GEOFROY TORY. _Champ fleury_, etc. Acheue dimprimer le xxviij Iour
du mois Dapuril Lan mil cincq cens XXIX pour maistre Geofroy Tory
de Bourges, autheur dudict liure. Paris, in-4.
Dans cet ouvrage, dont le privilége est du 5 septembre 1526, Tory
réclame (fol. 52 recto, 56 verso) l’emploi des accents et de
l’apostrophe. Dès qu’il fut imprimeur, il ne tarda pas à introduire
dans ses éditions plusieurs de nos signes orthographiques. Dans
l’_Adolescence clementine_ de Clément Marot, imprimée le 7 juin 1533,
Tory annonce ainsi cette réforme: «Auec certains accens notez, cest
assauoir sur le _é_ masculin different du feminin, sur les dictions
ioinctes ensemble par sinalephes, et soubz le _ç_ quand il tient de la
prononciation de le _s_, ce qui par cy deuant par faulte daduis n’a
este faict au langaige françoys, combien qu’il y fust et soyt tres
necessaire.»
* JEAN SALOMON s’est, dans le cours de la même année 1533, servi
du _ç_ dans une dissertation intitulée: _Briefue doctrine pour
deuement escripre selon la propriete du langage francoys_, reliée
dans l’exemplaire de la Bibl. imp. du _Miroir de l’ame pecheresse_
de Marguerite de Navarre, édition sans lieu, sans date et sans nom
d’imprimeur. Voir _Geofroy Tory_, par M. Auguste Bernard, 2e édition,
Paris, Tross, 1865, in-8º, p. 374.
* _Tresvtile. Et. cõ | pendieulx Traicte de lart et science dorto
| graphie Gallicane | dedans lequel sont com | prinses plusieurs
choses necessaires | curieuses | nouvelles | et dignes de scauoir
| non veues au | parauant. Auec une petite introdouction pour |
congnoistre a lire le chiffre._ (A la fin:) _Imprime a Paris pour
Jehã Saĩt denis | libraire demourãt a Paris_, etc. (s. d.), pet.
in-8, goth. de 18 ff. (Cet opuscule commence par une épître à
_Jacques Daoust, bailly d’Abbeuille_, pièce datée de cette ville,
_le XXII de septembre. Mil cinq centz vingt neuf._)
Il m’a été impossible de me procurer ce livre introuvable, qui est
le premier traité de l’orthographe, ou plutôt, comme dit logiquement
l’auteur lui-même, de l’_Ortographie_ française, écrit en français. Le
seul exemplaire connu a figuré à la vente Veinant.
GILLES DU WÈS (ou DEWES, ou DU GUEZ). _An Introductorie for to
lerne, to rede, to pronounce and to speke french trewly, compyled
for the right high, exellent and most vertuous lady the lady Mary
of Englande, doughter to our most gracious soverayn lorde kyng
Henry the eight._ (A la fin:) Printed at London by Thomas Godfray
(vers 1527), in-4, goth.
Les deux premiers ouvrages de quelque importance sur notre orthographe
sont sortis de la cour des rois d’Angleterre, qui déjà, trois siècles
et demi auparavant, avaient été les mécènes des auteurs des premiers
poëmes de la Table ronde rédigés en français.
L’auteur de cette grammaire, qui s’est nommé dans un acrostiche,
rédigea son ouvrage vers 1527, et il l’a dédié à la princesse Marie,
fille de Henri VIII, alors âgée de douze ans et devenue plus tard
Marie la Sanglante. Il emploie quelques accents pour faciliter la
prononciation, et il les marque sous les voyelles et non au-dessus.
Voici un spécimen de son orthographe, tiré d’une pièce de vers
adressée à sa royale élève pour s’excuser de ne pouvoir continuer ses
leçons à cause de la goutte qui le tourmente:
«A uous, tressouueraine maistresse,
jenvoy ces uerse, uoullant sinifiér
ma grand doulleur et que plus mopresse
ne uous pouoir seruir et enseygnér
que de souffrir maladie et dangiér;
pourquoy, sil plaist tant faire a uostre grace
les uoulloir lire quelque petitte espace
mon espoir est que mieulz uous en vauldrés
et par ce point aussi mescuserés.
«Entre les mois qui accomplissent lan
deux en y a espéciallement
qui mont fait deul, grant ennuy et ahan,
estre ne peult que je die aultrement;
souvent ay ueu leur maniere et comment
ilz mont traicte, sans lauoir deseruy
pour ce quilz sont de courage asseruy,
naimant jamais les œuures de printemps
ains sans cessér leur font mal en tous temps.
«Le principal duquel plus je me plains
en son blason se fait nommér Décembre;
par luy ay fait pleurs et soupirs mains
ja ne sera que ne men remembre;
luy et Januiér mont tollu ung membre
qui me fera que tant que je uiuray
en grant doulleur doresnauant iray
pourquoy je crains quen grant merencolie
en fin fauldra que jen perde la uie.»
On voit que l’orthographe de du Guez, venu trop tôt pour s’inspirer de
l’exubérance de lettres qui, à partir de la Renaissance jusqu’à la fin
du XVIIe siècle, s’est montrée dans l’écriture, est demeurée presque
aussi sobre que l’est devenue aujourd’hui la nôtre.
Fr. Génin croit que le livre de du Guez n’a été publié qu’après
l’ouvrage de Palsgrave qui suit.
JEHAN PALSGRAVE. _Lesclarcissement de la langue francoyse, compose
par maistre Iehan Palsgrave Angloys, natyf de Londres et gradue de
Paris._ Neque luna per noctem. Anno uerbi incarnati M.D.xxx (avec
privilége de 1531). (A la fin:) _The imprintyng fynysshed by Iohann
Haukyns the_ XVIII _daye of Iuly_. _The yere of our lorde God._
MCCCCC _and_ XXX. In-fol. goth.
Ce second ouvrage, bien plus important, est dédié à Henri VIII. Dans sa
préface l’auteur dit s’être conformé pour le plan de son livre à celui
de la Grammaire grecque de Théodore de Gaza. Par les exemples qu’il
donne et par l’accent tonique qu’il place sur les voyelles, on voit que
sa prononciation différait notablement de la nôtre et qu’elle était
parfois beaucoup moins douce. Voici comment il marque pour un lecteur
anglais la prononciation des vers qui commencent le _Roman de la Rose_:
Maintes gentes dient que en songes
_Máinto jan díet kan sóungos_
Ne sont que fábles et mensonges
_Ne soun ko fábles e mansongos_
Mais on peult telz songes songier
_Mays oun peut tez sóungo soungiér_
Que ne sont mye mensongier.
_Ke ne soun myo mansoungiér_.
Il place l’accent tonique de la façon la plus correcte. Il formule
ainsi son précepte: «Règle unique. Les mots dans la langue française
ont leur accent sur la dernière syllabe (masculine).» Ex.:
_honorablemént, paróy, cordelíer_, ils _áyment_, ils _aymérent_, vous
_parlástez_ (_parlâtes_), _cest ung terríble cás_. Les enclitiques
n’ont jamais l’accent. Il écrit sans division et ainsi accentués:
_souventesfóys, aulcunefóys, plusieursfóys, dixfóys, troysfóys,
quattrefóys, entredeúx, paradventúre, à lencóntre, jusquadíx,
jusquaumourír_.
On voit par ces exemples combien l’ouvrage de Palsgrave est précieux
pour nous faire connaître les véritables traditions de la prononciation
du français, mieux conservées au commencement du seizième siècle
qu’après le mouvement littéraire de la Renaissance.
Fr. Génin a donné, dans les _Documents inédits pour servir à l’histoire
de France_, une bonne réimpression des ouvrages de Palsgrave et de du
Guez.
JACQUES SYLVIUS (Dubois). _In linguam gallicam Isagωge._ Parisiis,
ex officina Roberti Stephani_, 1531, in-4 de VIII ff. et 159 pp.
Dans ce traité, Jacques Sylvius, un des hommes les plus érudits
de son temps, a présenté, pour la première fois, des artifices
très-ingénieux mais peu pratiques, pour bien faire comprendre aux
latinistes, c’est-à-dire à tous les étrangers instruits, auxquels il
se propose d’apprendre le français, le mécanisme de la prononciation.
Avec un certain nombre d’accents ^, ̄ , ̑ , ´, `, détermine la
valeur phonique des voyelles digrammes, mal dénommées sous le nom de
diphthongues, _ai, ei, oi, au, eu, ou_. Il écrit _cͪeu-al_[‡]
de _caballus, cͧeûr, meu͒rt, limac͌on_[‡]. Nous avons vu Geofroy
Tory, aussi habile artiste que savant typographe, remplacer ce dernier
signe par l’emploi de la cédille, qui, placée sous le _c_, ne défigure
en rien l’aspect de nos impressions.
[‡] Nous représentons ici par cͪ un c surmonté d'un petit h, par
cͧ un c surmonté d'un petit u, par u͒ un u surmonté d'un
macron ̄ et d'une brève inversée ᵔ, et par c͌ un c surmonté de
deux petits s.
Sylvius distingue le _j_ consonne de l’_i_ voyelle, et le _v_ de l’_u_,
ce qui n’est pas un faible mérite, puisque cette confusion a duré près
de deux siècles après lui, et n’a cessé qu’après avoir été adoptée par
les Hollandais[127].
[127] Voyez la Préface de Corneille, dans la grande édition qu’il
a donnée de ses œuvres en 1664, et reproduite ci-dessus, p. 125.
Dubois fut un des précurseurs de la philologie moderne. Son chapitre
de l’étymologie contient une foule d’excellentes observations sur
les mutations des lettres latines en lettres françaises et sur
la dérivation de nos vocables. On comprend que, par suite de ces
recherches, son orthographe soit plus étymologique que celle d’une
grande partie des auteurs de son époque. L’usage judicieux qu’il a fait
du patois picard donne à sa méthode un grand intérêt historique.
