que les hommes. Roxalie[159],
qui fut celle qui trouva cette invention, avoit à peine achevé de
la proposer que Silenie[160] s’écria que la chose estoit faisable.
Didamie[161] adjoûta que cela estoit mesme facile, et que, pour peu
que Claristene leur voulut aider, elles en viendroient bien-tost à
bout. Il estoit trop civil pour ne pas repondre à leur priere en
galand homme; ainsi la question ne fut plus que de voir comment on se
prendroit à l’execution d’une si belle entreprise. Roxalie dit qu’il
faloit faire en sorte que l’on pût écrire de mesme que l’on parloit,
et, pour executer ce dessein, Didamie prit un livre, Claristene prit
une plume, et Roxalie et Silenie se preparerent à decider ce qu’il
faloit adjouster ou diminuer dans les mots pour en rendre l’usage
plus facile et l’ortographe plus commode. Toutes ces choses faites,
voicy à peu près ce qui fut decidé entre ces quatre personnes: _que
l’on diminueroit tous les mots et que l’on en osteroit toutes les
lettres superflues_. Je vous donne icy une partie de ceux qu’elles
corrigerent, et, vous mettant celuy qui se dit et s’écrit communement
dessus celuy qu’elles ont corrigé, il vous sera aisé d’en voir la
difference et de connoistre leur ortographe:
[156] Les Français.
[157] De Paris.
[158] M. Le Clerc.
[159] Mme Le Roy.
[160] Mlle Saint-Maurice.
[161] Mlle de la Durandière.
teste esvaporez reconnoistre
_téte_ _évaporez_ _reconnétre_
prosne sixiesme maistre
_prône_*[162] _sixiéme_ _maître_*
autheur desbauchez tasche
_auteur_* _debauchez_ _tâche_*
hostel taist caresme
_hôtel_* _taît_ _caréme_
raisonne diadesme despit
_résonne?_ _diadéme_ _dépit_*
supresme estoit catéchisme
_suprême_* _étoit_ _catechîme_
meschant masles descouvre
_méchant_* _mâles_* _découvre_*
troisiesme adjouste folastre
_troisiéme_ _adjoûte_ _folâtre_*
deffunct lasches advis
_défunt_* _lâches_* _avis_*
patenostre esblouis naistre
_patenôtre_* _éblouis_* _naître_*
dis-je veu brusle
_dî-je_ _vû_ _brûle_*
pressentiment chrestien doutast
_présentiment_ _chrétien_* _doutât_*
esclairée paroist connoist
_éclairée_* _parêt_ _conaît_
extraordinaire accommode souffert
_extr’ordinaire_ _acomode_ _soûfert_
efficace grands gastoit
_éficace_ _grans_ _gâtait_*
respondre defferat vouste
_répondre_* _déferat_ _voûte_*
extresme thresors bastit
_extréme_ _trésors_ _bâtit_*
s’esleve entousiasme quester
_s’éleve_ _entousiâme_ _quéter_
esloigner huictiesme roideur
_éloigner_* _huictiéme_ _rédeur_
seureté escuelle nopces
_seûrté_ _écuelle_* _nôces_
resjouissances jeusner faicts
_réjouissances_* _jûner_ _faits_*
escloses blesmir l’esté
_écloses_* _blémir_ _l’été_*
s’esvertue effroy dosme
_s’évertue_* _éfroy_ _dôme_*
flustes empesche opiniastreté
_flûtes_* _empéche_ _opiniâtreté_*
tousjours aage qualité
_toûjours_ _âge_* _calité_
goust plaist froideur
_goût_* _plaît_* _frédeur_
d’esclat crespules vieux
_d’éclat_* _crépules_ _vieu_
escrits coustoit effects
_écrits_* _coûtoit_ _éfets_
solemnité mesler desplust
_solennité_* _méler_ _déplût_*
estale chaisne coustume
_étale_* _chaîne_* _coûtume_
establir mesconnoissante fantosmes
_établir_* _méconnoissante_ _fantômes_*
eschantillon paroistre avecque
_échantillon_* _parêtre_ _avéque_
l’aisné eslargir indomptable
_l’aîné_* _élargir_* _indontable_
effarez espoux attend
_éfarez_ _epoux_* _atten_
plust vostre sçait
_plût_* _vôtre_* _sait_*
s’esriger mesme aisles
_s’ériger_* mesme _aîles_
nostre apostre aspre
_nôtre_* _apôtre_* _âpre_*
mareschal estre vistres
_maréchal_* _étre_ _vîtres_
des-ja fleschir triomphans
_dé-ja_ _fléchir_* _trionfans_
estrange mettre advocat
_étrange_* _métre_ _avocat_*
espanouir tantost pied
_épanouir_* _tantôt_* _pié_
aussi-tost unziesme reprend
_aussi-tôt_ _unziéme_ _repren_
tesmoigner menast sçavoir
_témoigner_* _menât_* _savoir_*
esclaircissement chasteau
_éclaircissement_* _château_*
treize laschement
_tréze_ _lâchement_*
[162] Je marque d’un astérisque les mots dont l’usage et
l’Académie ont complétement ratifié la correction. Certaines
simplifications, comme _entousiame, catéchîme, frédeur_,
constatent une prononciation exceptionnelle alors, et restreinte
peut-être au cercle des _Prétieuses_. Elle n’a pas prévalu.
Il ressort du curieux document de Somaize que la prononciation tendait,
vers la seconde moitié du dix-septième siècle, à s’amollir par suite de
l’influence de la cour et des cercles de la haute société. L’Académie,
dans sa sixième édition seulement, a commencé à inscrire _raideur_,
conformément à la prononciation des _Prétieuses_, qui prévaut
aujourd’hui pour ce mot et non pas pour _frédeur_.
Ainsi qu’on le voit, une grande partie des réformes opérées par les
_Précieuses_ ont été sanctionnées par l’Académie, et un plus grand
nombre encore l’eussent été, si l’on avait dès cette époque su faire
un emploi judicieux de l’accent grave et de l’accent circonflexe. A ce
titre, malgré l’affectation d’un langage prétentieux et quintessencié,
la coterie présidée par Voiture et Sarasin a rendu de véritables
services à la langue française.
SIMON MOINET, principal correcteur pour le français dans
l’imprimerie des Elseviers, voulant faciliter aux étrangers la
lecture des livres en cette langue, eut en 1663 l’idée d’imprimer
à ses frais un petit poëme: _La Rome ridicule du sieur de
Saint-Amant, travêstië à la nouvêle ortografe, pure invanţiön de
Simon Moinêt, Parisiïn._ A Amstredan, aus dêpans ê de l’inprimerië
de Simon Moinêt, 1663, in-12, de 40 pag.
Les lignes qui commencent sa dédicace à Guillaume III peuvent donner
une idée de sa méthode phonétique:
_Ce que pêrsone n’a ancore su, ni ouï, ni vu_,
L’ORTOGRAFE FRANÇOISE,
ou la siänce de lire é d’êcrire françois.
