"Nous sommes composés de contradictions apparentes, la volonté

n'est souvent pas d'accord avec nos actions parce qu'elles ne

dépendent pas d'elle; souvent nous ressentons des impulsions

qui conduisent à des résultats qui paraissent contradictoires,

quoiqu'ils partent cependant de la même source; et celui qui a

reconnu un sixième sens dans le centre de nos individus en

connaissait bien la nature. En effet, dépend-il de notre

volonté de le faire agir ou non? Il n'est point soumis à ses

lois. Tout en nous, au contraire, l'est à notre organisation

et à la fermentation des liqueurs qui la mettent en mouvement.

Rien ne peut s'y opposer, ni les changer, que le temps seul

qui détruit tout. C'est à cet ensemble, qui compose chaque

être différent, que se rapportent les variétés qu'on y

découvre, et c'est encore du sort donné à chacun d'eux qu'ils

tiennent cet ensemble, qui s'y rapporte avec une liaison

parfaite.

"Nos sens éprouvent, dans l'union des sexes, des impressions

dont nous ne sommes pas les maîtres. Tel objet frappe, séduit,

inspire des désirs aux uns, qui ne produit rien sur les

autres, quoique réellement agréable: j'en ai vu bien des

exemples. Sommes-nous affectés par un objet?

Tout nous y traîne ou nous y porte; quelquefois nous haïssons

son humeur et son caractère, cependant il fait naître en nous

l'idée d'un plaisir vif, nous en sentons l'effet; le sixième

sens s'élève, nous désirons, nous voulons en jouir à quelque

prix que ce soit, sans avoir le dessein de nous y attacher, et

souvent on le fuit après l'avoir possédé. En un mot,

attachements solides, goûts passagers, tout est dans le cercle

que nous avons à parcourir. Si nous trouvons de la résistance

à nos poursuites, l'amour-propre vient se mêler de

l'entreprise, et l'on emploie plus de souplesses et de moyens

réunis pour vaincre cette résistance que pour attaquer ceux

qu'on estime et qu'on chérit le plus. Enfin, la volupté,

l'ambition et l'avarice, passions qui, du plus au moins,

mènent et maîtrisent tous les hommes pendant leur vie, nous

déterminent et nous entraînent nécessairement dans un

enchaînement de circonstances qui forment le tissu dont notre

existence est enveloppée. Et fais-y bien attention, ma Laure,

ces trois mobiles, qu'on pare souvent de voiles brillants et

de noms adoucis, sont les seuls qui mettent en mouvement les

humains et qui les gouvernent: tels individus par un, par

deux, tels autres par tous les trois ensemble, suivant la

marche qui leur est tracée et la carrière qu'ils ont à

parcourir.

"Si l'on a reçu de la nature et du rôle qu'on doit faire un

coeur susceptible d'une passion forte et durable, d'un

attachement tendre et délicat, c'est l'analogie des humeurs et

des caractères qui les approche et les unit. L'idée du plaisir

est plus éloignée; on en est moins affecté que de l'intimité

d'une union remplie de douceurs et d'agréments, qui allie les

esprits et les goûts. On est méprisable de relâcher, par sa

faute, des liens de fleurs que vivifie et entretient

l'aménité; aussi ces chaînes sont-elles bien difficiles à

rompre, et cette modification dans les individus a des

influences bien plus déterminées. On y mêle, il est vrai, les

sensations du plaisir; mais leur genre a quelque chose de

différent. Il est un âge où tout ce que je te dis, ma chère

Laurette, paraît une fable; cependant il est puisé dans la

nature.

