REPRÉSENTÉES EN LATIN PAR _th_ ET _ph_.
Déjà Ronsard, mort en 1585, s’exprimait ainsi, dans la préface de son
_Abrégé de l’art poétique_:
«Quant aux autres diphtongues (les lettres doubles _ch, ph, th_),
je les ay laissées en leur vieille corruption, avecques insupportable
entassement de lettres, signe de nostre ignorance et peu de jugement
en ce qui est si manifeste et certain.» (_Voy._ l’Appendice B.)
Il est regrettable que l’Académie, dans la première édition de son
Dictionnaire, en 1694, et plus tard, lorsque, en 1740, elle supprima
en grande partie les traces de l’orthographe latine, n’ait pas
complétement réalisé le vœu de Ronsard, et que par l’emploi des _th_ et
des _ph_ elle ait introduit ou laissé subsister dans notre écriture
«le faste pédantesque» qu’elle condamnait dans le poëte.
Malgré tout le respect que je dois aux Estienne, c’est surtout à eux
qu’est due l’introduction des _ph, ch, th_ dans notre écriture, où
la grande et juste autorité de leur savoir les a maintenus et longtemps
perpétués. Cependant, sur certains points, Robert Estienne, dans son
Dictionnaire français de 1540, s’est montré moins zélé partisan de
l’étymologie que ses imitateurs: il écrit _caractere, escole_, il
autorise _tesme, yver_ sans l’_h_; et sans _ph_ les mots _orfelin,
flegme, fantastique, frenetique, faisan_.
Avant l’apparition du Dictionnaire de Robert Estienne, l’emploi de
ces doubles lettres se rencontrait fort rarement dans les manuscrits,
puisque parmi les quatre à cinq cents mots dont je donne la liste, et
où figurent des _th_, des _ph_ et des _ch_, à peine une vingtaine de
mots étaient ainsi écrits dans la langue française en l’an 1440. C’est
ce que constate le grand Dictionnaire rédigé dans la première moitié du
quinzième siècle par le prieur des Chartreux, Firmin Le Ver. Ce vaste
répertoire, qui contient plus de trente-cinq mille mots, peut être
comparé, en quelque sorte, au Dictionnaire de l’Académie, puisqu’il
nous offre l’inventaire complet de notre langue de 1420 à 1440 (voir
Appendice C). Mais, pour ne parler ici que de l’orthographe, on y
voit combien l’écriture était alors celle qu’on aurait dû respecter,
puisqu’on y est revenu après s’en être écarté. On y lit, ainsi écrits:
_antecrist, caractere, cirographe, colere, saint crême, melencolie,
sepulcre_;--_apoticaire, autentique, auteur, autorizier, pantere,
diptongue_;--_blasfeme, filosophe, fisique, frenesie, frenetique,
orfelin, spere_;--_cripte, cristal, himne, idropisie, iver, ivernal,
martir, mistere, tiran_. Enfin, par l’écriture des mots _diptongue_ et
_spere_, on voit combien est antipathique à notre langue l’emploi de
trois consonnes. Ce qui n’est pas moins remarquable c’est que dans ce
vaste répertoire un grand nombre de mots latins sont déjà en quelque
sorte _francisés_ dans leur orthographe, et ont perdu les signes de la
latinité classique. Ainsi on lit à leur ordre alphabétique:
Antitesis _et non_ antithesis
Antrax _et non_ anthrax
Antropofagi _et non_ anthropophagi, etc.
Enfin, quant au mot même qui fait le sujet de cet écrit, voici ce
qu’on y lit: «_Ortographia_, bon _ortografiemens_; _Ortographus_, bon
_ortografieur_; _Ortographo_, bien _ortografier_, bien espeler.»
Du Bellay et Ronsard ont écrit _ortographie_, le Dictionnaire de
Nicot l’écrit de même, et je le vois ainsi figuré dans quelques
grammaires modernes. En effet, la forme donnée au mot _orthographe_
fait dire à ce mot tout autre chose que le sens qui lui est affecté.
_Géographie, uranographie, orographie, télégraphie, lithographie,
typographie, orthodoxie_, sont des mots formés régulièrement du grec;
_calligraphie_, c’est l’art de la belle écriture, et _calligraphe_,
l’homme qui écrit bien; _orthodoxie_ est la conformité à l’opinion
régulière, et _orthodoxe_, celui dont la foi est régulière;
_orthogra_PHIE signifie donc l’art d’écrire correctement, et
_orthographe_ désigne celui qui possède ou exerce cet art. Il est
fâcheux que ce mot _orthographe_ soit à la fois un barbarisme et une
difformité, d’autant que l’Académie, dès 1694, écrit _orthographier_,
au lieu d’_ortographer_, comme l’écrivait Corneille, en cela plus
logique que nous[40].