[Note de transcription.] L'Errata contient la note additionnelle
suivante: Les signes orthographiques adoptés par Sylvius et
placés au-dessus des lignes ne doivent être considérés que comme
système pédagogique pour indiquer la prononciation de son temps
et non comme méthode orthographique.
ÉTIENNE DOLET. _La maniere de bien traduire d’une langue en aultre,
de la ponctuation françoyse, des accens d’ycelle_, s. l. n. d.
(1540), in-8 de 20 ff. (_Souvent réimprimé._)
Les imprimeurs ont été de tout temps émus plus que d’autres des vices
de l’écriture française et désireux d’y apporter remède. Étienne Dolet,
imprimeur de Lyon, helléniste et latiniste consommé, préparait depuis
plusieurs années, sous le titre de l’_Orateur_, un traité complet de la
langue, de l’orthographe et de la poésie françaises. Sa fin déplorable
l’empêcha de le mettre au jour. Dans plusieurs de ses éditions, et
notamment dans l’opuscule que je cite, il put du moins compléter en
partie les perfectionnements apportés quelque temps auparavant par
Geofroy Tory.
Nous devons à Dolet d’avoir inauguré l’usage de l’accent grave sur _à_
préposition, _là_ adverbe. L’apocope ^ qu’il propose, particulièrement
en poésie, dans les mots _mani^ment_ pour _maniement, lai^rra,
pai^rra, vrai^ment, hardi^ment_, est le premier germe de notre
accent circonflexe, dont l’emploi, tardif en grammaire, pourrait être
étendu avec tant d’avantages.
Il a enseigné l’usage du tréma: _païs, poëte_, sans en faire
précisément la même application que de nos jours.
Il ne veut pas, devançant ainsi une réforme qui ne s’est généralisée
que deux siècles plus tard, qu’on écrive des _dignitez_, des
_voluptez_, mais bien _dignités, voluptés_, réservant la lettre _z_
pour la terminaison de la seconde personne du pluriel des verbes. Il
rétablit le _t_ au pluriel des mots terminés en _ant_, et complète
cette judicieuse réforme en écrivant _touts_ (_omnes_).
Bien qu’étymologiste en matière d’orthographe, comme les Estienne, il
admet comme eux d’indispensables simplifications. Son orthographe est
malheureusement un peu irrégulière, comme celle de tous les écrivains
qui ont précédé l’Académie française. Tandis qu’il écrit _aureilles,
quelcque, maling, soubdain, rhithme_ (pour rime), il corrige
ainsi: _cinqiesme, alaine_ (_halitus_), _haren, j’exepte,
r’imprimer, r’ouvrir_, et quelquefois _home_.
Un de ses principaux titres à l’estime des grammairiens sera peut-être
de s’être prononcé, d’après l’exemple des Grecs et des Latins,
contre l’emploi de l’accent qu’il appelle _enclitique_, et que nous
représentons aujourd’hui par le trait d’union. (Voir plus haut, p. 58,
la _Notice_ sur ce sujet.)
ROBERT ESTIENNE. _Dictionaire francois latin, autrement dict
les mots francois, auec les manieres dvser diceulx, tournez en
latin, corrigé et augmenté._ Paris, de l’imprimerie de Robert
Estienne, 1549, pet. in-fol. de 676 pp. (La première édition
est de 1539.)--_Traicté de la grammaire francoise._ L’Oliuier
de Rob. Estienne (1557), pet. in-8 de 110 pp.; _ibid._, 1569,
in-8 de 128 pp.
Les services que ce savant imprimeur a rendus à la langue sont
immenses. J’ai montré plus haut, p. 108, l’importance du premier
dictionnaire complet français-latin qu’il a publié. Ses presses
multiplièrent à l’infini ces traités de grammaire, ces lexiques qui
fixaient et vulgarisaient les principes de la langue. Pendant ses
veilles laborieuses, il rédigeait, sous toutes les formes, des livres
élémentaires que ses ouvriers imprimaient aussitôt. Pour en rendre
l’utilité plus générale, il publiait en latin et en français des
grammaires et de petits écrits, dont il donnait des éditions séparées.
Écrivant sous l’influence latine, et voulant vulgariser l’étude du
français dans une population naguère demi-latine, on conçoit qu’il
employa de préférence l’orthographe la plus généralement répandue parmi
les savants. Toutefois la sienne est meilleure et plus logique que
celle de la plupart des écrivains de son temps.
En voici un spécimen, tiré de l’avis au lecteur placé en tête de la
première édition de sa Grammaire:
«Pourtant que plusieurs desirans auoir ample cognoissance de nostre
langue francoise, se sont plains a nous de ce qu’ils ne pouoyent
aiseement saider de la Grammaire francoise de maistre Lois Maigret
(a cause des grans changements qu’ils y voyoyent, fort contraires a
ce qu’ils en auoyent ia apprins, principalement quant a la droicte
escripture), ne de l’introduction a la langue francoise composee par
M. Iaques Syluius medecin (pourtant que souuent il a meslé des mots
de Picardie dont il estoit), nous ayans diligemment leu les deus
susdicts autheurs (qui pour certain ont traicté doctement pour la
plus part, ce qu’ils auoyent entrepris), auons faict ung recueil,
principalement de ce que nous auons veu accorder a ce que nous auions
le temps passé apprins des plus scauans en nostre langue, etc.....»
On doit regretter qu’il n’ait pas, non plus que son fils, pris de
Sylvius la distinction du _v_ d’avec l’_u_, du _j_ d’avec l’_i_; de
Dolet l’accent sur _a_ préposition; de Tory l’apostrophe dans tous les
cas et la cédille. Ces derniers perfectionnements ne se rencontrent
que dans la seconde édition de sa Grammaire. En fait d’écriture et
d’orthographe, il n’y a pas de minimes économies de temps à négliger:
l’utilité pratique qui résulte de la moindre amélioration profite aux
générations qui se succèdent, et ces changements épargnent des peines
inutiles à des millions de personnes.
Étymologiste comme Dolet, il a fait peu de chose pour la
simplification, et n’a guère innové en fait d’orthographe. Il écrit
_roole, aage, aiseement_. Il propose un instant de distinguer
le son du _g_ doux par un autre caractère, et d’employer le I
majuscule à cette fonction. C’est ainsi qu’il écrit _paIe_ (_pagina_),
_simIe_ (_simia_), _vendemIe_ (_vendemia_), que nous écrivons
aujourd’hui _page, singe, vendange_. Le signe _i_ figurait alors
indistinctement le son _j_ ou le son _i_. En remplaçant par un _I_
capital le _g_ (ayant le son de _j_), R. Estienne assignait à cet
_I_ le son du _j_; et il est probable que si cette lettre _j_ eût
alors été connue, son adoption eût prévalu sur celle du _g_ doux, ce
qui nous aurait évité l’obligation d’ajouter un _e_ parasite à la
suite du _g_, lorsque nous voulons lui donner le son du _j_, comme
dans _vendangeons_; mais ensuite, abandonnant cet emploi insolite de
l’_I_, il écrivit dans son Dictionnaire _page, singe, vendenge_
et _vendengeons_. Cette grande lettre pour remplacer le _g_, placée
d’une manière si bizarre au milieu des mots, avait, en effet, un aspect
déplaisant qui dut lui en faire abandonner l’emploi.
Robert Estienne se montre par moments quelque peu esclave de la
routine: «Nos anciens ont escript,» dit-il dans sa Grammaire (page
6-7), «_vng_ auec _g_ en la fin, de peur qu’en escriuant _vn_, ne
semblast estre le nombre VII; toutesfois cela ne plaist a plusieurs.
Nous scauons que _g_ en ce lieu ne sert de rien, sinon pour ceste
cause: si ailleurs ils l’admettent ou il y a moins de cause, qu’ils
l’admettent aussi en ce petit et court mot: s’il ne leur plaist,
ie ne veulx estre contentieux, qu’ils escriuent _vn_ et moy _vng_.
Ils ont qui les suyuent, et ie m’arreste aux ancien scauans qui en
scauoyent plus que nous[128].»
[128] Dans l’édition de 1569, Robert Estienne, tout en conservant
ce passage, écrit _un_ sans _g_ final.
On voit par cette citation que Robert, _laudator temporis acti_,
et chez qui l’usage de la langue grecque et latine se confondait
avec celui du français, n’éprouvait pas plus que la plupart de ses
contemporains le besoin de l’uniformité orthographique.
LOUIS MEIGRET. _Traité touchant le commun usage de l’escriture
francoise; auquel est debattu des faultes et abus en la vraye
et ancienne puissance des letres._ Auecq priuilege de la court
(de 1542). Paris, Jeanne de Marnef, 1545, in-8 de 64 ff. non
chiff.--_Le Trette de la Grammaire françoeze_. Paris, Wechel,
1550, in-4 de 144 ff.--GUILLAUME DES AUTELS. _Traité touchant
l’ancien ortographe françois et écriture de la langue françoise,
contre l’ortographe des Meygretistes, par Glaumalis de Vezelet._
Lyon, 1548, in-8 et 1549, in-16.--_Defenses de_ LOUIS MEIGRET,
_touchant son livre de l’ortographe françoise, contre les censures
et calomnies de Glaumalis de Vezelet (Guillaume des Autels) et
ses adherans_. Paris, Wechel, 1550, in-4 de 18 ff.; Lyon, 1550,
in-8.--_Replique de_ GUILLAUME DES AUTELZ _aux furieuses defenses_
de Louis Meigret. Lyon, Iean de Tournes et Guill. Gazeau, 1551,
pet. in-8 de 127 pp. (La _Replique_ finit à la p. 74.)--_Réponse
à la dézesperée replique de Glaumalis de Vezelet, transformé en
Gyllaome des Aotels._ Paris, 1551, in-4 de 95 pp.
Meigret est un de ces esprits rigides qui n’admettent pas de compromis
entre la configuration étymologique et la configuration de la
_prolation_, comme on disait de son temps. Contrairement à l’école
toute-puissante des érudits de la Renaissance, il annonce qu’il a
travaillé pour _le commun peuple_.
