TROISIÈME ÉDITION.

C’est dans sa TROISIÈME édition, en 1740, que l’Académie, cédant

aux vœux manifestés dès le XVIe siècle par tant de philologues, de

savants, d’académiciens même, et répétés par des voix autorisées,

supprima des milliers de lettres devenues parasites, sans craindre

d’effacer ainsi leur origine étymologique: les _s_, les _d_ disparurent

dans la plupart des mots dérivés du latin. Elle n’écrivit plus

_accroistre, advocat, albastre, apostre, aspre, tousjours_, non

plus que _bast, bastard, bestise, chrestien, chasteau, connoistre,

giste, isle_[13]. Les _y_ non étymologiques furent remplacés par des

_i_; elle n’écrivit plus _cecy, celuy-cy, toy, moy, gay, gayeté,

joye_, derniers vestiges de l’écriture et des impressions des XVe et

XVIe siècles, mais _ceci, celui-ci, toi, moi, gai, gaieté, joie_,

etc. L’_y_ et l’_s_ du radical grec et latin furent même supprimés;

ainsi _abysme_ (ἄβυσσος, _abyssus_) fut écrit _abyme_, et plus tard

_abîme_; _eschole, escholier_, écrits dans la première édition _escole,

escolier_, devinrent dans celle-ci _école, écolier, yvroye_ devient

_ivroye_, ensuite _ivroie_, puis _ivraie_; de même que _subject_ devint

successivement _subjet_, puis dans sa forme définitive _sujet_, et

_Françoys, François_, puis _Français_.

[13] Il nous reste encore, échappés à la réforme de 1740, les

mots _baptême, Baptiste, dompter, condamner_. Bossuet écrit

toujours _condanner, domter_.

Elle supprima aussi le _c_ d’origine latine dans _bienfaicteur_ et

_bienfaictrice_, et le _ç_ dans _sçavoir, sçavant_, l’_e_ dans le

mot _insceu_[14], _impreveu, indeu, salisseure, souilleure,

alleure, beuveur, creu, deu_, et grand nombre d’autres; _vuide,

nopce, nud_, furent abrégés; le _c_ et l’_e_ disparurent dans

_picqueure_ (_piqûre_); enfin l’Académie remplaça un grand nombre de

_th_ et de _ph_ par _t_ et par _f_, et, contrairement à la première

et à la seconde édition, elle retrancha le _t_ final au pluriel des

substantifs se terminant par _t_ au singulier; elle écrivit donc les

_parens_, les _élémens_, les _enfans_, etc., au lieu de les _parents_,

les _éléments_, les _enfants_, etc. On ne voit pas pourquoi elle

écrivit _flatterie_ par deux _t_ contrairement aux deux premières

éditions et à la manière d’écrire de Bossuet et de Fénelon et même aux

Cahiers pour l’Académie.

[14] Voici les variations d’orthographe de ce mot: 1re édition,

_insçeu_, 2e édit., _insceu_, 3e édit., _insçu_, 4e édit.,

_insçu_, 6e édit., _insu_.

L’abbé d’Olivet, à qui l’Académie confia ce travail, l’exécuta

conformément à ce qu’elle avait déclaré dans la préface: «qu’on

travailleroit à ôter toutes les superfluités qui pourroient être

retranchées sans conséquence», et il remarque «qu’en cela, le public

étoit allé plus vite et plus loin qu’elle.»

J’ai fait le relevé comparatif de ces suppressions de lettres: sur les

18,000 mots[15] que contenait la première édition du Dictionnaire de

l’Académie, près de 5,000 furent modifiés par ces changements.

[15] La table de l’édition de 1694 contient 20,000 mots;

mais 2,000 mots se composent de participes ou de locutions

adverbiales.

Malgré l’importance de ces réformes, on regrette que l’Académie n’ait

pas fait encore plus, puisqu’elle constate qu’en cela _le public était

allé plus loin et plus vite qu’elle_[16]; mais d’Olivet, qui reconnaît

«n’avoir pu établir partout l’uniformité qu’il aurait désirée,» fut

sans doute retenu par la crainte de contrarier trop subitement les

habitudes. Il suffisait pour cette fois d’ouvrir la voie dans laquelle

l’Académie continue d’âge en âge à perfectionner l’orthographe.

[16] _Histoire de l’Académie françoise_, par d’Olivet. C’est dans

la Correspondance inédite, adressée au président Bouhier (Lettre

du 1er janvier 1736), qu’on trouve ces curieux détails:

«A propos de l’Académie, il y a six mois que l’on délibère

sur l’orthographe; car la volonté de la compagnie est de

renoncer, dans la nouvelle édition de son Dictionnaire, à

l’orthographe suivie dans les éditions précédentes, la première

et la deuxième; mais le moyen de parvenir à quelque espèce

d’uniformité? Nos délibérations, depuis six mois, n’ont servi

qu’à faire voir qu’il étoit impossible que rien de systématique

partît d’une compagnie. Enfin, comme il est temps de se mettre

à imprimer, l’Académie se détermina hier à me nommer seul

_plénipotenciaire_ à cet égard. Je n’aime point cette besogne,

mais il faut bien s’y résoudre, car, sans cela, nous aurions vu

arriver, non pas les calendes de janvier 1736, mais celles de

1836, avant que la compagnie eût pu se trouver d’accord.»

Dans sa lettre du 8 avril 1736 il écrit: «Coignard a, depuis six

semaines, la lettre A, mais ce qui fait qu’il n’a pas encore

commencé à imprimer, c’est qu’il n’avoit pas pris la précaution

de faire fondre des É accentués, et il en faudra beaucoup, parce

qu’en beaucoup de mots nous avons supprimé les S de l’ancienne

orthographe, comme dans _despescher_, que nous allons écrire

_dépêcher, tête, mâle_, etc.»

Observations sur l'orthographe ou ortografie française, suivies d'une histoire de la réforme orthographique depuis le XVe siècle jusqu'a nos jours · 第 11 / 124 题