"Arrive enfin, à pas plus ou moins lents, l'habitude qui, sans

éteindre les sentiments, sans détruire ces liens aimables,

émousse néanmoins cette pointe de volupté, amortit cette

vivacité de désirs qu'un nouvel objet fait renaître; désirs

qui semblent ajouter à notre existence et faire mieux sentir

le prix et les charmes de la vie dont on jouit; mais on n'en

est pas moins fixé: si l'on peut avoir assez de raison et de

fermeté pour sacrifier une fantaisie, un caprice, un écart

momentané qui pourrait détruire l'accord d'une union intime,

il n'y a pas à balancer; mais la jalousie qui vient y jeter

ses serpents ne la détruit-elle pas plus encore que cette

infidélité passagère? Et n'est-il pas nécessaire que, de part

et d'autre, on sache se prêter sans humeur et sans

tracasseries aux lois imposées par la nature, dont la

puissance est invincible? Ecoutons sa voix, elle parle

partout: ne fermons point nos yeux, ne bouchons point nos

oreilles et notre entendement à ce qu'elle prononce et

démontre; elle annonce en tout la variété, et même que tout

finit. Pourquoi se plaindre d'une loi qui ne peut être éludée,

à laquelle nous sommes absolument soumis, et aussi despotique

que celle de la destruction qui anéantit la modification de

notre être? L'amour-propre et ce fatal égoïsme nous y font

résister. Eh bien! qu'on ne la seconde pas, cette loi, elle

n'en a pas besoin; mais qu'on détourne la vue sans aigreur.

"Beaucoup de nations, plus près de ses principes, moins

écartées de ses impressions primitives, en suivent bien mieux

l'impulsion que nous qui, à force de polissure, sommes si

éloignés de ses premières notions.

"Jette les yeux, ma chère Laure, sur toutes les espèces

d'animaux répandus sur notre globe: voit-on les femelles

enchaînées aux mâles qu'elles ont eus l'année précédente?

La tourterelle, dont on fait une peinture qui n'est si

touchante que parce qu'elle éveille et pique notre amour

propre, ne reste dans le même ménage que jusqu'au temps où sa

famille n'a plus besoin d'elle; souvent le même été la voit

choisir un nouveau favori. Cherche d'autres exemples, ils sont

tous pareils. Consultons la nature, quels ont été son but et

ses desseins? La reproduction des êtres; et elle n'a imprimé

tant de plaisir dans l'union des sexes que pour y parvenir

d'une manière agréable et, par conséquent, plus sûre. Le

plaisir est même si dominant dans notre espèce que, souvent,

il nous fait agir malgré nous. Si je me suis détourné de ce

but avec toi, nos coutumes et nos préjugés m'en ont imposé

l'obligation absolue; mais ce dessein est si marqué qu'un

homme bien constitué peut, en jouissant de plusieurs femmes

fécondes, se reproduire autant de fois qu'il en aura connu.

Si, dans ces deux sexes, on trouve des individus qui ne

répondent pas à ses vues, c'est une erreur passagère de

constitution qui ne détruit pas les lois générales.

"J'avoue que cette faveur faite aux hommes ne rejaillit pas

sur les femmes; elles ne peuvent ordinairement produire qu'un

seul être; plusieurs hommes n'en feraient pas éclore

davantage, et, souvent même, un mélange trop prompt détruirait

le germe fructifiant s'il n'avait pas été bien fixé; sans

compter encore les fâcheux effets qui résulteraient d'un

mélange diversifié et très prochainement successif. Cependant,

si le premier germe avait pris de profondes racines, et qu'à

quelque temps le même homme ou un autre anime et vivifie un

nouveau germe, elles peuvent produire un second fruit, et même

un troisième; mais ces cas ne sont pas dans le cours commun de

la nature pour notre espèce.

"Si cette nature a comblé les hommes de faveurs, elle n'a pas

été tout à fait injuste ni marâtre avec elles: les femmes

portent un vide qu'une nécessité perpétuelle, un appétit

indépendant d'elles les porte à remplir. Si l'un ne le peut ou

ne le veut pas, un sentiment plus fort qu'elles et que tous

leurs préjugés en appelle un autre; mais le choix dépend de

leur goût. En effet, pourquoi vouloir absolument qu'elles

souffrent les approches et les caresses de tel objet qu'elles

abhorrent? Que peut produire une union qu'elles détestent et

qui les révolte? Rien, ou des avortons qu'elles ont en

horreur. Combien en voit-on d'exemples? C'est dans de

pareilles conjonctures, qui ne sont que trop multipliées, que

le secours d'une désunion entière serait bien nécessaire.

Elles tiennent de leur existence et de leur constitution le

droit de choisir, et même de changer si elles se sont

trompées. Eh! qui ne se trompe pas? Enfin, c'est ce droit né

avec elles qui les rend plus inconstantes que les hommes, qui

tiennent des lois générales d'être plus infidèles.