«Monsêgneur, si ce qui se dit êt vêritable, qu’_à gran sêgneur,
peu de paroles_, il sera aussi vrai de dire _à gran sêgneur peu
d’êcriture_, puisque l’êcriture reprêsante la parole, é toutes deus
sont l’image de la panséë. Mais je ne croi pas que pêrsone, depuis
que l’on parle françois, l’ait faite si courte que moi, qui l’abrêge
an sorte que je le fai touchér à l’eull é au doit.»
Simon Moinet propose le _ll_ mouillé des Espagnols dans les mots
_mail, bail_, le _t_ à cédille pour le _t_ adouci et sifflant:
_suprémaƫie_. Malheureusement son écriture est hérissée d’accents,
comme c’est le cas de tous ceux qui veulent déterminer exactement le
son des voyelles sans introduire de nouveaux caractères alphabétiques.
* JACQUES D’ARGENT, gramairien. _Traité de l’ortographe françoise
dans sa perfection, dédié à M. Colbert fils, seigneur de
Seignelai._ Paris, 1666, in-12.
Il ne m’a pas été possible de me procurer cet ouvrage.
DE BLEIGNY, maître écriuain iuré de Paris. _L’Ortografe francoise
ou l’unique metode contenant les regles qu’il est necessaire de
sauoir pour écrire correctement._ Paris, Gilles André, 1667, in-12,
de 6 ff. et 155 pp.
Bleigny n’arbore le drapeau de la réforme orthographique que dans son
titre. Son petit livre est une grammaire pour les enfants, sans aucune
velléité de critique ni d’amélioration de la mauvaise écriture de son
temps.
* JACQUES DE GEVRY, seigneur de Launay. _Les Principes du
déchifrement de la langue françoise, ou l’art de déchifrer
toutes sortes de lettres en cette langue, en quelques figures et
caracteres qu’on les puisse composer._ Dedié à monseigneur messire
Pierre de Cambout de Coeslin, evesque d’Orléans. Paris, Denis
Pellé, 1667, in-8.
Je ne suis pas certain que cet ouvrage ait directement trait à la
réforme.
LOUIS DE L’ESCLACHE. _Les véritables Règles de l’ortografe
francéze, ou l’Art d’aprandre en peu de tams à écrire côrectemant._
Paris, l’auteur, 1668, in-12.
Le travail de l’Esclache a fait beaucoup de bruit au moment de sa
publication. J’en connais trois ou quatre réfutations sorties des
presses parisiennes en l’espace de peu d’années. De son temps on ne
s’aperçut pas qu’il s’était inspiré en grande partie des réformes
proposées un siècle auparavant par Meigret, Pelletier et Ramus.
Bien qu’il n’ait introduit aucune lettre ni aucun signe nouveau
dans l’écriture, il a prêté le flanc à la critique par la profusion
d’accents dont il a surchargé ses lignes. Voici un échantillon de ses
idées et de son orthographe:
«Les opinions des hommes sont trés-diferantes, touchant l’ortôgrafe
francéze. Les uns pansent qu’éle doit étre conforme à la parole; et
les autres âsûrent qu’éle doit marquer l’origine des mos que nous
emploïons pour exprimer nos pansées. Ceus qui ne savent pas la langue
latine et qui ont de l’esprit dizent que nous devons écrire comme
nous parlons; mais quelques savans soûtiénent que céte metôde, nous
faizant perdre l’origine des paroles, nous ampécherét d’an conétre la
propre significacion.
«Il samble que les premiers, qui n’ont pas âsés de force pour bien
établir leur opinion, n’aient pas âsés d’autorité pour nous oblijer
à la suivre. Comme les autres ne peuvent soûfrir que l’on face
injure à la langue latine, ni à la grèque, ils s’atachent à leurs
santimans avec beaucoup d’opiniâtreté. Je ne veus pas condamner ces
deus langues, puîqu’éles ont leur beauté, aûsi bien que leur üzaje,
mais je puis dire (sans m’élogner de la vérité) que ceus qui ont
un atachemant particulier pour éles ne sont pas ordinairemant les
plus éclairés dans la langue francéze. Ils sont semblables à ceus
qui parlent continuélement de ce qui regarde les autres sans panser
à leurs propres âfaires et il ârive souvant que dans le chois des
chozes qui sont utiles pour le bien public, le jujement de ceus qui
ont beaucoup de lumière sans étude doit étre préféré à l’opinion de
ceus qui ont une bibliotéque antière dans leur tête.»
Louis de l’Esclache écrit: _peis, sajese, ajant, dilijant, relijion,
vanjance, nonse, prononse, consevoir, acses, acsant, filozofie,
fizique, axion, dixion, choze, uzaje, nacion, cieus, dieus, deus,
dis_ (dix), _moien, voiant, calité_, etc.
(Sieur de MAUCONDUIT.) _Traité de l’orthographe; dans lequel on
établit, par une methode claire et facile, fondée sur l’usage et
sur la raison, les regles certaines d’écrire correctement. Et où
l’on examine par occasion les regles qu’a données M. de Lesclache_
(par le sieur de Mauconduit). Paris, Jacques Talon, 1669, in-12, de
4 ff. et 232 pp.
Ce petit traité, remarquable par son exécution typographique, ne
s’occupe pas de la régularisation de l’écriture française. L’auteur
s’élève même avec beaucoup de force contre le système d’écriture
semi-phonétique proposé par de l’Esclache. Il nous sert simplement
à constater l’état de la question au moment où l’Académie française
allait s’en emparer.
LARTIGAUT. _Les progrês de la véritable ortografe, ou l’ortografe
francêze fondée sur ses principes, confirmée par démonstracions.
Ouvrage particuliër et nécésêr à toute sorte de persones qui
veulent_ LIRE, PRONONCER _ou_ ÉCRIRE _parfêtemant par rêgles_.
Paris, Laurent Ravenau et Jean d’Ouri, 1669, in-12.--_Principes
infaillibles et regles assurées de la juste prononciation de la
langue françoise._ Paris, 1670, in-12.
Le premier ouvrage de Lartigaut offre un grand intérêt. Contemporain
de Corneille, de la Fontaine, de Molière, de Racine, il possède à fond
la langue élégante et correcte de son temps, et nous indique aussi
exactement que possible la prononciation de la cour de Louis XIV.
L’accentuation forte qui y est figurée me confirme dans l’idée que je
m’étais formée de la prononciation du Théâtre-Français au temps de
Corneille et de Racine, et dont Larive avait conservé la tradition[163].
[163] Je l’ai souvent entendu réciter des vers chez mon père,
et je l’ai vu au Théâtre-Français jouer le rôle de Philoctète
dans l’_Œdipe_ de Voltaire avec une accentuation bien plus
_chantée_, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’elle ne l’a été
après lui, surtout par Talma qui a changé, sous le rapport de la
déclamation, la manière de scander les vers.