«Ie ne voy point, dit-il, de moyen suffisant ny raisonnable excuse
pour conseruer la façon que nous auons d’escrire en la langue
françoyse... Notre écriture, pour la confusion et commun abus des
letres, ne quadre point entierement à la prononciation.
«Les voix, ajoute-t-il, sont les elemens de la prononciation, et les
letres les marques ou notes des elemens..... Puisque les letres ne
sont qu’images de voix, l’escriture deura estre d’autant de letres
que la prononciation requiert de voix; si elle se trouve autre, elle
est faulse, abusiue et damnable.»
Meigret a proposé d’excellentes simplifications que l’usage a
sanctionées pour quelques-unes, comme l’emploi de _ç_ qu’il emprunte,
dit-il, aux Espagnols[129], la suppression du _g_ dans les mots où
il n’est pas prononcé, tels que _cognoistre, ung, besoing_, etc., où
il n’était qu’un signe orthographique usité au siècle précédent pour
indiquer la nasalité. Il biffe le _d_ de _advenir, advisé_. Il veut
qu’on écrive _dit, fait_, et non _dict, faict_; _bete, fete_ et non
_beste, feste_.
[129] Voir plus haut, p. 177, l’article de Geofroy Tory.
D’autres modifications qu’il a proposées n’ont pas prévalu, ce qui
est regrettable pour quelques-unes, telles que _dixion_ ou _diccion_,
au lieu de _diction_; _manifestacion, annonciacion_, etc.; le _n_ à
jambage pour _gn_ mouillé.
Il ne se fait pas illusion sur les chances de succès de sa réforme:
«La plus part de nous, François, usent de cette superfluité de letres
plus POUR PARER LEUR ESCRITURE que pour opinion qu’ilz ayent qu’elles
y soient necesseres... sans avoir égard si la lecture, pour laquelle
elle est principallement inuentée, en sera facile et aisée. I’ose
bien d’auantage asseurer que c’est bien l’vne des principales causes
pour laquelle ie n’espère pas iamès, ou pour le moins il sera bien
dificile, que la superfluité de letres soit quelquefois corrigée,
quoy qu’il s’ensuyue espargne de papier, de plume et de temps, et
finablement facilité et aisance de lecture à toutes nations.»
Meigret eut l’honneur de faire école. Pendant plusieurs années on
parla beaucoup des _meigreitistes_ et l’on rompit des lances, dont le
fer n’était pas toujours émoulu, contre eux ou en leur honneur[130].
Ronsard, du Bellay et Baïf se déclarèrent partisans du système. Mais ce
mouvement dut bientôt s’assoupir.
[130] Voir _Replique de Guillaume des Autelz_.
Tout novateur en fait d’orthographe échouera s’il porte un trouble trop
grand dans les habitudes, et s’il veut atteindre sur-le-champ un but
dont on ne peut approcher qu’avec l’aide du temps. En effet, Meigret
fut forcé plus tard d’abandonner son propre système dans sa traduction
du livre des _Proportions du corps humain_, d’Albert Dürer, et il ne
fut repris complétement par personne.
Quel qu’ait été le sort de ces systèmes, aujourd’hui tombés dans
l’oubli ou dépassés, ils ne méritent ni la dérision ni le blâme. Les
luttes ardentes qu’ils ont provoquées ont servi à l’élucidation et à
l’affermissement des principes qui ont porté si haut l’éclat de notre
littérature. Plusieurs modifications de détail longtemps dédaignées ont
été d’ailleurs reprises dans des temps plus favorables.
JOACHIM DU BELLAY. _La Defense et illustration de la langue
françoise_, par I. D. B. A. Paris, A. L’Angelier, 1549 et 1557 pet.
in-8; _ibid_, F. Morel, 1561, in-4, et autres. (Réimprimée aussi
sous le titre d’_Apologie pour la langue françoise_.)
Dans ce célèbre plaidoyer, où du Bellay revendique pour notre langue
la supériorité que lui assurerait surtout son «recours à ses origines
nationales», tout ce qu’il dit pour faciliter l’étude du français
s’applique naturellement à l’orthographe, et dans son _Avis au lecteur_
il s’exprime ainsi:
«Quant à l’orthographe, j’ai plus suivy le commun et antique usage
_que la raison_, d’autant que cette nouvelle (mais légitime à mon
jugement) façon d’escrire est si mal reçüe en beaucoup de lieux,
que la nouveauté d’icelle eust pu rendre l’œuvre, non gueres de soy
recommandable, mal plaisant, voire contemptible aux lecteurs.»
Et ailleurs il dit:
«J’entends bien que sur ce qui reste à faire, les professeurs des
langues ne seront pas de mon opinion, encore moins les vénérables
Druydes, qui, pour l’ambitieux désir qu’ilz ont d’estre entre nous ce
qu’estoit le philosophe Anacharsis entre les Scythes, ne craignent
rien tant que le secret de leurs mystères, qu’il faut apprendre
d’eux, soit descouvert au vulgaire.» Dans un autre endroit, en
parlant «de la similitude de son et de la dissemblance d’orthographe
des _ei_ et _oi_ (écrits maintenant _ai_) et des mots _maistre_ et
_preste_, de _Athenes_ et _fonteines_ (maintenant écrit _fontaines_),
_cognoistre_ et _naistre_», il dit «qu’il doit suffire aux poëtes que
les deux dernières syllabes soient uniformes; ce qui arriveroit en
la plus grande part, tant en voix qu’en escripture, si l’orthographe
françoise n’eût point esté dépravée par les praticiens. Et pour
ce que Meigret, non moins amplement que doctement, a traité ceste
partie, lecteur, je te renvoye à son livre.»
Ainsi on voit que s’il osait le faire, il suivrait Meigret dans son
système, qui a le défaut d’être trop hardi, et, cette opinion, il la
confirme de nouveau dans sa postface avec une naïveté toute gauloise:
«_I’approuve et loue grandement les raisons de ceux qui ont voulu
reformer l’orthographie._ Mais voyant que telle nouueauté desplaist
aux doctes comme aux indoctes, i’aime beaucoup mieux louer leur
inuention que de la suyure, pource que ie ne fay pas imprimer mes
œuures en intention qu’ilz seruent de cornetz aux apothiquaires ou
qu’on les employe à quelque autre plus vil mestier.»
JACQUES PELLETIER, du Mans. _Dialoguę[131] dę l’Ortografę e
Prononciation Franço̱esę, departì an deus liuręs_. A Poitiers, par
Ian e Enguilbert dę Marnef, a l’anseignę du Pelican, 1550 (privil.
de 1547), pet. in-8 de VIII ff. et 216 pp.[132]; Lyon, Iean de
Tournes, 1555, pet. in-8 de IV et 136 ff.--_L’Art poëtiquę, departì
an deus liuręs._ Lyon, Iean de Tournes, 1555, in-8, de 118 pp.
[131] L’_e_ muet, que nous figurons ici avec une cédille, est
représenté dans ce volume par un _e barré_.
[132] Les 37 premières pages sont consacrées à une _Apologie à
Louis Meigret Lionnoes_, datée de Poitiers le 5 janvier 1549.
Pelletier, sans partager en tout l’opinion de Meigret, se montre
très-favorable à sa réforme. Cet opuscule lui a valu _la Reponse
de L. Meigret à l’apologie de Iacques Pelletier_. Paris, Wechel,
1550, in-4 de 10 ff.
Le petit volume de Pelletier est intéressant et instructif. La forme
d’entretiens, qu’il a adoptée, où chacun de ses interlocuteurs,
Jean Martin, Denys Sauvage, Théodore de Bèze, le seigneur Dauron,
combat ou défend, avec clarté et une parfaite bonne foi, la réforme
orthographique de l’auteur, nous permet de juger quelles étaient,
à l’époque de la Renaissance, les idées des hommes instruits sur
l’écriture française et ses principes; et, bien que les systèmes
plus ou moins absolus de Sylvius, de Meigret, de Pelletier, de Baïf,
n’aient point été adoptés, on se félicite de voir tout le chemin que
depuis le seizième siècle l’écriture a fait pour se rapprocher de la
prononciation.
On écrivait par exemple, comme nous le voyons dans l’ouvrage de
Pelletier, _soubcontrerolleur_, que nous écrivons aujourd’hui
_sous-contrôleur_, et que nous pourrions écrire _soucontrôleur_, comme
nous écrivons _soutenement, soucoupe_, etc. On prononçait _sou, mou,
cou, pou_, et l’on écrivait _sol, mol, col, pol_. Bien qu’on prononçât
_dîne ti, ira ti_, on écrivait _dîne il, ira il_. Nous avons fait
depuis ce temps un commencement de retour à la forme primitive du
présent de l’indicatif en écrivant _dîne-t-il, ira-t-il_.
Pelletier supprimait les lettres étymologiques de provenance grecque et
écrivait _teologie, teze, filosofie, cretien_, etc.
L’écriture figurative de la parole proposée par Pelletier ayant, comme
celle des autres réformateurs de son époque, l’inconvénient de donner
un aspect étrange et désagréable à l’impression, ne fut accueillie ni
par les gens de cour ni par les imprimeurs.
JOACHIMI PERIONII _benedictini cormœriaceni Dialogorum de linguæ
gallicæ origine, eiusque cum græca cognatione, libri quatuor_.
Parisiis, apud Sebastianum Niuellium, 1555, in-8, de XXXVI et 149
ff.
Périon a écrit en latin un ouvrage dont le plan a beaucoup d’analogie
avec la _Conformité du language françois avec le grec_ de Henri
Estienne. La recherche des étymologies et d’une parenté chimérique avec
le grec l’a beaucoup plus occupé que le perfectionnement de l’écriture
de son temps, surchargée, comme on sait, d’une si grande quantité
de lettres superflues. Étranger, aussi bien que ses contemporains,
à l’exception de Sylvius, à toute critique philologique, il admet,
au milieu de judicieuses découvertes, des explications qui feraient
sourire à bon droit les linguistes de nos jours.