"S'il est en elles, par la constitution de leur sexe, un degré

de volupté plus grand, un plaisir plus vif ou plus durable que

dans le nôtre, qui les dédommage en quelque sorte des

accidents et des peines auxquels elles sont soumises, quelle

injustice de leur en faire un crime! leur tempérament dépend-il

d'elles? De qui l'ont-elles reçu? Leur imagination, plus

aisément frappée et plus vivement affectée en raison de la

délicatesse et de la sensibilité de leurs organes, leur

curiosité excessive et ce tempérament animé leur présentent

des images qui les émeuvent violemment, et qui les obligent de

succomber d'autant plus aisément que le moment présent est, en

général, ce qui les remue avec le plus d'énergie.

"Ecartons donc la contrainte produite par la jalousie,

enfantée par l'amour-propre et l'égoïsme; elles reviendront

bientôt d'elles-mêmes et sauront, mieux que les hommes,

connaître leurs pertes. Il se trouvera, sans doute, des

exceptions, mais où n'y en a-t-il point? D'ailleurs,

mériteront-elles des regrets? Apprenons donc à nous prêter à

leur essence, rendons plus léger le joug qui leur est imposé,

chargeons de fleurs les liens dans lesquels elles sont

engagées, pour captiver leur esprit, subjuguer leur coeur et

fixer l'inconstance qu'elles ont reçue de la nature. Passons-leur

une infidélité, s'il est nécessaire, pour ne point les

aliéner, ce qui arriverait bientôt, sans doute, si les chaînes

leur paraissaient trop pesantes et trop resserrées; sans cela,

cette belle moitié du genre humain serait trop malheureuse.

Mais ce qu'il y a de singulier c'est que, si ces principes ne

sont point autorisés, ils n'en sont pas souvent moins suivis

en beaucoup de parties et dans bien des climats.

-- Mais, cher papa, si les femmes n'ont pas reçu, comme les

hommes, un droit à l'infidélité, pourquoi voit-on un nombre

d'entre elles qui, non seulement s'arrogent une telle

prétention, mais encore qui la portent beaucoup plus loin

puisqu'elles la poussent jusqu'à la publicité? Il faut donc

que ce penchant tienne autant à la constitution de notre sexe

qu'à celle du tien.

-- Erreur, ma fille: dans ton sexe, c'est un écart excessif des

lois générales de la nature, dans lequel les individus sont

portés ou entraînés par un assemblage de circonstances où il

entre souvent de la nécessité, où, souvent aussi, le penchant

n'entre pour rien et dans lequel la plus grande partie ne

reste que par les mêmes circonstances dont la chaîne se

perpétue, ou par fainéantise, habitude, gourmandise, mépris

d'elles-mêmes, et tant d'autres raisons que je ne peux te

détailler. Tu vas voir, par les effets qui en résultent, que

la nature même s'y oppose fortement puisque cet écart, poussé

jusqu'à son dernier période, emporte avec lui des malheurs,

des maux affreux, des suites fâcheuses et tout ce qu'on peut

imaginer de plus funeste. Effets qui ne sont point produits

par l'infidélité des hommes qui ne voient point de femmes

publiques.

"Je dois, en premier lieu, te faire une comparaison qui te

rendra plus sensibles et plus claires ces lois générales de la

nature. Que, dans vingt vases différents, on verse une même

liqueur, qu'on la survide dans le vaisseau d'où elle est

sortie, elle ne change point de nature, elle sera tout au plus

affaiblie par la transvasion si elle est spiritueuse. Mais

que, dans un même vase, on verse vingt liqueurs différentes et

hétérogènes, il s'établit une fermentation qui change la

combinaison naturelle de ces liqueurs; qu'on vide ce vase sans

le rincer ni l'essuyer, les parois, infectées de la liqueur

fermentée, suffiront pour insinuer un levain qui changera

l'essence d'une seule des vingt qu'on remettrait dedans; ou

qu'on prenne une goutte de cet assemblage fermenté, et qu'on

la mette dans le vaisseau qui en contient une seule, l'effet

en sera le même.