Voici une page de l’_avis important_ placé en tête du livre. Je
souligne les différences de la lecture avec celle de nos jours:
«Cête matière et pluz délicate[164] qu’èle ne parêt: il faut être
antièrement détaché, et avoir un _dezir_ sincer de recevoir ce qui
peut persuader an _quéque_ part qu’il se _treuve_. Car pour peu que
l’on se plêze à contredire, on se rant incapable d’en juger; dautant
qu’il y a pluzieurs chozes qui ne dépendent que de la délicatêse de
l’orêlle, où l’opiniatreté et le _dezir_ de s’opozer à tout peuvent
_treuver_ de coi flater un esprit de contradixion. Ne lire un livre
que dan_z_ le dêsein d’y _treuver_ à redire, ce n’et paz être tout à
fêt sage; et c’et fêre le critic à contretams: il faut être du moinz
indiférant, et ne rien condaner sanz avoir sur le cham des rêzons
contrêres à ce que l’on reprant. Je condane moi-même les fautes que
je puis avoir lêsé couler (ou l’inprimeur) contre les principes
qu’il faut suivre: et je puis dire san vanité que je suis le seul
qui n’établis rien qui leur _sét_[165] opozé, et qui ne me contredis
pa_z_; qui et asurément le plu_z_ grant point que l’on puise et
que l’on doive garder, mês que persone n’a pu ancor observer sur
ce sujêt: et voici come une persone qui ne cherche sinplemant que
l’utilité dan_z_ toute choze peut rêzoner.
[164] Dans ces mots _délicate, èle, antièrement_, etc., l’auteur
emploie l’_e_ moyen avec accent droit. Mon père et mon oncle
en avaient reconnu l’utilité dans beaucoup de mots, tels que
_collége, séve, entièrement_, etc., et plusieurs livres ont été
imprimés ainsi; mais on dut en abandonner l’usage, par suite
de la confusion et de l’embarras qui en résultaient dans la
composition et la distribution typographique. Les lettres se
brouillaient dans les cases, surtout les petits caractères. On
dut donc, à regret, renoncer à un système si simple, lequel, sans
apporter aucun trouble à la vue, guidait la prononciation.
[165] J’ai entendu, dans ma jeunesse, M. de Tracy prononcer il
_crait_ (_il croit, credit_), et _endreit_.
«Je conês que l’ortografe vulguêre et ambarasante pour la lecture,
contrêre à la véritable prononciacion qu’èle doit exprimer et
_prèque_ inposible à savoir san_z_ la conêsance du grec et du latin;
ancor y-an a-t-il tre_z_ peu qui la sachent parfêtemant avec tout
cela. Je ne doute pa_z_ que si l’on pouvêt _treuver_ le moyen de
randre l’écriture conforme à la parole avec une tèle modéracion qu’on
pùt suivre des principes asurés et des rêgles constantes, san_z_
tomber dans aucune absurdité, et san_z_ rien changer inutilemant, il
faudrêt san_z_ doute le prandre pour pluzieurs rêzons: 1º afin de
savoir l’ortografe avec plus de facilité, et avec plus de certitude;
2º afin de ne paz être obligé d’aprandre le grec et le latin pour
seulemant ortografier; 3º parce que c’et une choze indubitable que
tout le monde an lira mieuz, et que l’on ne poura prononcer mal; 4º
pour randre la Langue francêze pluz universèle par la facilité que
tous les étrangers _treuveront_ dans la lecture de nos livres, et
plus recomandable par la douceur _prèque_ divine de son élocance,
qui se comuniquera par tout.»
Convenons-en, on ne saurait, dans la thèse de l’auteur, plus simplement
ni mieux dire. La prononciation, telle qu’il est parvenu à nous la
figurer en n’introduisant qu’un seul signe nouveau (l’_e médiocre_,
qu’il figure, comme je l’ai dit, par l’accent droit), est presque la
nôtre, et nous donne occasion de constater sa fixité depuis le grand
siècle. Il supprime la lettre _k_, comme étrangère au français, le _ç_
cédille comme inutile en présence de l’_s_ ramenée à une seule valeur,
celle qu’elle a dans _salon, silence_.
Il fait en passant quelques remarques sur l’orthographe des mots où
figure le χ grec. _Achaïe, saint Roch, Zacharie, chronique, archange_.
Il propose de les écrire _Acaïe, saint Roc, Zacarie, cronique, arcange_.
A propos de la lettre _q_ (ou plutôt des deux lettres _qu_, puisqu’on
représente par ce signe binaire le son du _c_ dur ou du _k_), il
s’exprime ainsi: «Ecrivez par la même rêzon: _quécun_ aussi bien
qu’_aucun_. Pourêt-on bien doner rézon pourcoi l’on doit ècrire
_aucun, chacun_ par un _c_ et _quelquun_ par un _qu_? Je voudrês
avoir cette obligation à QUELQUUN.»
Pour lui, l’_œ_, déjà supprimé dans _œconomie_, est une lettre
parasite: il écrit _eil_ (prononcé aujourd’hui _euil_), _euvre,
beuf, seur_, et en effet, dans le français, le son et le signe
_eu_ représentent régulièrement l’_o_ des mots latins, exemple:
_dolor, douleur, flos, fleur_; la vicieuse prononciation du _c_ rend
quelquefois l’emploi de l’_œ_ nécessaire, comme dans _cœur_, qui ne
peut être écrit _ceur_, à moins, comme dans _cueillir_, de faire
précéder _eu_ d’un _u_.
Il critique l’emploi de l’_x_ dans les mots _deuxième, sixain,
dixième_. Il y met le _z_, d’accord en cela avec la prononciation.
Il chasse du dictionnaire cette «diftongue» _ao_, qui n’est pas
«francêze», et au lieu de _paon, Laon, faon, taon_, il écrit
_pan, Lan, fan_[166], _tan_.
[166] Ronsard l’écrit ainsi:
..... ravit le _fan_ d’une biche legère.
(Édit. de 1623, t. I, col. 2.)
Dans le glossaire ms. de la Bibl. imp. nº 7684, _taon_ est
écrit _taan_; peut-être devrait-on écrire _tân_ et _fân_, de
sorte qu’il n’y aurait d’exception que pour le mot _Laon_ qu’on
écrirait _Lâon_.
On jugera, par ces quelques citations, que l’auteur est un observateur
délicat et en même temps un bon esprit, défenseur intrépide des
prérogatives du français, qu’il voudrait voir vivre par lui-même sans
qu’on dût l’affubler d’une enveloppe grecque et latine.
GILLES MÉNAGE. _Observations sur la langue françoise._ Paris,
1673, in-12; Cologne, P. Du Marteau, 1673, pet. in-12. _Seconde
édition._ Paris, Claude Barbin, 1675-1676, 2 vol. in-12; 1re part.
de 16 ff. prél., 609 pp. plus 21 ff. pour la table, les errata et
le privilége; 2e part. de 18 ff. prél., 502 pp. plus 11 ff. pour la
table, etc.
Le célèbre érudit a rendu des services incontestables à la langue
française. Une pièce de vers, intitulée la _Requête des Dictionnaires_,
écrit satirique dirigé contre les académiciens à propos du choix des
mots du dictionnaire, le fit échouer dans sa candidature au fauteuil
d’académicien, malgré le conseil de Hubert de Montmor qui insistait
pour qu’on l’adoptât, «comme on force un homme qui a déshonoré une
fille à l’épouser.»
L’orthographe que Ménage adopte dans ses _Observations_ a eu des
partisans et des imitateurs, en tout ou en partie. D’un côté, elle se
rapproche autant que possible de la prononciation, sans chercher à
être phonétique; d’un autre, elle tend à la simplification de quelques
règles de grammaire, comme la formation du féminin et du pluriel, et,
pour y parvenir, il remplace presque toujours l’_x_ final par l’_s_.