Ainsi il est plus latiniste et helléniste en orthographe française
qu’aucun de ses émules. Il écrit _achapter_ (acheter), _acouter_
(ἀκούειν), _præteur_ (prætor), _pœne_ (peine, de pœna), _sœur_ (soror),
pour distinguer ce mot de _seur_ (sûr, _securus_), _aglanthier_
(églantier, de ἄκανθα), _basme_ (baume, de _balsamum_), _contendents,
coulteau_ (cultellus), _droëct_ (_jus_), _hostruche_ (autruche,
de ὁ στρουθός). Il recommande même _onnyon_ (oignon, de κρομμυών),
_egraphigner_ (égratigner), _grephyer_ (greffier), _thuer_ (occire, de
θύειν ), etc.
La direction exclusivement hellénique de son travail, qui l’entraîne
à ne tenir aucun compte de la provenance germanique ou celtique, ou
même de la basse latinité, l’amène à écrire _buthyner_ (de βουθυνεῖν),
au lieu de _butiner_, de l’ancien allemand _büte, büten_; _mokker_,
de μωκκάσθαι, tandis qu’on a découvert en gallois le radical celtique
_moc_, d’où _moquerie_; _gambe_ et _gambon_ (_jambe, jambon_) de
καμπή, au lieu du celtique (en écossais, _gamban_, en irlandais,
_gambun_); _Ianthil homme_, dont l’étymologie _gentilis_ était pourtant
si claire; enfin _non cheillant_ (de νωχελής), au lieu de l’ancien
verbe _chaloir_, qui nous a laissé cette locution: _Il ne m’en chaut_.
Périon nous offre un curieux exemple des inconvénients de la méthode
étymologique poursuivie inconsidérément et à outrance en matière
d’orthographe.
Il propose de supprimer l’_s_ dans _hoste_, et voudrait que la lettre
_a_ remplaçât la lettre _e_ partout où _e_ se prononce _a_, attendu,
dit-il, qu’il n’y a que les _sapientes_ qui sachent qu’il faut écrire
_science_ ce qui se prononce _sciance_. Il voit avec peine les savants
écrire _escrivents, oïents_ et _proueoents_ (_scribentes, audientes,
providentes_), tandis que certains participes sont écrits par _a_.
Il admet les accents sur les voyelles, mais il en fait un emploi
différent de celui auquel l’usage s’est fixé. Il se sert de l’accent
circonflexe, avec d’autres savants du seizième siècle que je cite,
devançant ainsi les grammairiens de près d’un siècle et demi. Il écrit
_aîse, boúrgois_ (civis) et _bourgoîse, françoîse_ (française),
_croîstre_ et _cognoîstre_.
JEHAN GARNIER. _Institutio gallicæ linguæ ad usum juventutis
germanicæ, ad illustrissimos juniores principes landtgravios Hæssiæ
conscripta. Authore Ioan. Garnerio._ Marpurgi Hæssorum, ap. Io.
Crispinum, 1558, pet. in-8.
M. Ch.-L. Livet a donné une analyse très-étendue de ce livre dans
son ouvrage intitulé: _La Grammaire française et les Grammairiens
au_ XVIe _siècle_[133]. Garnier, dans ce traité très-utile pour
l’histoire des variations de l’orthographe, se plaint amèrement des
lettres étymologiques inutiles et du contraste de l’écriture avec la
prononciation, ce qui répugne aux étrangers et à tout lecteur: «_Quod
tædiosum valde molestumque fuit lectoribus; atque linguam ipsam odiosam
et difficilem omnibus peregrinis reddidit. Siquidem merito omnes
conquerentur, et ab ejus lectione abhorrent quod aliter scribamus,
aliter vero pronuntiemus._»
[133] Paris, Auguste Durand, 1859, in-8.
JEAN PILLOT. _Gallicæ linguæ institutio, latino sermone conscripta,
per Ioannem Pilotum, barrensem_. Parisiis, apud A. Wechelum, seu
Steph. Groulleau, 1561 (privil. de 1557), pet. in-8, de 268 pp. et
2 ff. (Souvent réimprimé.)
L’ouvrage de Pillot, analysé avec soin par M. Livet, p. 270 de son
livre cité page 190, n’est utile que pour la constatation de l’écriture
et de l’orthographe à la fin du XVIe siècle. L’abus des lettres
majuscules était devenu tel que Pillot, voulant régler leur emploi,
l’étend au point qu’il aurait mieux fait d’énumérer les mots qui
devraient n’en pas prendre.
ABEL MATHIEU, natif de Chartres. _Devis de la langue françoyse, à
Jehanne d’Albret, royne de Navarre, duchesse de Vendosme_, etc.
Paris, imprimerie de Richard Breton, 1559-60, 2 part. en 1 vol.
pet. in-8 de 44 et 39 ff. (en caractères de civilité).--_Devis de
la langue francoise_....., par A. M., _Sieur des Moystardières_.
Paris, veufue Richard Breton (et Jean de Bordeaux), 1572, pet.
in-8, de IV ff. prél. et 64 ff. (Le _Devis de la langue_ finit au
f. 35 verso.)
L’auteur n’est point un grammairien, mais un gentilhomme devisant de
la langue pour le plaisir des dames. Sans être réformateur, il est
indépendant. «Notre langue est à nous, dit-il; les Grecs et les Latins
n’ont rien à y voir.»
Il n’approuve l’emploi du _s_ long, du _h_ et de l’_y_ que parce que
«ces lettres, par leur forme, servent d’ornement et d’ampliation à
l’escripture et lui donnent de la grace suivant la similitude dont il a
usé de l’œil à la peinture[134].»
[134] Et en effet, si l’on jette les yeux sur les spécimens
de calligraphie du XVIe siècle et même sur les chefs-d’œuvre
d’écriture de Jarry au XVIIe, on voit que les artistes se
complaisaient dans la belle forme qu’ils donnaient aux lettres
longues, et particulièrement à l’_y_.
PIERRE RAMUS (la Ramée). _Gramerę._ Paris, André Wechel, 1562, pet.
in-8, de 126 pp. et 1 f. d’errata. (1re édit. anonyme.)--_Grammaire
de P. de la Ramee, lecteur du roy, etc._ Paris, A. Wechel, 1572,
pet, in-8, de 9 ff. prél. et 211 pp.; _ib., Denys du Val_, 1587,
pet. in-8, de 223 pp.
La Ramée, plus connu sous le nom de Ramus, lecteur du roi en
l’Université de Paris, savant latiniste, helléniste et hébraïsant,
auteur d’ouvrages fort appréciés de son temps sur la dialectique, les
mathématiques, la langue latine et la langue grecque, est peut-être
le plus érudit des auteurs de réformes de l’écriture française.
Son système a pour but de représenter avec une fidélité absolue la
prononciation par l’écriture, et l’on peut dire qu’il y réussit presque
aussi bien peut-être que ses représentants de nos jours, M. Marle et M.
Féline. Grâce à son petit livre, nous sommes en mesure de prononcer le
français comme un orateur au temps de Henri III. Ce n’est pas un faible
service rendu à la philologie, et nous serions heureux qu’il y eût eu
un Ramus dans Athènes au temps de Périclès, et dans Rome sous Auguste.
A l’exception de l’_e_ muet, qu’il représente par un _e_ à boucle
inférieure et que je représenterai par ε; de _l_ et _ll_ mouillé, qu’il
écrit par _l_ à boucle et que je figurerai par λ; du _ch_, qu’il figure
par _c_ avec boucle et que je remplace par ξ; de _gn_, par η, et de
_nt_, qu’il écrit par _n_ à boucle dans les mots en _ant_ final, Ramus
n’introduit dans son écriture aucun caractère nouveau, ni étranger au
français. Il met ainsi un signe simple à la place des signes binaires
ou _digrammes_, et il donne à toutes ses lettres une prononciation
constante et unique. Le _c_ se prononce comme le _cappa_, le _g_ comme
le _gamma_ des Grecs. Le _s_, si embarrassant pour les étrangers, n’a
qu’une seule valeur, celle du _sigma_. Toute lettre nulle dans la
prononciation disparaît de son écriture, et il se passe même d’accents,
simplification qui n’est pas à dédaigner pour l’écriture cursive.
Il résulte de cette méthode une grande économie dans l’écriture et
l’impression, comme on va en juger:
«Apres avoer rεconu (ami lecteur) sε cε j’avoe publie dε la Gramerε
tan’ grecε cε latinε, j’e prin’ plezir a considerer selε dε ma
patriε: dε lacelε (comε jε puis estimer par le’ livrε’ publies
environ dεpui’ trent’ ans ensa) lε premier auteur a ete Jacε’ du Boes
(Sylvius), exelen’ profeseur dε medεsinε, ci entr’ autre’ ξozεs a
taξe a reformer notr’ ecriturε e la ferε cadrer a la parolε. Etienε
Dolet a fet celcε trete, comε de’ poins et apostrofε: mes lε batiment
dε set’ euvrε plu’ haut e plu’ maηificε, e dε plu’ riξε e divers’
etofε, e’ proprε a Loui’ Megret: Toutεfoes il n’a pas persuade a
un ξacun sε c’il pretendoet touξan’ l’ortografε: Jacε Pelεtier a
dεbatu sε point en deu’ dialogεs subtilεment e doctεment: Giλaumε des
Autes (Autels) l’a fort combatu pour defendrε e meintεnir l’ansien’
ecriturε. Le’ plu’ nouveaus ont evite setε controversε, e on’ fet
celcε formε dε doctrinε ξacun a sa fantaziε, Jan Pilot en latin,
com’ avoe’ fet Jacε’ du Boes au paravant, Robert Etienε en fransoes,
le’celz tous jε louε et prizε ξacun pour son meritε, en sε c’ilz sε
sont eforse dε nou’ doner sε pourcoe nous maηifion’ la langε grecε e
latinε, s’et a dirε la loe dε bien parler.»