"De cet exemple, voici les conséquences: qu'un homme sain se

joigne à plusieurs femmes, il ne peut en résulter aucun mal;

c'est la même liqueur versée dans plusieurs vases. Mais qu'une

femme, fût-elle même très saine, s'unisse à plusieurs hommes

coup sur coup qui ne seraient pas infectés, cette diversité de

semence produira, par la fermentation aidée et accélérée par

la chaleur du lieu, les effets les plus dangereux.

"Qu'une fille, une femme jeune, jolie, libre et indépendante,

mais de la lie du peuple et, par conséquent, sans éducation,

sans soin, sans propreté, sans précaution, se trouve

abandonnée à là publicité, soit par son propre besoin, soit

par celui de vieilles coquines qui, fondant sur ses appas

leurs avantages, la dirigent et l'entraînent dans cette

affreuse conduite, soit par les suites d'un engagement où la

séduction des hommes l'aura jetée, soit enfin par tempérament

ou libertinage de caractère, reçoive plusieurs hommes en un

jour et presque à la suite l'un de l'autre, il est constant

qu'elle ne tardera pas à être infectée: ce sont différentes

liqueurs versées dans un même vase; elle peut même être

sujette à des fleurs blanches très âcres, à des reliquats de

règles de mauvaise qualité, à des ulcères de matrice. Les

semences de ces différents hommes, qui sont hétérogènes, soit

par la diversité du tempérament des individus, soit par la

prodigieuse différence qui se trouve dans l'état de leur

santé, - tels que ceux qui ont des maladies cutanées qui les

rendent encore plus âpres auprès des femmes, tels encore que

ceux qui ont des maladies habituelles qui n'ôtent point la

puissance génératrice, et autres de cette espèce -, mêlées les

unes avec les autres dans le même lieu, où déjà se trouve

quelquefois en lui-même une liqueur viciée ou tout au moins en

disposition de l'être, ces semences fermentent avec plus

d'aisance et de promptitude par la chaleur, s'aigrissent, se

tournent en acide et deviennent un poison d'autant plus subtil

que la matière qui l'a produit l'est elle-même; ce qui prouve

que les femmes ne sont point faites pour être infidèles, et

encore moins pour la prostitution.

"D'après ce résumé, qui tient à la saine physique, à la raison

et à l'expérience, il est certain que, du moment où il s'est

trouvé des femmes livrées à cet abandon général, la contagion

a dû se développer dans les sources de la vie.

Ce qui n'est malheureusement que trop général, et, de la plus

vile populace où elle a probablement commencé, elle est montée

jusques aux grands.

"Mais puisqu'elle existe en action ou en puissance, il est

sans doute nécessaire que des hommes éclairés, remplis de

connaissances appuyées d'une longue expérience, cherchent tous

les moyens de l'arrêter dans son principe, et les communiquent

lorsqu'ils les ont trouvés. Il y en a, ma chère Laure, de ces

hommes bienfaisants qui, sans redouter le blâme et les cris

des sots, sont utiles, non seulement à leurs contemporains

mais encore à la postérité, en découvrant sans fard et sans

déguisement tout ce qu'ils ont acquis pour prévenir et parer

aux accidents qui résultent de la prostitution des femmes.

"C'est encore ici, ma Laurette, un des avantages de l'éponge.

Mais elle ne suffit pas seule; il s'agit de l'imbiber avant

d'une liqueur où se trouve répandu un sel dont la ténuité est

infinie, qui, par ses préparations étant un alcali puissant,

s'unit avec précipitation aux sels acides de la liqueur

viciée, absorbe dans l'instant leur action, en détruit la

nature, les réduit au moment même en sels neutres et préserve

par conséquent de contagion dans l'union des sexes dont l'un

ou l'autre serait infecté.

"Qu'une femme trempe l'éponge dans cette eau composée, qu'elle

se l'introduise, elle peut sans risque s'unir de suite à

plusieurs hommes; elle peut même recevoir un homme malsain;

ou, dans le cas de la contagion, ayant soin, pour plus de

sûreté, de la retirer avec son petit cordon aussitôt qu'il est

dehors, de se laver et de s'injecter de la même eau, ou bien

de remettre à chaque fois une éponge imbibée de la même

composition; on peut ensuite laver ces éponges dans une

quantité assez étendue d'eau simple, et s'en servir de nouveau

en les retrempant dans l'eau composée.