Exemples: _religieus, ceus, aus, je veus, injurieus_. Il
remplace aussi le _z_ dans les mots _assés, nés_ (nez).
Il supprime un grand nombre de doubles lettres et de lettres
étymologiques, et il écrit: _ataquer, pouroient, courous, aquise, cors_
(corps), _il faloit, la goute_, etc.
Le son nasal _an, em, en_ est le plus souvent représenté par _an_.
Par exemple: _il a commancé, long-tans, de tans en tans_.
Il remplace l’_y_ par l’_i_ dans les mots _stile, païs_; il écrit _je
fesois, chemin fesant_, etc.
En ce qui concerne l’_h_, il se guide dans son emploi par l’étymologie
et il conseille d’écrire _Antoine, Maturin, ermite, intimé, postume,
amarante, ebreu_, mots dont les primitifs n’ont pas d’_h_. Il paraît
favorable à la suppression de cette lettre aux mots: _huis, huile_
et _huitre_, où elle ne fut mise, suivant l’opinion de Théodore de
Bèze[167], que pour empêcher qu’on ne lût _vis, vile_ et _vitre_, à
l’époque où le _v_ et l’_u_ étaient représentés par le même signe.
[167] Aspiratio quiescit in his dictionibus: _huis_, ostium,
cum derivatis; _huile_, oleum, cum derivatis; _huit_, octo;
_huistre_, ostrea, quoniam alioqui legi sic possent hæ dictiones
quasi _v_ esset digamma, non vocalis, nempe pro _huis_, vis:
sic etiam pro _huile_, vile, etc. (_De francicæ linguæ recta
pronunciatione tractatus._)
Mais ce qu’il y a de plus curieux dans son système, c’est la
suppression fort rationnelle de la lettre _e_ dans le participe _eu_
et dans les temps qui en dérivent, et l’agglutination des expressions
prépositives ou adverbiales, exprimant des idées simples.
Il écrit donc: _il a u, ç’ust esté, si je l’usse su, la vénération
que j’ai ue_; et _acause, alaverité, apeine, apeuprês, aprêsdemain,
aucontraire, aulieu, aureste, avanthier, demesme, desorte, malapropos,
toutafait_.
FRANÇOIS CHARPENTIER, de l’Académie française. _De l’Excellence
de la langue françoise._ Paris, Vve Bilaine, 1683, 2 t. en 1 vol.
in-12 de 9 ff. et 1110 pp.
Ce docte académicien, qui partage en matière d’orthographe les idées de
Regnier des Marais, appliquées plus tard dans la première édition du
_Dictionnaire de l’Académie_, est, comme Henri Estienne, un défenseur
de la _précellence_ du langage français, non plus sur l’italien, mais
sur le latin lui-même.
Il établit dans le cours de son livre que notre langue n’est nullement
inférieure au latin sous le rapport de l’euphonie et de l’harmonie
imitative, qu’elle a produit non moins de chefs-d’œuvre, et qu’elle est
parvenue de son temps à une perfection égale à celle du langage des
Romains au siècle d’Auguste.
Il cite un certain nombre de vocables français plus doux, plus brefs
que leurs correspondants en latin. S’il eût poussé plus loin ses
investigations, il fût sans doute arrivé à reconnaître la supériorité,
sous le rapport de la rapidité et même de l’euphonie, des mots du latin
vulgaire transformés par le peuple avant la Renaissance, sur ceux
forgés depuis par les savants sur le type primitif. Voici quelques
points de comparaison:
Primitif latin. Mots du vieux Mots de latin
français. francisé.
_quadragesima_ caresme, carême quadragésime
_claudicare_ clocher, clochement claudication
_capillus_ cheveu, chevelu capillarité
_carcer_ chartre incarcération
_coctus_ cuit, cuisson coction
_dulcis_ doux, adoucir édulcoré
_fructus_ fruit, fruitaison fructification
_fluctus_ flot, flottaison fluctuation
_hirundo_ aronde hirondelle
_macer_ maigre, maigreur émaciation
_maturus_ mûr, mûrir maturation
_scandalum_ esclandre scandale
_separare_ sevrer, sevrage séparation
_species_ espèce et épice spécification
_siccitas_ sécheresse siccité
_strictus_ étroit strict
_cubare_ couver incubation
_redemptio_ rançon rédemption
_sacramentum_ serment sacrement
_acceptare_ acheter accepter
_captivus_ chétif captif
_fragilis_ frêle fragile
_nativus_ naïf natif
_rhythmus_ rime rhythme
_sarcophagus_ cercueil sarcophage
_porticus_ porche portique
_organum_ orgue organe
_mobilis_ meuble mobile
_alumine_ alun alumine
_debitum_ dette débit
_examen_ essaim examen
Si donc le français a son individualité, s’il est riche de sa beauté
propre, si ses vocables surpassent souvent pour la simplicité, la
rapidité, l’euphonie, leurs correspondants latins, pourquoi s’attacher,
comme on le voulait au temps de Charpentier, et comme il n’en reste
que trop de vestiges, à défigurer notre orthographe, dont on fait
un pastiche de celle du latin et du grec, en y introduisant tant de
consonnes doubles inutiles et même incompatibles avec le génie simple
de notre ancienne langue[168]?
[168] Voir sur la comparaison des mots du vieux français avec
ceux forgés depuis le XVIe siècle: _Étude sur le rôle de
l’accent latin dans la langue française, par M. Gaston Paris._
Paris, Franck, 1862, in-8.--_Notions élémentaires de grammaire
comparée_, par E. Egger. Paris, Durand, 1865, in-12.--_Grammaire
historique de la langue française, par M. Auguste Brachet._
Paris, Hetzel, 1867, in-12.--Et plus haut (p. 167) l’article de
M. Sainte-Beuve.
J.-B. BOSSUET, membre de l’Académie française. Voir plus haut, aux
Opinions des académiciens, p. 130.
Je dois faire figurer Bossuet parmi les novateurs, puisque son esprit
logique voulait la régularisation et non le désordre. On a vu son
opinion au sujet d’un parti à prendre pour les mots dont la désinence
est écrite sans motif tantôt en _ant_ et tantôt en _ent_ bien qu’ils
dérivent également de participes latins en _ens_. (Voir p. 130.)
Les exemples extraits des manuscrits de ses sermons attestent sa
propension à conformer l’orthographe à la prononciation sans se soucier
de l’étymologie. Pour donner une meilleure idée de son orthographe, je
donne à l’Appendice E quelques passages de ses sermons tirés de ses
manuscrits déposés à la Bibliothèque impériale.
(JEAN HINDRET.) _L’Art de bien prononcer et de bien parler la
langue françoise, dédié à Monseigneur le duc de Bourgogne, par le
sieur J. H._ Paris, Ve Cl. Thiboust, 1686, in-12; _ibid._, 1696, 2
vol. in-12.
Quoique ce petit traité de grammaire ne contienne aucune innovation
orthographique (mot qu’il écrit _ortographique_), et qu’il ait pour but
uniquement d’enseigner la prononciation reçue, il manifeste le désir du
perfectionnement.
L’auteur s’y plaint de notre écriture, qu’il déclare défectueuse.