On jugera, par cette citation, des avantages et des vices du système de
Ramus. Toute méthode phonétique doit être absolue comme son principe,
pour remplir complétement son objet: la certitude de la prononciation,
la facilité et la rapidité de l’écriture. Celle de Ramus ne l’est
pas. Il eût fallu se décider, dans cette voie, à écrire _prεmie,
batiman, subtilεman_, et non _premier, batiment, subtilεment_, comme
le fait l’auteur; _mintεnir_, et non _meintεnir_. Autrement on laissé
subsister, en même temps que le doute dans la lecture, toute la
subtilité des distinctions d’origine et d’étymologie. L’écriture, d’un
autre côté, comme l’ont si bien remarqué les sténographes, ne peut
être facile et prompte qu’à condition de supprimer les _levées_ de la
main nécessitées par toutes ces apostrophes prodiguées par Ramus, plus
longues à former que les lettres muettes dont elles tiennent la place.
A ce point de vue, tout trait nouveau ajouté à une lettre entraîne
un retard équivalant au bénéfice de la suppression d’une lettre ou
d’un accent. Les réformateurs phonographes, y compris Ramus (excepté
Domergue et Marle), ont reculé devant cette nécessité, inhérente à
leur méthode, qui forcerait d’abandonner la marque du pluriel quand
elle ne se fait pas sentir à l’oreille, et le public, avec son bon
sens pratique, a dédaigné des systèmes entachés d’inconséquence, qui
mutilaient la grammaire sans grand profit comme économie de temps et
comme simplicité.
Pierre Ramus a le mérite d’avoir, deux siècles avant nos grammairiens
et nos dictionnaires, distingué le _v_ de l’_u_, le _j_ de l’_i_, et
ces deux consonnes ont porté longtemps le nom de consonnes _ramistes_,
en souvenir de leur célèbre patron.
Dans l’édition de 1572, l’auteur, pour remédier sans doute à la
difficulté que les gens du monde avaient éprouvée à lire son écriture,
a placé dans une colonne en regard son texte orthographié selon la
manière ordinaire.
ÉTIENNE PASQUIER[135], dans une de ses «Lettres à M. Ramus, professeur
du Roy en la philosophie et les mathématiques», combat avec raison
l’excès dans lequel ce savant, renchérissant sur Meigret et Peletier,
était tombé, en bouleversant notre orthographe, et, par suite de cet
excès même, Pasquier se prononce encore plus fermement pour le maintien
des anciens usages. Tel est l’effet ordinaire de toute exagération en
matière de réformes.
[135] Les _Œuvres d’Estienne Pasquier_, 2 vol. in-fol.,
Amsterdam, 1723, t. II, p. 55.
On lira avec intérêt cette longue Lettre, où, après avoir réfuté
le système de Ramus, il traite particulièrement des diphthongues.
Malheureusement, nous ne possédons plus le texte _original_
de Pasquier; mais dans l’impression, qui est de près de cent
soixante-quinze ans postérieure à l’époque où il écrivait, on paraît
s’être attaché en grande partie à suivre celle de l’ancienne édition.
On en pourra juger par ce que je transcris ici de cette lettre, où
d’ailleurs Pasquier consent que, «s’il se trouve dans notre orthographe
quelques choses aigres, on y puisse apporter quelque douceur et
attrempance».
«Or sus, je vous veux denoncer une forte guerre, et ne m’y veux pas
presenter que bien empoint. Car je sçay combien il y a de braves
capitaines qui sont de vostre party. Le premier qui de nostre temps
prit ceste querelle en main contre la commune, fut Louys Meigret,
et aprés luy Jacques Peletier, grand poëte, arithmeticien, et bon
medecin, que je puis presque dire avoir esté le premier qui mit
nos poëtes françois hors de page. A la suitte desquels vint Jean
Antoine de Baïf, amy commun de nous deux, lequel apporta encores
des regles et propositions plus estroites. Et finalement vous[136],
pour clorre le pas, avez fraischement mis en lumière une grammaire
françoise, en laquelle avez encores adjousté une infinité de choses
du vostre, plus estranges que les trois autres. Je dy nommément plus
estranges; car plus vous fourvoyez de nostre ancienne ortographe
(_sic_) et moins je vous puis lire. Autant m’en est-il advenu voulant
donner quelques heures à la lecture de vos partisans. Je sçay que
vostre proposition est trés-précieuse, de prime rencontre; car si
l’escriture est la vraye image du parler, à quoy nous pouvons nous
plus estudier que de representer par icelle en son naïf, ce pourquoy
elle est inventée? Belles paroles vrayement. Mais je vous dy que
quelque diligence que vous y apportiez, il vous est impossible à
tous de parvenir au dessus de vostre intention. Je le cognois par
vos escrits: car combien que vous décochiez toutes vos fleches à un
mesme blanc, toutes fois nul de vous n’y a sçeu attaindre (_sic_):
ayant chacun son orthographe particuliere, au lieu de celle qui est
commune à la France. Comme de faict nous le voyons par l’Apologie que
Peletier a escrit encontre Meigret, où il le reprend de plusieurs
traits de son orthographe. Et vous mesmes ne vous rapportez presque
en rien par la vostre à celle, ny de Meigret, ny de Peletier, ny
de Baïf. Qui me faict dire que pensant y apporter quelque ordre,
vous y apportez le desordre: parce que chacun se donnant la mesme
liberté que vous, se forgera une orthographe particuliere. Ceux qui
mettent la main à la plume prennent leur origine de divers païs de
la France, et est mal-aisé qu’en nostre prononciation il ne demeure
tousjours en nous je ne sçay quoy du ramage de nostre païs. Je le
voy par effect en vous, auquel, quelque longue demeure qu’ayez faite
dans la ville de Paris, je recognois de jour à autre plusieurs traits
de vostre picard, tout ainsi que Pollion recognoissoit en Tite-Live
je ne sçay quoy de son padouan. J’adjouste que soudain que chacun
en son particulier se faict accroire estre quelque chose entre
nous, aussi nous veut-il servir de mots non meilleurs, ains qu’il
nous debite, par une faulse persuasion, pour tels. Le courtisan
aux mots douillets nous couchera de ces paroles, _reyne, allét,
tenét, venét, menét_: comme nous vismes un des Essars, qui,
pour s’estre acquis quelque reputation par les huit premiers livres
du roman d’Amadis de Gaule, en ses dernieres traductions de Josephe
et de Dom Flores de Gaule, nous servit de ces mots, _amonester,
contenner, sutil, calonnier, aministration_. Ni vous ni moy (je
m’asseure) ne prononcerons, et moins encores escrirons ces mots de
_reyne, allét, tenét, venét_, et _menét_, ains demeurerons en nos
anciens qui sont forts, _royne, alloit, venoit, tenoit, menoit_. Et
quant à mon particulier, des à present, je proteste d’estre resolu
et ferme en mon ancienne prononciation, d’_admonnester, contemner,
subtil, calomnier, administrer_. En quoy mon orthographe sera autre
que celle de des Essars, puis que ma prononciation ne se conforme
pas à la sienne. Peletier, en son dernier livre de l’Orthographe et
prononciation françoise, commande d’oster la lettre G des paroles
esquelles elle ne se prononce, comme en ces dictions, _signifier,
regner, digne_; quant à moy je ne les prononçay jamais qu’avecques
le G. En cas semblable Meigret, en sa Grammaire françoise,
escrit, _pouvre_ et _sarions_; d’autant que vray-semblablement sa
prononciation estoit telle, et je croy que celuy qui a la langue
françoise naïfve en main, prononcera, et par consequent escrira
_pauvre_ et _sçaurions_. A tant puis que nos prononciations sont
diverses, chacun de nous sera partial en son escriture. La volubilité
de la langue est telle, qu’elle s’estudie d’addoucir, ou pour mieux
dire, racourcir ce que la plume se donne loy de coucher tout au
long par escrit. Et de fait, n’estimez pas que les Romains en ayent
usé autrement que nous: car quand je ly dans Suetone qu’Auguste
fust du nombre de ceux qui pensoient qu’il falloit escrire comme on
prononçoit, je recueille que l’escriture ne symbolizoit (_sic_) en
tout au parler, ains qu’Auguste, par une opinion particuliere, telle
que la vostre, estoit d’un advis contraire à la commune, toutesfois
si ne le peut-il gaigner: d’autant que du temps mesmes de Neron,
Quintilian nous enseigne que l’on escrivoit autrement qu’on ne
prononçoit.....»
[136] Il paraîtrait par ce passage que Pasquier n’avait pas
connaissance de la première édition de la Gramère de la Ramée,
publiée en 1562 chez Wechel, sans nom d’auteur: autrement
il n’eût pas été assez injuste pour donner la priorité à la
tentative faite par Jean-Antoine de Baïf dans les _Etrennes
de poezie françoise_, dont le privilége est de 1571 et
l’édition datée de 1574. L’antériorité de Ramus, appuyée sur le
rapprochement des dates, ne saurait être un moment douteuse.
D’ailleurs, dans l’énumération que ce savant fait, dans
l’édition de 1562, de tous ses prédécesseurs dans la carrière
de la réforme, énumération que j’ai transcrite plus haut (p.
192), il n’est nullement question de Baïf. Toutefois, dans sa
seconde édition, datée de 1572, Ramus ajoute, après l’énoncé des
écrivains indifférents ou même hostiles à ses idées, ce passage:
«Naguère I. A. de Baif a doctement et vertueusement entreprins
le poinct de la droicte escripture, et la fort esbranlé par ses
viues et pregnantes persuasions.»
Comme il ne peut être ici question de l’édition des _Etrennes_
datée de 1574, c’est-à-dire mise au jour deux ans après la
deuxième édition de la _Gramère_ de la Ramée, il est à croire
que le poëte Baïf aura publié quelque chose sur ce sujet dans
l’intervalle compris entre 1562 et 1572, ou bien qu’il existe une
édition des _Étrennes_ publiée l’année même du privilége (1571)
et complétement inconnue aux bibliographes.