"Si c'est un homme sain qui se joint à une femme qui ne l'est

pas, il peut de même lui introduire cette éponge trempée de

cette composition, ayant attention, quand il sera dehors, de

tremper le membre décalotté dans cette eau qu'on aura soin de

mettre dans un vase de verre, de faïence ou de porcelaine. Et,

pour plus de sûreté, il en fera couler par injection dans le

canal, avec une petite seringue d'ivoire, et non de métal.

S'il était d'une sensation très délicate dans cette partie,

cette eau composée serait coupée par moitié avec de l'eau de

rose ou de plantain. Je ne te dis rien, ma chère Laure, dont

je ne sois très assuré par nombre d'expériences.

"Je pourrais, ma chère Laure, t'apporter encore nombre

d'autres raisons pour te prouver que la nature n'a pas donné

le même droit aux femmes pour être infidèles; mais il est

constant qu'elle a mis dans leur coeur et dans leur manière

d'être plus d'inconstance que dans notre sexe. On est fort

heureux, quand un objet nous touche sensiblement, de ne pas

essuyer cet événement, et, dût-il nous en coûter quelque

chose, il faut savoir faire un petit sacrifice pour éviter une

perte totale."

(Fin du discours du père)

Dieux! chère Eugénie, qu'il lisait bien dans notre coeur! tu

l'avoueras sans doute avec moi. Il dégagea mon âme, par cet

exposé de ses sentiments, d'un poids qui la surchargeait; il

lui rendit sa tranquillité et la remplit d'une joie parfaite.

Je voulais cependant encore éclaircir un soupçon que nos

scènes de la campagne m'avaient donné, et je souhaitais qu'il

se vérifiât pour ôter tout retour aux regrets que j'avais

éprouvés; mais je n'eus pas lieu de tirer cet avantage de la

demande que je lui fis:

-- Je désire, cher papa, te faire une question sur laquelle je

te prie de me satisfaire sans déguisement.

-- Quoi donc? ma Laurette, pourrais-je en avoir pour toi, et te

donner cet indigne exemple après avoir cherché moi-même à te

rendre toujours sincère? Parle, la vérité dans ma bouche ne

sera pas même fardée.

-- Quand nous avons été la première fois à la campagne avec

Rose et Vernol, après t'avoir entendu dire à quelle condition

tu te prêtais à ma folie, je me suis persuadée que la vue des

grâces de ce beau garçon avait fait naître tes désirs comme il

avait excité les miens, et que, pour en jouir, tu avais

consenti de céder aux siens en exigeant cette obligation de

lui. Ma persuasion était-elle fondée?

-- Que tu t'es trompée, ma chère enfant! j'avais des désirs, il

est vrai, tu en voyais les signes certains. Eh! qui n'en

aurait pas eu? Mais les attraits et les charmes répandus sur

toute ta personne en étaient les principaux mobiles; la scène

y ajoutait, mais Vernol n'y était pour rien. Je t'avoue même

que le goût de beaucoup d'hommes pour leur sexe me paraît plus

que bizarre, quoiqu'il soit répandu chez toutes les nations de

la terre; outre qu'il viole les lois de la nature, il me

paraît extravagant, à moins qu'on ne se trouve dans une

disette absolue de femmes; alors la nécessité est la première

de toutes les lois. C'est ce qu'on voit dans les pensions,

dans les collèges, dans les vaisseaux, dans les pays où les

femmes sont renfermées; et ce qu'il y a de malheureux, ce

goût, une fois pris, est préféré. Je ne vois pas du même oeil

celui des femmes pour le leur; il ne me paraît pas

extraordinaire, il tient même plus à leur essence, tout les y

porte, quoiqu'il ne remplisse pas les vues générales; mais au

moins il ne les distrait pas ordinairement de leur penchant

pour les hommes. En effet, la contrainte presque générale où

elles se trouvent, la clôture sous laquelle on les tient, les

prisons dans lesquelles elles sont renfermées chez presque

toutes les nations, leur présentent l'idée illusoire du

bonheur et du plaisir entre les bras d'une autre femme qui

leur plaît; point de dangers à courir, point de jalousie à

essuyer de la part des hommes, point de médisance à éprouver,

une discrétion certaine, plus de beautés, de grâces, de

fraîcheur et de mignardises.