«Ce n’est pas sans raison, dit-il, que les étrangers nous reprochent
tous les jours le peu de soin que nous avons de bien prononcer notre
langue, comme une chose qui l’empêche d’être aujourd’hui la plus
parfaite de toutes celles de l’Europe.»
«On apprend, ajoute-t-il, avec beaucoup de soin aux enfants les
principes des langues mortes ou étrangères, et, pour ce qui regarde
leur langue naturelle, on l’abandonne au hazard de l’usage.»
* JEROME-AMBROISE LANGEN-MANTEL. _L’Ortographe de la langue
françoise._ In-12.
L’abbé Goujet considère comme inutile ce livre rare, que je n’ai pu
rencontrer.
* DE SOULE. _Traité de l’ortographe françoise, ou l’Ortographe en
sa pureté._ Paris, 1692, in-12.
Goujet porte à peu près le même jugement sur ce traité que sur le
précédent.
* RENÉ MILLERAN (de Saumur), professeur des langues françoise,
allemande et angloise. _Nouvelle Grammaire françoise._ Marseille,
1692, in-12.--_Les deu_x_ gramair_es_ fransaize_s_, l’ordinaire
d’aprezant et la plus nouvelle qu’on puise faire sans altere_r_
ni change_r_ le_s_ mo_ts_, par le moyen d’une nouvelle ortografe
si juste et si facile qu’on peut aprandre la bõté et la pureté
de la prononciation en moins de tans qu’il ne fôt pour lire cet
ouvrage, par la diférance des karactere_s_ qui sont osi bien dans
le cors des regle_s_ que dan_s_ leurs exanple_s_, ce qui es_t_
d’otant plu_s_ particulie_r_ qu’elle_s_ son_t_ tre_s_ facile_s_
et incontestable_s_, la prononciation etan_t_ la partie la plus
esancielle de toute_s_ le_s_ langue_s. Marseille, Brebion, 1694, 2
parties en un vol. in-12.
Je n’ai pu me procurer ni même voir ce volume, que je ne trouve indiqué
que dans le Catalogue de Ch. Nodier de 1844. Ce spirituel académicien
reproche à l’auteur d’avoir proposé la réforme de l’_oi_, préconisée un
siècle plus tard par Voltaire. La manière dont Nodier a figuré le titre
et que je reproduis ne donne qu’une idée trop imparfaite de la méthode
de Milleran. Les lettres romaines sont celles qui ne se prononcent pas.
Par cet exemple, on peut se figurer toutes celles qui peuvent ainsi
être indiquées.
(RODILARD.) _Doutes sur l’ortographe franceze._ Paris, 1693, in-12;
et s. l. n. d. (vers 1750), in-12, de 192 pp.
L’auteur, qui se cache sous l’anagramme de _Trilodrad_, peut être
classé parmi les novateurs, bien que la plupart des réformes qu’il
demande aient été accomplies dans les éditions successives du
Dictionnaire de l’Académie. On en jugera par ce début:
_Aus Maitres Imprimeurs._
«Messieurs, il y a longtèms que je suis dans plusieurs doutes sur
l’ortographe desquels je souhaiterois pouvoir être éclairci...
J’ai cru qu’il étoit plus à propos de m’adresser aus maitres
imprimeurs... Car je puis dire qu’autant qu’il y a d’imprimeries en
France, ou peu s’èn faut, autant il y a de diférèntes ortographes.
«Ce sens seul est peu favorable au savoir des maitres imprimeurs qui
(dit-il) ne savent pas l’ortographe et moins encore la ponctuation!
et s’ils raisonent de l’imprimerie et de l’ortographe, ce n’est que
comme les aveugles font des couleurs.
«C’est une chose honteuse à nous de voir que les étrangers nous
aprenent à écrire nôtre langue naturele: car on ne peut pas
disconvenir que les Holandez (ou du moins des Francez qui se sont
retirés en Holand) ne nous ayent apris a metre les _v_ ronds et
les _j_ longs, puisque pour marque de cela on les apèle dans
l’imprimerie des _v_ et _j_ à la Holandeze: ce sont èncore eux
qui nous ont ènseigné à retrancher les letres superflûes de nôtre
langue: enfin ils nous ènseignent ce que nous leur devrions ènseigner
et à toute la terre, puisqu’on n’aprend l’ortographe que par le
moyen des impressions et à quoi tout le monde se raporte, et non
pas aus manuscrits; cela étant, pourquoi n’a-t-on pas soin de bien
ortographer, et de ne rien faire paroître au public qui ne soit dans
sa perfection? Il faut que ce soit, non seulement les etrangers,
mais tout le monde, jusques à un chétif ecrivain, qui à grand peine
sait-il lire, nous ènseigne l’ortographe..... Il est vrai que j’ai
été longtèms à me pouvoir persuader qu’il fut permis de retrancher
aucune letre dans le francez lorsqu’elle venoit du latin, que les
_s_; mais pour les doubles _bb_, les doubles _cc_, les doubles _dd_,
doubles _ff_, doubles _mm_, doubles _nn_, doubles _pp_ et autres
letres qui sont dans le latin, je ne pouvois me resoudre; mais aprez
y avoir fait reflexion et consideré qu’on estranchoit partout les
_s_ inutiles à la prononciation, aussi bien que d’autres letres,
quoiqu’elles vinssent du latin, j’ai cru qu’on pouvoit aussi ôter les
letres doubles, et toutes celles qui sont parèllement superflûes et
inutiles à la prononciation aussi bien qu’on fait le _s_.»
Louis de COURCILLON, abbé de DANGEAU. _Lètre sur l’ortografe à
Monsieur de Pontchartrain, conseiller au Parlement_ (1694), in-12
(sans nom d’auteur, avec privilége du Roi de 1693).--_Essais
de granmaire_ (1694-1722), comprenant les discours suivants:
_Prèmier discours qui traite des voyèles_.--_Discours II, qui
traite des consones._--_Discours III. Suplèmant aus deus
prèmiers discours._--_Discours IV. Lètre sur l’ortografe
écrite en 1694_ (réimpression avec changements de la
lettre qui précède).--_Discours V. Suplèmant a la lètre
prècèdante._--_Discours VI. Sur l’ortografe fransoise._--_Discours
VII. Sur la comparaison de la langue fransoise avec les autres
langues._ (Les discours VIII à XIV n’ont trait qu’à la grammaire.)
Ces opuscules ont été imprimés en partie et avec une orthographe
moderne dans _Opuscules sur la langue françoise par divers
académiciens_ (publiés par l’abbé d’Olivet). Paris, Bernard Brunet,
1754, et réédités plus fidèlement en 1849 par M. B. Jullien aux
frais de la Société des méthodes d’enseignement.
Saint-Simon, dans ses _Mémoires_, dit en parlant de l’abbé de Dangeau:
«Les bagatelles de l’orthographe et de ce qu’on entend par la matière
des rudiments et du Despautère furent l’occupation et le travail
sérieux de toute sa vie.» Saint-Simon parle de ces bagatelles en
homme qui ne s’y entendait guère: autrement il eût compris que c’est
du studieux abbé que datent les progrès sérieux dans l’étude des
sons de notre langue, dont il a donné le premier une classification
satisfaisante.
