DE LA LETTRE ġ[‡].
[‡] Il existe deux formes possibles pour la lettre minuscule g:
l'une (classique) à queue fermée, représentée ici comme g; et
l'autre (scripte) à queue ouverte, représentée ici comme g. La
lettre ġ de l'original ressemble à un c et un j accolés, le point
étant situé au-dessus de la branche verticale.
Puisque l’on a adopté, dans la typographie moderne, la forme ɡ[79]
à laquelle l’œil est aussi habitué qu’à celle du g _romain_ et à la
forme du _g italique_, on devrait l’utiliser pour figurer le g dur,
comme dans _figure, envergure_, en la distinguant par un point sur la
branche j pour indiquer que le ġ ainsi marqué prend le son doux dans
les mots _gaġure, manġure, verġure, charġure, égruġure_, ainsi
que l’avait déjà proposé de Wailly, et dès lors on écrirait ces mots
sans la lettre parasite _e_, puisque l’on ne prononce pas _eu_ dans
_gageure_, comme dans _demeure, effleure, pleure_.
[79] Dans ce chapitre et le précédent on a fait emploi du g
conformément à plusieurs éditions imprimées avec cette forme du
g par Pierre et Jules Didot, et employée dans notre imprimerie
pour la belle édition en douze vol. de Corneille, éditée par
Lefèvre. Du moment où le _g_ a été remplacé généralement dans les
caractères italiques par la forme plus simple du _g_, ce même
changement doit s’opérer pour les caractères romains; on évitera
ainsi deux formes différentes pour la même lettre.
Cette forme du g, _ġ_, pour rendre le son du _ġ_ doux, serait d’autant
mieux appropriée à cet office qu’elle contient comme élément la lettre
_j_. On écrirait donc avec le _ġ_ doux _gaġure, manġure, verġure,
affliġant, exiġant, rouġatre, oranġade_, et, conformément à
la prononciation, le g dur serait employé pour les mots _figure,
envergure, gaġe, gorġer_.
Par cette légère modification, on aurait le double avantage de ne
présenter à l’œil rien de choquant et d’inusité, et d’épargner l’emploi
de l’_e_, si fâcheusement mis en usage pour rendre au g dur, devant
les voyelles _a, o, u_, le son du _j_. A moins qu’on ne préférât
remplacer le _ġ_ doux par le _j_, comme on l’a souvent proposé, et
comme il l’a été dans le mot _donjon_, écrit _dongeon_ et _dongon_ dans
le _Procès de la Pucelle_. On écrit, en effet, _jumeaux_ et _gémeaux,
jambe_ et _gigue, enjamber_ et _dégingandé, jambon_ et _regimber_;
de même que du latin _gaudere, gaudium_, on a fait _joie, joyeux,
réjouir_; de _gena_, _joue_; de _magis_, _majeur, majesté_, bien qu’on
écrive _magistrat_, et par contre de _juniperus_ on a fait _genévrier_.
En 1240, _ego_ s’écrivait _ge_ que nous avons remplacé par _je_[80].
D’après ces exemples, on pourrait donc écrire _jujer, gajure, verjure,
gaje_.
[80] Cette orthographe _ge_ domine encore dans les manuscrits
du _Roman de la Rose_, ainsi que j’ai pu le constater dans les
manuscrits que je possède; plus tard, surtout en Picardie, le _j_
a remplacé le _g_.
Pourquoi traduire _jacens_ et _hic jacet_ par _gissant_ et _ci-gît_,
au lieu de _jissant_ et _ci-jit_, et écrire _genièvre_ au lieu de
_jenièvre_, en latin _juniperus_? On écrivait autrefois avec raison
_jesier_, du latin _jecur_; pourquoi _gésier_?
Il est fâcheux de voir ainsi écrits les mots:
abstergent et affligeant diligent et désobligeant
astringent et assiégeant négligent et obligeant
contingent et dérogeant indulgent et outrageant
convergent et changeant indigent et partageant
En écrivant _affliġant, exiġant, naġant, partaġant, diriġant_, au
lieu de _affligeant, exigeant, nageant, partageant, dirigeant_, on
simplifierait l’orthographe déjà si compliquée des mots terminés en
ANT, et l’on pourrait écrire _obliġance_, comme on devrait écrire
_négliġance_.
Avant l’emploi de la cédille placée sous le _ç_, on était forcé, pour
éviter qu’on prononçât _commencons_, d’écrire nous _commenceons_,
comme nous écrivons _gageure_ en ajoutant un _e_. La cédille ayant
rendu inutile cette addition de l’_e_ à la suite du _c_, l’_e_ dans
_commenceons_ fut supprimé[81].
[81] Si cette distinction du _g_ dur et du _ġ_ doux était admise,
l’usage bien distinct des deux _g_ et _ġ_ permettrait PLUS TARD
de supprimer l’_u_ introduit après le _g_ pour le rendre _dur_
lorsqu’il est suivi d’un _e_ ou d’un _i_ (exemples: _langue,
languir_), de même que, par une raison contraire, on ajoute l’_e_
à _gaġeure_. On écrirait alors _lanɡe, lanɡir_, en conservant
_gu_ pour les mots tels que _anguille, aiguille_, etc. et _ġe_
pour _gaġe, gaġure_, etc.; par là, trois prononciations seraient
bien distinctement figurées.
Si cette forme du _ġ_ ayant le son du _j_ avait eu cours, on aurait
écrit _aġant_ comme on écrit _gérant_, et _négliġant_ et _obliġant_,
tandis que pour donner le son doux au _g_ il fallait mettre un _e_ au
lieu d’un _a_ à _négligent_ et même ajouter un _e_ devant _ant_ comme
dans _obligeant, nageant_. Cette légère modification lèverait bien
des difficultés et l’Académie en appréciera les avantages.