Cette édition, qui parut en 1762, se distingue particulièrement par
l’addition d’un grand nombre de termes élémentaires consacrés aux
sciences et aux arts; par la séparation de l’I voyelle de la consonne
J et celle de la voyelle U de la consonne V, d’après l’exemple qu’en
avait donné la Hollande; par la simplification de l’orthographe d’un
grand nombre de mots au moyen de la suppression de lettres inutiles,
et par diverses rectifications.
L’Académie expose ainsi ce qu’elle a fait:
«Les sciences et les arts ayant été cultivés et plus répandus depuis
un siècle qu’ils ne l’étoient auparavant, il est ordinaire d’écrire
en françois sur ces matières. En conséquence, plusieurs termes qui
leur sont propres, et qui n’étoient autrefois connus que d’un petit
nombre de personnes, ont passé dans la langue commune. Auroit-il
été raisonnable de refuser place dans notre Dictionnaire à des mots
qui sont aujourd’hui d’un usage presque général? Nous avons donc
cru devoir admettre dans cette édition les termes élémentaires des
sciences, des arts, et même ceux des métiers, qu’un homme de lettres
est dans le cas de trouver dans des ouvrages où l’on ne traite pas
expressément des matières auxquelles ces termes appartiennent.
..... «L’Académie a fait dans cette édition un changement assez
considérable, que les gens de lettres demandent depuis long-temps. On
a séparé la voyelle I de la consonne J, la voyelle U de la consonne
V, en donnant à ces consonnes leur véritable appellation; de manière
que ces quatre lettres, qui ne formoient que deux classes dans les
éditions précédentes, en forment quatre dans celle-ci; et que le
nombre des lettres de l’alphabet, qui étoit de vingt-trois, est
aujourd’hui de vingt-cinq. Si le même ordre n’a pas été suivi dans
l’orthographe particulière de chaque mot, c’est qu’une régularité
plus scrupuleuse auroit pu embarrasser quelques lecteurs, qui,
ne trouvant pas les mots où l’habitude les auroit fait chercher,
auroient supposé des omissions. On est obligé de faire avec
ménagement les réformes les plus raisonnables.
..... «Nous avons supprimé dans plusieurs mots les lettres doubles
qui ne se prononcent point. Nous avons ôté les lettres, _b, d, h,
s_, qui étoient inutiles. Dans les mots où la lettre _s_ marquoit
l’allongement de la syllabe, nous l’avons remplacée par un accent
circonflexe. Nous avons encore mis, comme dans l’édition précédente,
un _i_ simple à la place de l’_y_ partout où il ne tient pas la place
d’un double _i_, ou ne sert pas à conserver la trace de l’étymologie.
Ainsi nous écrivons _foi, loi, roi_, etc., avec un _i_ simple;
_royaume, moyen, voyez_, etc., avec un _y_, qui tient la place du
double _i_; _physique, synode_, etc., avec un _y_ qui ne sert qu’à
marquer l’étymologie. Si l’on ne trouve pas une entière uniformité
dans ces retranchemens, si nous avons laissé dans quelques mots la
lettre superflue que nous avons ôtée dans d’autres, c’est que l’usage
le plus commun ne nous permettoit pas de la supprimer.»
L’Académie crut cependant devoir abandonner dans quelques mots usuels
l’_y_ étymologique qu’elle remplaça par l’_i_, et, comme elle l’avait
fait dès sa première édition pour _cristal, cristalliser, cristallin_,
etc., elle supprima l’_y_ à _chimie, chimique, chimiste, alchimie,
alchimiste_, qui, dans la précédente, étaient écrits _chymie, chymique,
chymiste, alchymie, alchymiste_; l’_y_ dans _absinthe_ et _yvroie_
fut avec toute raison remplacé par l’_i_. L’Académie supprima aussi,
dans un grand nombre de mots, les _th_, les _ph_, les _ch_, et adopta
_détrôner, scolarité, scolastique, scolie, scrofule_ et _scrofuleux,
pascal_[17], _patriarcal, patriarcat, flegme, flegmatique_, que la
troisième édition écrivait encore _déthrôner, scholarité, scholastique,
scholie, paschal, partriarchal, patriarchat, phlegme, phlegmatique_.