Les modifications introduites par Dangeau ont pour but de peindre
exactement la prononciation, en supprimant toutes les lettres qui ne
s’entendent pas ou ne sont pas nécessaires; de changer toutes celles
qui n’ont pas dans le lieu où elles se trouvent leur son naturel,
n’exceptant de cette règle que les consonnes finales et les lettres
caractéristiques des nombres, des genres, des personnes.
Il supprime l’_h_ à _théorie_, et écrit _filosofe_, attendu, dit-il
qu’il a «cru devoir laisser aux lettres françoises le son qu’elles
ont naturellement, pensant que si les Latins ont écrit certains mots
dérivés du grec, c’est qu’elles gardoient une aspiration differente
et qu’ils prononsoient les premieres silabes de _philosophia_ et
de _character_ autrement que celles de _figura_ et de _caput_.
Aparemment, s’ils les avoient prononcées de la même manière, ils les
auroient exprimées aussi par les mêmes letres, etc... Pourquoi ne pas
imiter les Italiens et les Espagnols, qui n’ont pas cru être obligés
a garder l’ortografe latine dans les mots venus du grec? Si on en
avoit toujours usé de cette sorte, Madame de.... n’auroit pas été si
scandalisée contre Eliogabale. «O que ces empereurs Romains ètoient
cruels! s’écria-t-elle un jour en bonne compagnie, ils faisoient
prendre des paysans et leur faisoient aracher la langue pour s’en
nourrir.» Elle venoit de voir un livre qui disoit que cet empereur
mangeoit des pâtés de langues de phaisans, et s’imaginant qu’un _p_
se prononçoit toujours _p_ elle avoit lu des _langues de paysans_ au
lieu de _langues de faisans_.»
Voici l’extrait d’un passage dans lequel le savant abbé expose et
pratique en partie son système. On remarquera l’emploi de l’accent
grave dans une foule de cas où on ne l’admettrait pas aujourd’hui,
ce qui semblerait indiquer sinon de sensibles différences dans
la prononciation, du moins un emploi peu judicieux des signes
d’accentuation:
«_Remèdes aus dèfauts de la vieille ortografe._ On poûroit avoir un
alfabet fait exprès, et qui donât a chaque son simple un caractère
simple; et l’on en poûroit venir a bout sans avoir besoin de recourir
a des caractères absolumant nouveaus. Peut-être même que le public
n’auroit pas beaucoup de peine a recevoir ces changemans: on a bien
introduit dans le siècle passé l’_j_ consone difèrant de l’_i_
voyelle, et l’_v_ consone difèrant de l’_u_ voyèle.
«Mais en atandant qu’on puisse introduire cet alfabet rèformé, il
faut tâcher a coriger les dèfauts les plus sansibles. C’est ce que
j’ai tâché a faire jusqu’ici. On poûroit aler ancore plus loin que
je n’ai èté, sans être obligé a introduire des caractères absolumant
nouveaus.
«On demande un alfabet qui fournisse un caractère particulier pour
chacun des trente-trois sons simples ausquels on peut rèduire tous
ceus que nous avons dans notre langue; et qui s’éloigne le moins
qu’il se poûra des caractères dont nous nous servons aujourd’hui.
«Pour satisfaire a cète demande, j’ai dressé le mèmoire suivant, ou
j’ai marqué de quèle manière on pouvoit exprimer les trente-trois
sons de notre langue, sans se servir de caractères absolumant
nouveaus.
«J’ai mis au comancemant de chaque ligne les sons simples qu’il
s’agit de signifier; j’ai ajouté pour èxample a chacun de ces sons
simples un mot fransois ou se trouve le son simple; et a la fin de
la ligne j’ai mis le caractère dont on peut se servir pour l’exprimer.
«L’ordre dans lequel j’ai mis ces sons simples est conforme au
système que j’ai tâché à ètablir dans mes _Essais de Granmaire_, et
dans la suite que j’y ai ajoutée: _a_ come dans _paroître_, _a_; _o_
come dans _colère_, _o_; _u_ come dans _batu_, _u_; _ou_ come dans
_poulet_, _ou_; si l’on vouloit, on prandroit de l’alfabet grec le
caractère ȣ.
«Les imprimeurs poûront avoir des caractères ou ces deus lètres
seront acolées; et pour l’ècriture on ne doit craindre aucune
èquivoque, parce que ces deus lètres ne se prononcent sèparèmant
que dans quelques noms propres venus du grec ou du latin, come
_Piritoüs_; et l’on se prescrira une règle gènèrale, de mètre
toujours deus points sur cèle des deux voyèles qui comance une
nouvèle silabe.
«_Eu_ come dans _feu_, dans _bonheur_, _eu_; si l’on vouloit, on
prandroit des Grecs le caractère ευ. Les imprimeurs poûront avoir des
caractères ou ces deux lètres seront acolées; et pour l’ècriture,
quand il se trouvera des mots ou _e_ et _u_ garderont chacun leur
son, on mètra deus points sur l’_u_, de cète manière, _rèüssir,
rèünir_.
«J’ai remarqué dans mes autres discours que cète voyèle (_eu_)
a quelquefois un son ouvert, comme dans _bonheur_, dans _peur_;
alors on poûra se servir de l’accent grave sur l’_e_, en cète sorte
_bonhèur_.
«_E_ fèminin, come dans _porte_, _e_; _è_ ouvert come dans _après_,
_è_; _é_ fermé come dans _bonté_, _é_; ces trois _e_ sont distingués
l’un de l’autre en ce que le _e féminin_ n’a point d’accent, _è
ouvert_ a un accent grave, et _é fermé_ a un accent aigu.
«_I_ come dans _lire_, _i_.
«Pour les voyèles nazales, ou esclavones, on les distinguera des
voyèles simples dont èles aprochent le plus, ou par une petite ligne
au dessus come on en voit en quelques anciens livres, ou par une
petite ligne qui les tranchera a la manière de l’alfabet polonois,
de la manière suivante: _an_ come dans le mot _danser_, ã; _en_ come
dans _bien_, ẽ; _in_ come dans _ingrat_, ĩ: _on_ come dans _bonté_,
õ; _un_ come dans _comun_, ũ.
«Pour prononcer chacun des sons des simples consones, il n’y a
qu’a joindre la prononciation d’un _e féminin_ a la consone ou aus
consones que j’ai marquées en lètres capitales. Ainsi le nom du
prèmier son consone qui est marqué ici se trouvera come la dernière
silabe de _tombe_, et celui du second son se prononcera come la
seconde silabe de _trompe_, et ainsi du reste: _be_ come dans
_tomber_, _b_; _pe_ come dans _tromper_, _p_; _ve_ come dans _venir_,
_v_; _fe_ come dans _finir_, _f_; _me_ come dans _mourir_, _m_; _de_
come dans _dire_, _d_; _te_ come dans _tirer_, _t_; _gue_ ou _g_ dur
come dans _galant_, _g_; _ke_ come dans _capable_, _k_; _ne_ come
dans _nier_, _n_; _ze_ come dans _zèle_, _z_; _se_ come dans _salut_,
_s_; _je_ come dans _jalous_, _j_.
