Cette lettre, dont l’emploi abusif foisonne dans les manuscrits
français et les impressions gothiques de la fin du quinzième siècle
et du commencement du seizième, et jusque dans la première édition du
Dictionnaire de l’Académie, devrait être ramenée exclusivement à son
véritable emploi, le remplacement du double _i_, exemples: _atermoyer,
ayons, citoyen, crayon, moyen, octroyer, pays, voyez_.
Dès ses premières éditions, l’Académie fit disparaître un grand nombre
d’_y_ faisant fonction d’_i_ simples, au grand déplaisir des scribes
qui se complaisaient à l’employer comme un ornement calligraphique, et
aussi pour remédier à la confusion que l’_i_, simple jambage, laissait
dans l’ancienne écriture lorsque, à côté des autres jambages des _m_,
_n_, ou _u_, il n’était pas surmonté du point, confusion que l’on
remarque dans la plupart des diplômes et des manuscrits antérieurs à
l’époque de la Renaissance.
Elle élimina même successivement l’_y_ dans un certain nombre de mots
où l’étymologie l’eût réclamé. Tels sont _abyme, alchymie, amydon,
anévrysme, chymie, cyme, colysée, crystal, gyratoire, satyrique_
(_écrit_), et tant d’autres, qu’on écrit aujourd’hui _abîme, amidon,
anévrisme, chimie, cime, colisée, cristal, giratoire, satirique_,
etc. Dans sa cinquième édition, _analise, analiser, analitique_,
ayant été ainsi écrits dans les ouvrages imprimés alors, ces mots se
produisirent sans _y_; mais l’Académie dans la sixième édition ayant
rétabli _analyse_ et _analyser_, les imprimeries durent se conformer à
ce retour à l’ancienne orthographe, de même qu’elles rétabliront l’_i_
si l’Académie en donne de nouveau l’exemple dans la nouvelle édition
qu’elle prépare.
Puisque les Latins n’ont pas conservé dans _silva_ le ὑ ou _y_ grec
de ὕλη, pourquoi écrivons-nous encore _sylvain, sylvestre_, tandis
que nous avons _saint Silvestre_? Pourquoi _hyémal_, lorsqu’on écrit
_hivernal_ et _hiver_, également dérivés de _hiems_? Dans l’ancien
français on écrivait même _iver_ et _iverner_.
Ne pourrait-on pas adopter l’_i_ au lieu de l’_y_ dans certains
mots d’un usage assez général, comme _anonyme, apocryphe, asphyxie,
cacochyme, cataclysme, chyle, chyme_ (à cause de _chimie_), _clysoir,
clystère, collyre, cycle, cygne, cynisme, cyprès, gymnase, mystère_
(Bossuet écrit _mistère_ et _mistique_), _oxyde, oxygène, style_[75],
_syllabe, symétrie, symphonie_, _syndicat, syncope, syphilis, système,
type, tyran_ (Bossuet écrit _tiran_)[76], etc.?
[75] Les Latins écrivent _stilus_ par un _i_; il est vrai que
ce mot dérive de στύλος, qui en grec signifie colonne, d’où le
_bâton_, puis le _stylus_, poinçon dont la tige est arrondie
et pointue à l’un des bouts pour écrire sur la cire, et au
figuré le _style_. Mais y a-t-il motif de se glorifier de ces
curiosités scientifiques? Ce sont des jeux d’esprit et de mémoire
qui portent le trouble dans l’orthographe bien inutilement.
L’Académie écrit _mirmidon_, en indiquant que quelques-uns
écrivent _myrmidon_, et _cariatides_, bien que l’orthographe
grecque et latine eût exigé _caryatides_.
[76] Dans le Dictionnaire de Le Ver, composé en 1420, _mistere,
tiran_, sont aussi écrits sans _y_.
Ce serait un pas de plus vers une réforme plus complète, telle que
celle que l’Académie de Madrid vient d’accomplir en 1859, en repoussant
l’_y_ pour le remplacer partout par l’_i_ simple[77].
[77] _Promptuario de ortografía de la lingua española despuesto
de real órden para del uso de las escuelas públicas, por la
real Academia española_, 1866.
La présence simultanée de l’_y_ et de l’_i_ dans un certain nombre
de mots de notre langue offre parfois de l’embarras à des personnes
instruites, à des savants même, qui craignent, avec quelque raison,
qu’un _lapsus_ momentané de mémoire ne les fasse accuser d’ignorance
par des personnes peu bienveillantes.
Il suffira de citer les mots suivants dans lesquels la ressemblance des
syllabes est loin d’être un secours:
acolyte[78] et ichthyolithe | hiéroglyphe et hyperbole
amphitryon et emphytéose | Hippolyte et stylite
amphictyon et Amphitrite | histrion et hypothèque
apocryphe et logogriphe | hypotypose et prophylactique
azimut et byzantin, hyalin | hypocrisie et chrysalide
adipocire et adynamie | hyémal et hiérarchie
borborygme et énigme | lithographie et lymphatique
bronchite et prosélyte | lycanthropie et liturgie
dionysiaque et dyspepsie | péristyle et crocodile
diachylon et conchyliologie | phthisie et psychologie
diptyque et crypte | polytechnique et poliorcétique
dithyrambe et dynamique | rhythme et eurythmie
éclipse et apocalypse | schiste et néophyte
épididyme et épicycloïde | Scythie et Bithynie
épiphyse et symphise | sibylle et pythie
érysipèle et paradigme | stigmatiser et Styx
étymologie et esthétique | syzygie et triglyphe
glyptique et triptyque | xiphoïde et xylographie
[78] Ce mot devrait pour satisfaire à l’étymologie être écrit
_acoluthe_, puisque nous avons _anacoluthe_.
Quelques mots où l’_y_ ne provient ni du français ni du grec pourraient
être ramenés aux règles de notre orthographe, tels sont: _jockey,
jury, tilbury, yacht, yatagan, yeuse_, qui paraîtraient avec avantage
écrits par un _i_ à la manière française; ce qui se fait déjà pour
quelques-uns d’entre eux, _juri, jockei_. Une longue prescription
peut seule faire tolérer le pluriel de _œil_, écrit autrefois plus
régulièrement _ieux_.