[40] Dans sa _Grammaire comparée_, p. 24, M. Egger regrette que
l’on n’écrive pas, comme au XVIe siècle, _ortographie_, et il
emploie ce mot ainsi écrit dans son _Histoire sur les théories
grammaticales dans l’antiquité_. Je le vois aussi écrit de même
dans plusieurs livres de grammaire où l’on s’indigne contre ce
barbarisme.
Si l’anarchie orthographique qui régnait dans l’écriture et dans les
imprimeries, lorsque l’Académie publia la première édition de son
Dictionnaire, fut le motif qui l’engagea à se rapprocher du latin,
maintenant que l’usage, invoqué par l’Académie comme sa loi suprême,
lui a fait réduire à chaque édition l’emploi des _th_ et des _ph_ dans
les mots le plus ordinairement employés, elle jugera peut-être opportun
de mettre un terme au désordre, en donnant à des mots depuis longtemps
devenus français par l’usage, la physionomie qui leur convient.
Quant aux mots forgés par les médecins, les naturalistes et les
chimistes, avec leur parure obligée de _ch_, de _ph_, et de _th_, ils
sont heureusement d’un emploi rare. J’ai donc cru devoir séparer en
deux listes les mots qui figurent au Dictionnaire de l’Académie: ceux
de la langue usuelle, et ceux de la langue technique et par conséquent
peu usités.
Il résulte de ces listes que les mots de la langue usuelle ayant le
_th_ et figurant au Dictionnaire sont au nombre de 77.
Ceux d’un usage exceptionnel, admis néanmoins par l’Académie et où
figure le _th_, sont au nombre de 68.
_Mots d’un usage ordinaire ayant conservé le_ TH.
absinthe catholique méthode synthèse
améthyste corinthien misanthrope théâtral
anathème cothurne mythe théâtre
anthologie dithyrambe mythologie thème[41]
antipathie enthousiasme orthodoxe Thémis
antithèse épithète orthopédie théocratie
apathie esthétique panthéisme théologie
apothéose éther panthéon théorème
apothicaire homœopathie panthère théorie
arithmétique hypothèque parenthèse thermal
asthme athée hypothèse pathétique thermes
athéisme isthme pathologie thermomètre
athénée jacinthe pathos thésauriser
athlète labyrinthe plinthe thèse[42]
athlétique léthargie polythéisme thuriféraire
authentique logarithme posthume thym
bibliothèque luth pythagoricien thyrse
cantharide luthier pythie
cantharide mathématique rhythme
cathédrale menthe sympathie
[41] On écrit _abstème_, d’après une étymologie bien incertaine.
Comment se rappeler cette distinction? Le Dictionnaire écrit
_Ostrogot_: pourquoi écrire _gothique_?
[42] Robert Estienne, lui-même, écrit ce mot sans _h_.
_Mots avec_ TH _d’un usage exceptionnel_.
acanthe cithare lithotritie stéthoscope
aérolithe enthymème _luthéranisme_ térébinthe
allopathie épithalame lycanthropie théatin
anacoluthe épithème monolithe théisme
anesthésie éréthisme ornithologie théodicée
anthère esthétique orthodromie théogonie
anthracite éthique orthogonal théologal
anthrax eurythmie orthopédie thérapeutes
anthropologie exanthème orthopnée thérapeutique
athlothète lagophthalmie oryctographie thériacal
autochthone léthifère ostéolithe thériaque
bismuth litharge panathénées thermidor
carthame lithiasie pentathle théurgie
cathédrant lithocolle pléthore thoracique
cathérétique lithologie plinthe thorax
cathéter lithontriptique[43] pyrèthre thuia
chrysanthème lithotomie pythique tithymale
[43] Cette forme, qui déroge à celle des autres composés de
λίθος, _lithotritie, lithotomie, lithologie_, et à toute
la série des mots composés du grec, ne saurait être admise,
à moins de vouloir, en _français_, écrire _grec_ et _latin_.
Si l’on transformait ainsi dans notre langue les désinences
des génitifs grecs, il faudrait écrire _odontônalgie_ et non
_odontalgie, typougraphie, physéologie_ ou plus exactement
_physéoslogie_, etc. Quant à la forme assez barbare de la
désinence _triptique_ dans ce mot _lithontriptique_, elle dérive
ici de τρίβω, _je frotte_, d’où τρίπτης; mais pour quiconque
sait le grec, l’explication donnée au Dictionnaire: _médicaments
lithontriptiques_, signifiera des médicaments _qui frottent la
pierre_ (dans la vessie). _Litholytiques_ (de λύω) eût mieux
exprimé ce qu’on voulait indiquer: _des médicaments dissolvant la
pierre_.
L’Académie, ayant fait disparaître l’_h_ des mots _thrésor, thrésorier,
thrésorerie, thrône, déthrôner, autheur, authoriser, inthronisation,
inthroniser_, croira peut-être le moment venu de supprimer, en tout ou
en partie, l’_h_ dans les soixante-dix-sept mots de la langue usuelle
qui figurent en tête de la liste précédente, et cela conformément à
l’exemple donné par ses prédécesseurs.