«_Che_ come dans _chariot_, _c_; le _c_ ne s’amployant plus, selon
ce projet-ci, ni pour faire le son _ke_, comme il fait a prèsant
devant un _a_, un _o_, un _u_ dans _cavalier_, dans _colère_, dans
_curieus_; ni pour faire le son _se_, come il fait aujourd’hui
devant un _e_, ou devant un _i_, dans _cèrèmonie_, dans _cièl_, ne
servira plus que pour le son du _che_ que nous lui donons ici. Le son
de _ke_ et le son de _se_ ont dans la table prècèdante chacun son
caractère propre, et le caractère _c_ ne servira plus qu’a marquer la
lètre siflante que nous exprimons prèsantemant par _ch_, come dans
_chariot, cherté_.
«_Le_ come dans _lire_, _l_; _re_ come dans _rire_, _r_; _lle_ ou _l
mouillée_ come dans _vaillant_, dans _fille_; _gne_ ou _n mouillée_
come dans _vigne_, dans _soigneus_; je marque ces deus consones
_mouillées_ par de petites lignes qui les traversent.
«Si l’on ne veut pas se servir de ces deus lètres qui sont traversées
par de petites lignes, on poûra se servir pour l’_l mouillée_ de deus
_ll_ acolées; et quand on ècrira des mots ou l’on prononce deus _l_,
come _Pallas_, on aura soin de sèparer les deus _l_ et de ne les pas
acoler.
«Pour exprimer le son de l’_n_ mouillée, on poûra se servir de l’_ñ_
avec un trait dessus, comme s’en servent les Espagnols qui la noment
_n con tilde_: que s’il se trouvoit quelques mots ou l’on prononsât
sèparèment le _g_ et l’_n_, come on les prononce en latin, on se
serviroit du _g_ et de l’_n_.
«_He_ aspiration come dans _hazard_, _h_.
«On aura soin de n’amployer jamais aucun caractère pour un son
difèrant de celui auquel nous le destinons ici.
«Il reste deus choses a marquer pour randre l’ècriture plus conforme
a la prononciation:
«1º La longueur des voyèles. Come je ne crois pas qu’il soit
nècessaire de marquer quand la voyèle est brève, on marquera
seulement cèles qui sont longues, par les chevrons (^) ausquels on
est acoutumé.
«Il y a un inconvéniant auquel il est aisé de remèdier. Cet
inconvéniant est que le chevron qu’on met sur l’_e_ long, come
dans _èvêque, prêtre_, marque en même tams qu’il est ouvert. Mais
nous avons des _e_ fermés qui sont longs come dans _ils alérent,
ils marchérent_. Si pour marquer cète longueur, on se servoit d’un
chevron, il seroit a craindre qu’on ne donât a ces _e_ le son de
_è_ ouvert. Il est aisé de remèdier a cet inconveniant. Ces _é
fermé_ (sic) dont la prononciation est longue ne se trouvent que
dans quelques troisièmes persones du pluriel des verbes, come _ils
alérent, ils trouvérent_, et dans quelques adverbes en _mant_, come
_comunémant, aveuglémant_, et l’on poûra dans ces ocasions marquer la
longueur de l’_é_ fermé par des accents aigus un peu plus longs que
les accents aigus ordinaires.
«2º La seconde chose que l’ècriture doit marquer pour faciliter la
lecture consiste en ceci: il y a des lètres qu’on ècrit et qui ne
se prononcent jamais, come le _b_ dans _plomb_: il y en a d’autres
qui varient selon les ocasions: dans quelques ocasions èles se
prononcent, dans d’autres èles ne se prononcent point. Par èxample le
_t_ final; car il y a des ocasions ou il se prononce, et d’autres ou
il ne se prononce pas, come je l’expliquerai en parlant des consones
finales.
«On poûroit règler que les lètres qui ne se prononcent jamais come le
_b_ de _plomb_ ne s’ècrivissent jamais; et pour cèles qui varient,
on poûroit règler qu’on mètroit un point sous la lètre qui ne se
prononce pas, par èxample: _Je lui ai parlé come iḷ faut_.
«Moyènant ces prècautions, on ècrira en notre langue de manière que
ceus qui liront ne poûront jamais se tromper. Ceus qui savent lire
prèsantemant trouveront peu de changemant dans nos caractères; et
ceus qui ne savent pas lire poûront en moins d’un mois aprandre la
valeur de tous nos caractères et lire sans faire de fautes.
«A l’ègard des livres qui sont dèja imprimés, quand on saura
l’ècriture nouvèle et règuliêre que je propose, on aprandra bientôt a
lire ce qui est imprimé selon l’ècriture irrègulière et dèraisonable
dont on se sert prèsantemant.
«Quelques gens qui ont vu mon projet tel que je viens de l’expliquer
l’ont trouvé fort raisonable, et conviènent qu’il seroit utile; et
la dificulté qu’il y a a le faire recevoir par tout le monde, leur
fait dire que le succès est plus a souhaiter qu’a espèrer. Mais il
faut que les gens charitables et bien intantionés pour les intérêts
du public prènent courage. Il faut du tams, je l’avouë, pour faire
rèüssir ce projet dans toute sa perfection: mais ne peut-on pas au
moins l’acheminer tout doucemant en atandant quelque secours inespèré?
«_Il ne faut pas croire que le public soit ènemi de tous les
changemans. N’a-t-on pas reçu come d’un consantemant unanime dans la
plus grande partie de l’Europe, les J consones et les V consones?
N’y a-t-il pas un grand nombre de gens èclairés qui ont retranché
les S qui ne se prononcent pas, et qui ont admis les accents (^)
pour marquer la longueur des silabes?_
«L’Acadèmie èle-même, si atachée aus anciens usages, n’a t èle pas
amployé ces chevrons en quelques ocasions? N’a t èle pas admis
les accens sur les _e_ qui ne sont pas fèminins? Les plus atachés
à la conservation des lètres caractèristiques ne les ont ils pas
retranchées de plusieurs mots? Pandant ce siècle et pandant la fin du
siècle prècèdant, combien a t on imprimé de livres ou l’on suit en
partie notre ortografe rèformée?
«Il faut que ceus qui conviènent qu’une antière rèformation, selon
mon projet, seroit utile, la suivent dans les choses les plus
faciles. On parviendra peu a peu a la faire recevoir par le grand
nombre, et alors nous aurons pour nous l’usage qu’on nous objecte si
souvant. Si nous avons raison, espèrons tout du bon esprit de gens
qui ne sont pas prévenus; faisons de notre côté ce que nous poûrons,
et laissons faire au tams; il fera le reste.»
On voit par ce qui précède que Dangeau est un néographe très-prononcé
et qu’il a tracé la voie à Wailly, Beauzée, etc. J’aurai occasion de
discuter son système à propos de ces derniers.
* _Alphabet ingénieux pour le françois._ Bourdeaux, 1694, in-12.
Je n’ai pu encore prendre connaissance de cet opuscule, cité par Goujet.
* ANDRÉ RENAUD, prêtre, docteur en théologie. _Traité de
l’Ortographe et de la prononciation françoise._ (A la suite de sa
_Maniere de parler la langue françoise selon ses différens styles_.
Lyon, 1694, in-12.)