La lettre de Pasquier se termine ainsi: «..... A quel propos donc
tout cela? Non certes pour autre raison, sinon pour vous monstrer
qu’il ne faut pas estimer que nos ancestres ayent temerairement
orthographié, de la façon qu’ils ont faict, ny par consequent
qu’il falle (_sic_) aisément rien remuer de l’ancienneté, laquelle
nous devons estimer l’un des plus beaux simulachres qui se puisse
presenter devant nous, et qu’avant que de rien attenter au prejudice
d’icelle, il nous faut presenter la corde au col, comme en la
republique des Locriens: et à peu dire que tout ainsi qu’anciennement
en la ville de Marseille ils executoyent leur haute justice avec
un vieux glaive enroüillié, aymans mieux user de celuy-là que d’en
rechercher un autre qui fust franchement esmoulu, aussi que nous
devons demeurer en nostre vieille plume. Je ne dy pas que s’il se
trouve quelques choses aigres, l’on n’y puisse apporter quelque
douceur et attrempance, mais de bouleverser en tout et par tout sens
dessus dessous nostre orthographe, c’est, à mon jugement, gaster
tout. Les longues et anciennes coustumes se doivent petit à petit
desnoüer, et suis de l’opinion de ceux qui estiment qu’il vaut mieux
conserver une loy en laquelle on est de longue main habitué et
nourry, ores qu’il y ait quelque defaut, que, sous un pretexte de
vouloir pourchasser un plus grand bien, en introduire une nouvelle,
pour les inconveniens qui en adviennent auparavant qu’elle ait pris
son ply entre les hommes. Chose que je vous prie prendre de bonne
part, comme de celuy, lequel, combien qu’il ne condescende à vostre
opinion, si vous respecte-t-il et honore pour le bon vouloir qu’il
voit que vous portez aux bonnes lettres. A Dieu.»
HENRI ESTIENNE. _Traicté de la conformité du language françois
auec le grec_ (sans lieu ni date, mais Genève, 1565), pet. in-8
de 16 ff. prél. et 159 pp.; Paris, Rob. Estienne, 1569, pet.
in-8 de 18 ff. prél. et de 171 pp.; _nouvelle édit., accomp. de
notes, et précéd. d’une étude sur cet auteur, par L. Feugère_.
Paris, Delalain, 1853, in-8 de CCXXXVI et 223 pp.--_Deux dialogues
du nouveau langage francois italianizé, et autrement desguizé,
principalement entre les courtisans de ce temps_ (Genève, 1578),
pet. in-8 de 16 ff. prél. et 623 pp.; Anvers, Guill. Niergue, 1579
et 1583, in-16.--_Proiet du liure intitulé_ DE LA PRECELLENCE DU
LANGAGE FRANÇOIS. Paris, Mamert Patisson, 1579, pet. in-8 de 16 ff.
et 295 pp.; _nouvelle édit. accomp. d’une étude sur cet auteur et
de notes, par L. Feugère_. Paris, Delalain, 1850, in-8 de XLIV et
400 pp.--_Hypomneses de gallica lingua peregrinis eam discentibus
necessariæ; quædam vero ipsis Gallis multum profuturæ._ (Genevæ),
1582, pet. in-8 de 6 ff. prél., 215 et 11 pp.
Quoique Henri Estienne, fils de Robert, par la disposition hellénique
de son esprit[137] et sous l’influence de ses études, ait en général
rapproché l’orthographe française de l’orthographe grecque, il
reconnaît la nécessité de simplifier notre écriture. Dans son _Traité
de la conformité du language françois avec le grec_, p. 159, il termine
ainsi l’avis au lecteur:
[137] Son père lui fit apprendre le grec avant le latin.
«I’ay aussi vn mot à dire touchant l’orthographe de ce liure:
c’est que ie ne l’approuue pas du tout comme elle est: ains que
ma deliberation estoit de faire tailler quelques poinçons expres
pour les lettres superflues quant à la prononciation, et toutesfois
characteristiques. Mais ayant eu le temps trop court pour ce faire,
i’ay remis telle entreprise iusques à l’autre liure françois promis
ci-dessus: lequel surpassera ma promesse... s’il plaist à Dieu me
prester la vie encores quelques mois.»
La multiplicité des travaux de Henri lui aura fait ajourner ce projet,
car toute trace de ce passage a disparu dans les réimpressions de ce
livre. Je le regrette, car je ne doute pas qu’il ne s’agisse ici de
modifier le _ch, ph, th, st_ helléniques, qu’il eût ramenés à des
formes simples comme χ, φ, θ, ς.
Ce docte imprimeur a compris, mieux qu’on ne l’a fait de son temps,
le mode de formation des mots que le français emprunte aux langues
anciennes. Il a bien vu que _blâmer_ et _blasphémer_ sont un même mot
βλασφημεῖν, l’un sous sa forme française, l’autre sous la forme grecque.
Bien qu’il ait fixé l’origine des mots suivants, il admet par renvoi
seulement l’orthographe rigoureusement étymologique ainsi indiquée par
lui dans la troisième colonne:
caresser de χαρίζεσθαι charesser
cédule σχέδη schédule
cerfeuil χαιρέφυλλον cherfueil
chicorée κιχώριον cichorée
esquinancie συνάγκη squinancie
dyssenterie δυσεντερία dysentérie[138]
migraine haêmikrania hémicranie
orthographe ὀρθογραφία orthographie
fiole φιάλη phiole
seringue σύριγξ syringue
rime ῥύθμος ╭ rhythme
╰ qu’il écrit rythme
autruche[139] ὁ στρουθός ostruche
sciatique[140] ἰσχιάς ischiatique
[138] C’est ainsi que ce mot devrait être écrit.
[139] Il écrit avec raison _ostruche_, ὁ στρουθός. Il écrit
_troter, raptasser_, qu’il fait venir de ῥάπτειν; utilisant le
_z_, il écrit _gargarizer, ozeille, pezer, pindarizer, riz_; il
écrit _mistère_ sans _y_, et _sifler_, que l’étymologie erronée
qu’il invoque, σιφλοῦν aurait dû lui faire écrire avec _ph_.
[140] Il blâme dans cette orthographe la suppression, à
contre-sens, de l’_i_.
Dans les mots dérivés du latin, il propose la suppression de certaines
lettres muettes, abusivement employées de son temps sous couleur
d’étymologie. Telles sont _l_ dans _chevaulx, animaulx, aulcun,
maulx_. «Notre _au_, dit-il, tient lieu du _al_ primitif. Mais il faut
conserver cet _l_ dans _coulpe_ (culpa), _poulpe_ (aujourd’hui _pulpe_,
de pulpa).» Comme Ronsard et autres, il écrit _aureilles_.
On voit par ces exemples quel esprit de sage critique et de fine
observation philologique avait su déployer déjà le savant helléniste
typographe qui nous a laissé, dans ses _Dialogues du nouveau langage
françois italianizé_, un document si curieux pour l’histoire du
français et un si brillant témoignage d’une érudition spirituelle et de
bon aloi.
JEAN-ANTOINE DE BAÏF. _Etrénes de poézie fransoęze an vęrs
mezurés._ Paris, Denys du Val, 1574, pet. in-4, de 16 ff. non
chiff. et 20 ff. chiff.
L’insuccès de ses devanciers ne rebuta pas ce poëte. Dans son
système de l’orthographe il est plus novateur que Ramus, auquel il
n’emprunte que ses lettres avec cédille (_c, l, n_). Il distingue
trois _e_: _bref_ (muet), _long_ (ouvert), qu’il figure par un _e_
avec cédille[141], et _commun_ (fermé) représenté par un _e_ avec
une apostrophe. Partant du principe que chaque son devrait être
représenté par un signe particulier, il substitue aux diphthongues
ou triphthongues _œu_ ou _eu_, _ou_ et _au_ et _eau_, de nouveaux
caractères inventés par lui. Le premier est un _e_ dont le trait
se prolonge de manière à former un _v_; le second ressemble au ȣ
grec[142]; le troisième n’est que la lettre _a_ modifiée de la même
façon que l’_e_ dans le cas précédent. Le _c_ dur est remplacé par
le _k_, et les consonnes _h_ muet, _q_ et _x_ sont proscrites comme
inutiles. Il est supérieur à Ramus en ce qu’il remplace partout
_em, en_, par _an_. Il supprime comme lui les lettres doubles qui
ne se prononcent pas; mais, pour les syllabes finales, il est moins
_phonographe_ que Ramus, et, sans faire, comme lui, disparaître la
marque du pluriel, il se borne à remplacer l’_e_ muet final par une
apostrophe, lorsque le mot suivant commence par une voyelle. Ce qu’il
y a de curieux dans son système, c’est qu’il écrit d’un seul mot les
adverbes composés de plusieurs membres, mais exprimant une seule idée,
comme _ojȣrdui_ (aujourd’hui), _tȣdemème_ (tout de même), _tȣtalantȣr_
(tout à l’entour), _sansèsse_ (sans cesse).
[141] Notre diphthongue _ai_ est considérée par lui comme _e_
long.
[142] Dans les idées phonographiques c’est une heureuse
innovation. La voyelle que nous faisons figurer par le double
signe _ou_, et qui n’est qu’un son simple, est représentée dans
toutes les langues de l’Europe, excepté le grec, par un seul
signe.
Il écrit _duk d’Alanson, egzakte ekriture, élémans, anploiér,
komansant_.
A la fin de sa préface, il promet au lecteur un _Avęrtisemant tant sur
la prononsiasion fransoęze[143] ke sur l’art métrik_, qui n’a point
paru.
[143] A son époque l’_oi_ se prononçait comme _oè_.
HONORAT RAMBAUD, maistre d’eschole à Marseille. _La declaration des
abus que l’on commet en escriuant, et le moyen de les euiter et
representer nayuement les paroles: ce que iamais homme n’a faict._
Lyon, Iean de Tournes, 1578, pet. in-8, de 351 pp.