[17] On a donc lieu de s’étonner de voir l’_h_ conservé dans
_anachorète, catéchumène_ (bien qu’à toutes les éditions
antérieures de l’Académie prévienne, de même qu’elle le faisait
pour _paschal_ et _patriarchal_, que l’_h_ ne se prononce pas).
Ces mots _flegme, flegmatique_, écrits sans _ph_, furent donc ajoutés
dans cette quatrième édition à ceux de _fantôme, frénétique_, etc.,
ainsi écrits dans la troisième édition, après avoir d’abord figuré avec
_ph_, dans la première édition. L’Académie supprima quelques lettres
doubles, comme dans les mots _agrafe, agrafer, argile, éclore, poupe_,
etc., au lieu d’_agraffe, agraffer, argille, éclorre, pouppe_; et,
parmi quelques autres changements, je remarque qu’au lieu de _coeffe,
coeffer, coeffeur_, elle écrit _coiffe, coiffer, coiffeur_; _genou_,
au lieu de _genouil_; _anicroche_, au lieu de _hanicroche_; _rez
de chaussée_, au lieu de _raiz de chaussée_; _spatule_, au lieu de
_espatule_, qu’elle aurait même dû écrire _spathule_, puisque ce mot
vient de σπάθη; mais alors on tenait moins compte de l’étymologie.
Profitant un peu tard des réflexions de Messieurs de Port-Royal
(Arnauld et Lancelot), qui, dans leur Grammaire, avaient condamné avec
raison la vicieuse épellation:
_bé, cé, dé, é, effe, gé, ache, ji, elle, emme, enne, erre, esse, vé,
ixe, zedde_,
l’Académie, après avoir suivi dans cette quatrième édition cet ancien
mode d’épellation pour les premières lettres, se ravisant ensuite,
l’indique ainsi:
_fe, ge, he, je, le, me, ne, re, se, ve, xe, ze_.
Cette méthode, qui n’est mise en pratique que depuis peu de temps, rend
l’épellation un peu moins difficile; et, en effet, bien que nous ayons,
et avec tant de peine! appris à lire, prononcerions-nous sans hésiter
les mots qu’on nous a fait ainsi épeler:
erre e pé u té a té i o enne réputation
a i elle elle e u erre esse ailleurs
dé a u pé ache i enne dauphin
qu u i cé o enne qu u e quiconque
pé ache a esse e phase
Dans cette quatrième édition, la suppression du _t_ final au pluriel
des mots (substantifs ou adjectifs) terminés en _ant_ et _ent_ fut
maintenue, et l’Académie continua à écrire, contrairement aux deux
premières éditions: les _enfans_, les _passans_, les _élémens_, les
_parens_.
C’est aussi dans cette édition que l’Académie indiqua, d’une manière
bien plus complète qu’elle ne l’avait fait dans la précédente,
l’orthographe des temps des verbes dont elle donna le modèle de
conjugaison; ainsi au mot _voir_ on lit: _je_ VOI _ou je_ VOIS, _il
voit, nous voyons, vous voyez, ils voyent_; _je voyois_, etc. Il
est regrettable que l’indication de cette double forme de la première
personne du présent de l’indicatif ne se trouve pas reproduite dans le
Dictionnaire aux autres mots, _tenir, venir, vaincre, connaître_,
etc., ce qui aurait laissé aux poëtes la liberté d’employer l’une ou
l’autre forme, comme l’a fait si souvent Corneille pour je _tien_,
je _vien_, je _voi_, je _vinc_, je _cognoi_[18]. Cette orthographe,
conforme à la conjugaison latine, _video_, -_es_, -_et_, permet
de distinguer la première personne de la deuxième du présent de
l’indicatif, _je vien, tu viens, il vient_, et cela d’accord avec
le vieux français et les anciennes grammaires françaises, celles des
Estienne entre autres, où l’_s_ n’existe pas à la première personne du
singulier du présent de l’indicatif de nos verbes.
[18] On en trouve des exemples dans La Fontaine, Racine, Molière
et même dans Voltaire:
La mort a respecté ces jours que je te doi,
Pour me donner le temps de m’acquitter vers toi.
(_Alzire_, II, 2.)
Je trouve aussi quelquefois dans sa correspondance _pui-je_.