Je n’ai pu savoir si cet ouvrage intéresse l’histoire de la réforme.
CÉSAR-PIERRE RICHELET. _Dictionnaire françois contenant les mots et
les choses, plusieurs nouvelles remarques sur la langue françoise,
etc._ Genève, Jean Herman Wiederhold, 1680, 2 vol. in-4. (Réimprimé
plusieurs fois.)--_La connoissance des genres françois tirée de
l’usage et des meilleurs auteurs de la langue._ S. l. ni date
(achevé d’imprimer le 10 mai 1695), in-12.
Richelet est un des réformateurs les plus prudents et les plus
logiques. Il s’est beaucoup plus occupé d’étymologies que la plupart
des auteurs contemporains. Il fut un des premiers à développer la
réforme proposée par Le Clerc et les Précieuses. (Voir plus haut, p.
111, l’examen de son Dictionnaire.)
_Projet d’un Esei de granmére francéze de laqele on ôte toutes
lés letres inutiles, é où l’on ficse la prononsiasion de
celes qi sont néceséres: par le moyen de qoi l’on aprendra
le francéz pluz facilement, é an moins de tans qe par
l’ortografe ordinére._--_Remarques sur ce projet, en forme de
lettre._--_Réponse de l’Auteur du projet à cette lettre._ (Le
projet parut d’abord à Genève en 1704, et ensuite avec les deux
pièces suivantes dans le Mercure de Trévoux, Novembre et Décembre
1708, p. 165.)
Ce titre seul suffit pour indiquer que le système de l’auteur se
rapproche de celui des novateurs le plus avancés. Voici comment il
entre en matière:
«Le publiq doit être bien rasazié dés _Granmères_ q’on fét depuis
qeqe tans, cepandant an voici ancore une dont on veut le surcharjer,
mes on souëte de savoir avant cela son santimant sur celeci, dans
laqel’ on prand une route bien diferante de celes que les autres
_fezeuz_ de granmères ont tenu. Si qeq’un montre qe le sisteme n’an
soit pas bien lié, on promet par avanse de le corijer ou de le
suprimer.
«El’ aura deuz parties, la premiere dés qeles ne tretera que de
l’uzage q’on devrét fere des letres de nôtre alfabét, de qele maniere
il faut se servir des trois acsans, é de qeqes autres marques qon
observe dans la lecture é dans l’écriture, come sont les poins de
separasion q’on apele aussi diéreze. Cete partie aura six diâloges.
La derniere partie contiendra aussi six diâloges, dans les qels on
egspliquera, a-peu-prés come dans les autres granmères, les neuf
parties du discours. Je dis a-peu-prés, parcqu’il y aura qeqes
chanjemans q’on croit necesères pour randre les regles de notre
langue plus asurées.»
On voit que ce système se rapproche de celui préconisé plus tard par M.
Marle; l’auteur termine par cette maxime:
_Temporibus errata latent et tempore patent._
Le tans cache é decouvre tout.
Ce projet de réforme, qui, tout en ayant des inconvénients, n’en a pas
moins quelques mérites, n’a eu aucun succès, bien qu’il ne manquât pas
d’être favorisé, comme on peut s’en rendre compte par quelques passages
tels que celui-ci, tiré des _Remarques_, etc.
«Il y auroit de la temerité, Monsieur, a vous assûrer que vôtre
nouveau projet de grammère sera generalement approuvé. Il n’est pas
aisé de faire revenir de leur entêtement certains gens, a qui une
prevention chimerique fait rejeter tout ce qui a un air de nouveauté,
le bon come le mauvais. Cependant pour ce qui regarde l’ortografe,
on ne voit pas grand risque à vous prometre le sufrage de la plus
belle moitié du monde françois; dautres oseront peut être en dire
davantage, persuadés que les Dames, dont jentens ici parler, ont le
discernement très-juste. Eles vous aplaudiront sans doute, èles qui
conformement à vôtre dessein ecrivent come èles parlent, et èles
parlent bien.
«Vous devez encore avoir les étrangers dans vôtre parti, car ils
trouveront plus de facilité à lire et à écrire en nôtre langue. Pour
les savants la nation n’en est pas si traitable: mais ils ne seront
peut-être pas tous si infatués du pedantisme, qu’ils ne renoncent a
ce fatras d’étymologies, de multiplicité inutile de letres, etc.,
qui jusquici n’a servi qu’à ambarasser et l’ecrivain et le lecteur,
et ils voudront bien enfin reconoître que l’ecriture ne servant qu’à
exprimer et peindre la parole, c’est une injustice de la vouloir plus
parfaite que son original.»
L’auteur de cet article, dont l’orthographe est moins téméraire, nous
dit avoir parlé sur ce même sujet dans le _Journal de Trévoux_ de mai
1705.
Il regrette le double emploi du _c_ et du _q_, et celui de l’_s_ et
du _z_; il écrit au singulier _nagét_, avec accent aigu, et _nagêt_,
avec l’accent circonflexe pour le pluriel. «Quatre lettres retranchées
tout d’un coup, _oien_ (nageoient). Quel abatis! s’écrie-t-il, mais il
est bien comode.» Et il observe que la prononciation de _geoient_ au
pluriel étant plus longue que celle du singulier _geoit_, se trouve
convenablement indiquée par la différence seule des accents. Il termine
ainsi:
«Si vous n’êtes pas plus heureux quant à votre ortografe que ceux
qui ont tenté la chose avant vous, dumoins aurés-vous d’illustres
compagnons de vôtre infortune. Mais seroit-il possible qu’on
s’opiniatrât a vouloir faire passer des huit ou dix ans dans la
poussière d’un college, pour aprendre a écrire ce que l’on sait bien
prononcer, et que la raison parlât tant de fois a ceux qui font
profession d’être ses eleves, sans s’en faire entendre?»
Viennent ensuite des additions à ces _Remarques_, p. 201, où, entre
autres choses, on regrette l’emploi de l’_h_ inutile dans certains mots.
«Il n’y a pas long-temps qu’on avoit une regle assez sûre des mots ou
ele faisoit quelque fonction, mais a present on ne sait plus a quoi
s’en tenir: come ele oblige a parler un peu du gosier et qu’on fait
plus a présent la petite bouche que jamais, on voudroit l’exclure
des endroits ou son empire est le mieux établi, et dernièrement
j’entendis dire a un doucereux qui se pique de bel esprit: _donés
moi de l’achis, il est en aut_, pour _donés moi du hachis, il est en
haut_.
«On retranche tant que l’on peut et avec raison les lètres doubles,
on ne laisse que les deux _ss_, aparenment jusqu’a ce qu’une seule
entre deux voyelles retiene son usage naturel, et dans certains cas
les deux _mm_, encore change-t-on le premier _m_ en _n_; ainsi au
lieu d’_emmener_ on écrit _enmener_. Il semble qu’on devroit en faire
autant de l’_m_ qui se prononce come _n_: jambe, _janbe_, pompe,
_ponpe_, etc., l’épargne n’est pas grande, mais au temps où nous
somes les petits profits ne sont pas à négliger.»
Il se récrie aussi sur la prononciation de _t_ come _s_ en certains
cas.
Ces observations sont suivies de la réponse de l’auteur du Projet de
l’_Esei_.