L’auteur de cet ouvrage, en créant, au grand étonnement de l’œil et
sans grand profit pour la lecture, un alphabet de sa façon, où toutes
les lettres sont changées, s’est efforcé de donner une image d’une
fidélité absolue de la prononciation. Voici comment il expose lui-même
ses principes (p. 6):
«Vous sçauez bien, lecteurs, que l’escriture est le double et
coppie de la parolle, et que le double doit estre du tout semblable
à l’original. Tellement que tout ce qui se treuue en l’original
se doit trouuer en la coppie, et rien plus: autrement la coppie
est fausse. Par quoy faut conclurre que l’escriture doit estre
totalement semblable à la parolle, et qu’en l’escriture se doit
trouuer tout ce que la bouche a prononcé, et rien plus: autrement est
fausse, et trompe les lecteurs et auditeurs, comme disent fort bien
Quintilien, Nebrisse, et plusieurs autres, lesquels se faschent, et
non sans cause, de ce que ne representons pas les parolles comme les
prononçons, et semble que le facions par despit et tout expres, pour
mettre en peine tous hommes, femmes et enfans, presens et aduenir.
Les susnommés nous ont laissé par escrit plusieurs remonstrances
qu’ils en ont faict, par lesquelles leur sommes obligés, et mesmes
à Nebrisse, lequel nous donne esperance, disant, _Quod ratio
persuaserit, aliquando fiet._ C’est à dire que: Ce que raison
approuuera, en quelque saison se fera. Et pource que raison, dame
et princesse des hommes, approuue et nous commande de representer
les parolles tresnayuement et tout ainsi que la bouche les prononce,
luy voulant obeïr, comme humble et tresobeïssant seruiteur, me suis
efforcé, selon mon petit pouuoir, d’accomplir son commandement, comme
verrez presentement, pourueu qu’il vous plaise lire et bien entendre
mon dire.»
Il ajoute, p. 26: «Escrire est faire un chemin, par et moyennant
lequel voulons conduire et guider nous mesmes, et les autres aussi.
Et puis qu’il est necessaire que tous hommes, femmes et enfans,
presents et advenir, y passent, il est tresnecessaire qu’il soit
bien aisé. Et l’on a faict tout au rebours: tellement que peu de
gents y peuuent passer: _et quasi tous ceux qui y passent le font par
contrainte et à force de coups_. Et ie n’en parle pas par ouïr dire:
car il y ia trentehuict ans que je contrains les enfans à passer
par ledit chemin; durant lesquels ayant eu loisir de contempler les
tourmens qu’ils endurent, et endureront, si l’on ne repare ledit
chemin.....»
Dans l’extrait du privilége donné le 18 mai 1577 par le roi Henri III,
on lit: «Notre cher et bien amé Honoré Rambaud... ayant, pour la
commodité d’un chacun qui voudra apprendre de luy et pour la sienne
aussi, composé un alphabet de quelques charactères qui pourront seruir
grandement à soulager les personnes, mesmes les petits enfans, de lire
et escrire. L’inuention duquel Alphabet il luy a esté ja permis de
faire imprimer et mettre en lumiere, tant à Tholouze qu’à Lyon...»
Ce qui dut contribuer surtout au peu de succès de l’écriture phonétique
de Rambaud, c’est que dans son ouvrage elle représente, du moins je
suis fondé à le croire, la prononciation française au seizième siècle
dans le midi de la France.
Charles Nodier, oubliant qu’un art très-important, la sténographie,
est fondé sur le perfectionnement de l’écriture phonétique, et qu’il
a quelques chances de pénétrer dans l’éducation de la jeunesse,
s’exprimait ainsi en 1840, à propos du livre de Honorat Rambaud:
«Le maître d’école de Marseille n’étoit pas un de ces
révolutionnaires circonspects qui marchent à pas mesurés dans la
réforme et qui soumettent le désordre et la destruction à une
apparence de loi. Radical en néographie, il débute modestement par la
suppression de l’alphabet, et lui en substitue un nouveau, composé
tout d’une pièce pour cet usage. Cette manière de procéder prouve du
moins que Rambaud avoit la conscience de son entreprise, et qu’il
savoit apprécier à leur juste valeur les ridicules tentatives de
ses prédécesseurs et de ses émules. Aussi n’hésiterai-je pas à le
regarder comme l’homme de génie de la bande, et le seul qui offre
dans son fatras quelques vues ingénieuses et fortes. _La question de
savoir si l’alphabet usuel est bon ou mauvais n’étoit pas difficile à
résoudre; le fait est qu’il est détestable dans la figure des signes,
dans leurs attributions et dans leur ordre, et qu’il en est de même
de tous les alphabets anciens et modernes._ Mais la difficulté n’est
pas là. La difficulté n’est pas même de créer un alphabet meilleur
que le nôtre, et besoin n’étoit pour cela des doctes labeurs d’un
maître d’école. Le moindre de ses écoliers y auroit suffi de reste.
Ce qu’il y a d’embarrassant, ce n’est pas de faire, tant bien que
mal, une espèce d’alphabet rationnel et philosophique, propre à
faciliter l’enseignement de la lecture et à rendre peu sensibles
et même tout à fait nulles les équivoques et les ambiguïtés de
l’orthographe. C’est d’appliquer cet alphabet à une langue écrite,
sans altérer, sans détruire peut-être son esprit et son caractère.
C’est surtout de le faire accepter par le peuple auquel on le
destine, comme la forme d’un chapeau ou la coupe d’un habit. Voilà
ce qui n’arriva jamais, et ce qui jamais n’arrivera. La religion
en sait, je crois, la raison. Si la philosophie en sait une autre,
qu’elle la dise.» (_Description raisonnée d’une jolie collection de
livres_, p. 83.)
Nodier, un peu injuste dans ses dédains irréfléchis, a oublié de dire
que le digne maître d’école est le premier qui ait proposé et développé
la nouvelle épellation: _be, ce, de, fe, ge, le, me_, etc.
LAURENT JOUBERT, médecin ordinaire du Roi de France et du
Roi de Navarre, premier docteur, régent, chancelier et juge
de l’Université en médecine de Montpellier. _Dialogue sur la
cacographie fransaise, avec des annotacions sur l’ortographie de
M. Joubert_ (_par Christophe de Beauchatel_) (à la suite de son
_Traité du ris_. Paris, Nicolas Chesneau, 1579, pet. in-8 de 15 ff.
prél., 407 pp. et 8 pp.)
On sait que le docte chancelier de l’Université de Montpellier, médecin
ordinaire du roi Henri III, a pratiqué une orthographe réformée dans
la plupart de ses ouvrages, dont plusieurs renfermaient des doctrines
très-remarquables pour son temps. Homme d’esprit et de grand savoir,
_vir acuti ingenii_, comme le qualifie Haller, il a combattu et détruit
plus d’un préjugé scientifique, consacré par les siècles. La routine
qu’il appelle _cacographique_ présentait plus de résistance et a
surmonté ses efforts.
A la suite de son _Traité du ris_, p. 376, Laurent Joubert a inséré
un _Dialogue sur la cacographie fransaize expliquant la cause de
sa corruption_. Les deux _antre-parleurs_ (sic) sont Fransais et
Wolffgang. Voici un spécimen de leurs propos qui donnera une idée de
l’orthographe du savant docteur:
«FRANSAIS..... Il y a ha defaut à ne pouvoir, ou ne savoir
represanter par ecrit ce qu’on prononce; il y a ha du dommage bien
grand, pour ceus qui veulet apprandre ce langage: d’autant qu’il leur
faut à chaque mot une observacion, de savoir dissimuler quelques
lettres an prononsant, lèquelles on ne veut toutesfois permettre ætre
omises de l’ecrivain.
«WOLFFGANG. J’an ay eté an fort grand’peine, l’espace de sis ans,
durant lequel tams j’ay merveilleusemant travalhé à comprandre la
droite prolacion de ce langage, pour ansegner par apres les miens
avec plus grande facilité. Car il y a ha plusieurs Alemans qui vienet
an France expressemant pour apprandre sa langue: lèquels voyans
l’ecriture si repugnante au parler, s’an degoutet, & perdet courage
d’y proufiter, sinon par trop long tams. Car ils voyet qu’il faut
oblier l’ecriture pour la bien prononcer, & la prolacion pour ecrire
à la mode des Fransais. A cause dequoy certains princes d’Alemagne
m’ont donné charge d’essayer à comprandre exactemant ce langage,
pour le savoir par apres communiquer aus leurs, & an parlant, & an
ecrivant, ainsi qu’il le faut prononcer. Et pource j’ay meprisé tous
livres ecris an fransais, & me suis contraint d’apprandre le langage,
an conversant familieremant avec ceus qui parlet mieus, observant
træ-sogneusemant la vraye prolacion. De laquelle m’etant bien assuré,
j’ay commancé d’exprimer par ecrit le naïf parler du fransais: de
sorte que (à mon avis) le plus nouveau & etrangier, qui sache lire an
latin, ou an autre langage de ceus qui uset de semblables lettres, il
le prononcera dans peu de jours, aussi bien que moy. Ainsi j’espere
de contanter ceus de ma nacion, qui attandet ce bien de moy: & par
mæme moyen feray satisfaccion à la Fransaise, laquelle se peut
plaindre que l’Alemande a causé la corrupcion de son ecriture.»
A la page 390 de ce volume, Christophe de Beauchatel, neveu et disciple
de Joubert, a résumé ainsi «l’orthographie» de son maître:
«Premieremant il tient cette maxime qu’il faut ecrire tout ainsi que
l’on parle et prononce, comme il èt trè-bien remontré an l’Apologie
de son orthographie par Isaac, son fils ainé.
«..... M. Ioubert difere de ses predecesseurs, an ce principalemant
qu’il ne change pas de lettres, qu’il ne tranche les siennes, ne
les charge d’acsans, ne les marque de crocs, autremant que fait
le commun: dont sa lettre èt fort courante et ne retarde point le
lecteur.»
CLAUDII SANCTO A VINCULO _de Pronuntiatione linguæ gallicæ libri_
II, _ad illustrissimam simulque doctissimam Elizabetham, Anglorum
Reginam_. Londini, excud. Th. Vautrollerius, 1580, in-8, de 199 pp.
L’auteur de cette grammaire, Claude de Saint-Lien (_a Vinculo_),
professeur de latin et de français à Londres, raconte qu’ayant
été admis auprès d’Élisabeth, à Lewsham (_cum tu nuper Lewshamiæ
rusticareris_), il l’entendit dans la conversation qu’il eut avec elle
parler très-bien français. Il croit donc devoir lui dédier son Traité
de l’orthographe, et prie la reine d’excuser sa hardiesse, en lui
rappelant des souvenirs tirés de l’histoire ancienne.
Parmi les difficultés de l’orthographe, il cite surtout celle qui
résulte de l’emploi du _s_ au milieu des mots, difficulté que
l’Académie fit cesser cent soixante ans après dans la troisième édition
en supprimant les _s_ parasites. Voici comment il s’exprime à ce sujet:
«_Quam crucem hæc litera fixerit auditorum animis, noverunt qui nostræ
linguæ operam dederint._» Tels sont, comme exemple: _désastre_ et
_folastre_, etc.
Il signale surtout le grand nombre de lettres inutiles qui surchargent
les mots et qui ne se prononcent pas. Aussi, pour faciliter la lecture
et la prononciation, il place sous toute lettre inutile un point qui
signale cette superfluité. Il écrit donc ainsi:
«Ceulx q̣ui m’entendent sçavent bien si je ments.»
. . .. . .. .
Quant à remplacer par un _a_ l’_e_ dans _entendent_, et écrire
_antandent_, il s’y oppose, attendu que le son de l’_e_ suivi de l’_n_
est (ou du moins était) intermédiaire entre _a_ et _e_.
Il admet le _ç_ et distingue les _j_ des _i_ et les _v_ des _u_, et
voudrait qu’on écrivît _diccion_ et _imposicion_, et non _diction_ et
_imposition_.
Il désirerait que le _k_ remplaçât le _qu_ qu’il voudrait «voir exilé à
jamais». Ses dialogues, placés sur six colonnes, sont curieux et pour
l’orthographe et aussi pour les locutions qui sont encore usitées en
Normandie. En voici un exemple:
_Latine._--_D._ Ut vales hoc mane?--_R._ Non ita quidem ut vellem.
_Antiqua orthographia._--_D._ Comment vous portez-vous à ce
matin?--_R._ Non pas si bien comme je voudrois.
_Neotericorum._--_D._ Comman’ vou’ porte’ vous à ce matin?--_R._ Non
pa’ si bien comme je voudroé.
_Authoris._--_D._ Comment vous portez-vous à ce matin?--_R._ Non pas
si bien comme je vouldroye.
_Modus loquendi._--_D._ Comman vou porté vouz à ce matin?--_R._ Non
pas si bien comme je voudroé.
* CLAUDE MERMET. _La Pratique de l’orthographe françoise, avec
la manière de tenir livre de raison... composé par Cl. Mermet,
escrivain de S. Rambert en Savoie._ Lyon, Basile Bouquet, 1583,
in-16, de 315 pp.
Je n’ai pu prendre connaissance du contenu de cet ouvrage, qui paraît
d’une assez grande rareté.
MONTAIGNE, au verso du frontispice d’un exemplaire (appartenant
à la bibliothèque de Bordeaux) de la cinquième édition de ses
_Essais_, in-4, Paris, l’Angelier, 1588, a écrit quelques
instructions pour l’impression d’une nouvelle édition.
Ces instructions ont été reproduites dans l’édition des _Essais_ donnée
par Naigeon (Paris, 1802, 4 vol. in-8). J’en extrais un passage relatif
à l’orthographe:
«_Montre, montrer_, etc., escrives les sans _s_ a la differance de
_monstre, monstrueus_.
«_Cet home, cette fame_, escrives le sans _s_ a la differance de
_c’est, c’estoit_.
«_Ainsi_, mettes le sans _n_ quand une consonante suit et aueq _n_ si
c’est une uoyelle; _ainsi marcha, ainsin alla_[144].
[144] C’est ainsi que les Grecs font emploi du ν euphonique ἐστὶ,
ἐστὶν.
«_Campaigne, Espaigne, Gascouigne_, etc.; mettez un _i_ devant le
_g_ comme a _Montaigne_[145].
[145] Cette prononciation devait être celle de la Gascogne.
«Mettez _regles, regler_, non pas _reigles, reigler_.»
Dans la suite de cet avis à l’imprimeur, Montaigne donne des
instructions pour la ponctuation, pour l’emploi des lettres majuscules,
qu’il réserve seulement aux noms propres; pour les dates, à mettre en
toutes lettres et sans chiffres, et pour l’espacement des mots, etc.
Montaigne écrit ainsi les mots: _come, differant_ (adj.), _comancemans_
(au pluriel), _lexamplere, lorthografe, imprimur, aus_ (aux), _stile,
deus_ (deux), _paranthese, aueq_. Dans beaucoup de mots il a devancé
son époque, où l’on écrivait _escript_.
Par la manière dont il orthographie ces mots: _come, home_ et _fame,
differant_ (adjectif), _comancemans, paranthese_, on voit qu’il voulait
qu’on imprimât son livre d’une manière plus conforme à la prononciation;
Qu’il remplaçait dans les pluriels l’_x_ par le _s_: _aus, deus_;
Qu’il simplifiait l’orthographe dans _examplere, stile, ortographe_;
Enfin que pour les mots _monstre, monstrer, cest_, pronom
démonstratif, _reigle_, la correction qu’il indiquait a été adoptée par
l’Académie.
Le manuscrit original déposé à la bibliothèque de Bordeaux, qu’un
de mes amis vient d’y consulter, est écrit dans le même système:
la suppression des doubles lettres inutiles, et l’emploi de l’_a_
substitué à l’_e_, pour conformer l’écriture à la prononciation. (Voir
App. _E_.)
DE PALLIOT, secrétaire ordinaire de la chambre du Roy. _Le
vray Orthographe françois, contenant les reigles et preceptes
infaillibles pour se rendre certain, correct et parfaict à bien
parler françois._ Paris, Nicolas Rousset, 1608 (priv. du 24 avril
1600), in-4 oblong de 35 ff. chiff. et 1 f. pour le privil.
Palliot, qui prend le titre de secrétaire ordinaire de la chambre du
roi, est un ennemi acharné de toute innovation orthographique. Son
argumentation reproduit, sauf la modération de la forme et l’élégance
du style, celle de Pasquier dans sa lettre à Ramus (voir p. 194).
Abandonnant ce que son émule appelle «la vraye nayveté de nostre
langue», il tombe dans l’affectation et le langage pédantesque,
dangereux écueil sur lequel était en péril de sombrer le génie de la
Renaissance dans l’excès de son zèle de restauration archaïque, si
Rabelais n’eût montré le ridicule de la _verbocination latiale_ en la
plaçant, d’une façon si comique, au VIe livre de son _Pantagruel_, dans
la bouche de l’écolier limousin. On jugera la manière de raisonner de
Palliot et son orthographe par la citation suivante:
«J’inféreray de là que, quelque confusion qu’il y ayt aux dictions
proférées, la distinction s’en recognoist à l’orthographe bien
reglé, dont le jugement et r’apport s’en fera (affin que ce ne soit
point une _regula Lesbia_, qui se conforme à la diversité de ses
applications) sur la déduction de ses motz les uns des autres, par
leurs conjugaisons et déclinaisons: ou sur la dérivation du grec
et du latin, d’où nous tenons la plus-part de nos termes; voire
que nous en tenons des lettres mesmes qui servent de toute notoire
distinction en l’escriture, qui est néantmoins toute confuse en sa
prolation. Ainsi le _z_ que nous tenons des Grecz parmy nos lettres
faict différer _noz_ de _nos_: l’vn qui sera françois avec ce _z_,
l’aultre qui sera latin avec son _s_. Ainsi que l’_y_ adverbe de
lieu en nostre langue _vas-y_ fera la différence de l’_i_ simple qui
sera en latin impératif d’_ire_: _i tu_. Ainsi tenans et noz lettres
mesmes et noz accentz et noz distinctions et punctuations, comme
la plus-part de nos dictions, de ces langues certaines et reglées,
la vraye pierre de touche, qui servira à faire recognoistre nostre
orthographe plus reglé, sera à ces dérivations, et nous arrester en
cela à ce qui en a esté suyvy jusques icy par toute l’antiquité, sans
vaciller à l’inconstance et incertitude des nouvelles préscriptions
de ces innovateurs, d’un tas de caractêres nouveaux, de nouvelles
escrivacheries et telles autres broüilleries modernes, qu’ilz veulent
mesmement fonder sur un pilotis si mal asseûré que seroit le commun
langage, qui peut estre perverty et corrompu d’ailleurs, soit par
l’asnerie des vns, soit par l’insolence des aultres, s’il n’est
retenu en bride et en son entier par ceste antienneté d’escriture,
sans laquelle nostre langage seroit mesmement desja autant dépravé
que noz mœurs.
«..... Ainsi, l’vn de ces desordres provenant de l’aultre, je me
serois indifféremment laissé porter de la compassion que j’avois de
celuy de nostre orthographe, à la passion de veoir regner ces excês
parmi nous, qui m’auroit faict ainsi transporter à les attacquer
tout d’vne mesme escarmouche, jusques à charger aussi bien sur le
mal-faire et mal-vivre comme sur le mal-dire et mal-escrire. Leur
insolence m’ayant poussé à m’en stomacquer si insolemment que de
n’avoir pas à moindre contre-cœur l’vn que l’aultre, dont les excez
ne cesseront pas plus tost, que je cesseray incontinênt d’estre plus
si excessif en telles criticques censures. Esquelles je suppli’ray
que l’on ayt plustost esgard à ces recherches et galanteries des motz
où je me suis donné libre carrière jusques au bout que non pas aux
recharges et contre-battries des maulx, etc.....»
On voit par cette citation, qui eût été inintelligible si je n’avais
pris le soin de la ponctuer à la manière actuelle, que l’orthographe
de Palliot est aussi lourde et hérissée que son raisonnement et qu’ils
sont l’un et l’autre entachés d’une affection aveugle pour les usages
surannés.