Que de raisons, chère enfant, pour les entraîner dans une

tendre passion vis-à-vis d'une femme! Il n'en est pas de même

à l'égard des hommes, rien ne les y porte; en général, ils ne

manquent point de femmes, le chemin qu'ils recherchent n'est

pas moins semé de dangers que celui qu'ils fuient dans les

femmes; enfin, il me paraît contraire à tout, et tu dois te

souvenir, que c'est l'unique fois que j'aie agi de même avec

Vernol. Si ce goût recherché me paraît plus que bizarre avec

les hommes, ne pense pas que je le regarde de même avec les

femmes: un homme mal fourni dans un vaste chemin est obligé de

chercher la voie étroite pour répandre, après, la rosée

bienfaisante dans le champ qu'il doit ensemencer. Mais il y a

plus: il existe des femmes qui ne peuvent être aimées que par

ce moyen, et, chez elles, l'entrée du sentier est presque

toujours exempt d'épines.

"Voici donc les raisons de ma conduite avec Vernol: mon amour

et ma complaisance, tous deux extrêmes pour toi, ma façon de

penser exempte de préjugés, le vif désir de te plaire de toute

façon et de posséder ton affection entière, enfin la

différence que je souhaitais que tu connusses entre les divers

sentiments des hommes (car tu as dû juger que la passion de

Vernol n'avait pour but que la jouissance), tous ces motifs

m'ont fait condescendre à des désirs que tu aurais pu

satisfaire à mon insu si j'avais pris d'autres moyens; désirs

enfin qui t'auraient engagée à me regarder, dans ton coeur,

comme un tyran jaloux si je m'y étais opposé, et j'aurais

perdu pour jamais ta tendresse et ce coeur dont seul je suis

jaloux; mais je ne voulais pas, en te souffrant entre les bras

de Vernol, qu'il s'autorisât de ma complaisance pour toi et

qu'il s'en fit un titre pour penser intérieurement, ou pour

parler, d'une manière désavantageuse. Je désirai qu'il ne pût

même, ainsi que Rose, songer au bonheur qu'il avait trouvé

dans tes bras sans se souvenir, en même temps, qu'il l'avait

payé de sa personne, et que cette réflexion fût un frein pour

ses idées et pour sa langue. Je le fis avec d'autant plus de

raison qu'en général, dans la jouissance des femmes, les

hommes ne sont guère prudents ni discrets. Pour ajouter encore

une preuve de ma franchise et de mes vues réelles, c'est que

Rose, de ce côté-là, n'a pas reçu de ma part une pareille

offrande, quoique cela soit plus naturel avec une femme, comme

je te l'ai déjà dit, et que même elle y gagne presque

toujours: mais elle ne m'était pas nécessaire; et malgré que

ce fût la première fois qu'elle en eût essayé, j'ai laissé ces

prémices à Vernol. Juge de là si tu t'es trompée.

Je pris mon papa dans mes bras, je le serrai contre mon coeur,

je le pressai contre mon sein, je l'étouffais:

-- Cher et tendre papa, je sens plus que jamais jusqu'où

s'étendent tes bontés et ton amour pour ta Laurette. Tous les

moments de mes jours seront désormais consacrés à te prouver

le mien. Mes soins, ma complaisance, mes plus secrètes pensées

dont je te ferai part, enfin la constance et la fidélité de ma

tendresse pour toi en seront des témoignages continuels et des

preuves certaines. Des baisers et des caresses sans nombre en

furent les gages.

Je jouissais avec lui, depuis près de quatre ans, d'une

tranquillité douce et charmante; j'en faisais toute ma

félicité: prévenante et prévenue, caressante et caressée, mes

jours étaient filés par le plaisir et le bonheur quand, au

bout de ce terme, il fut troublé par la mort de Lucette. Son

souvenir m'était toujours bien cher, il était le fruit de la

sincère amitié que nous avions l'une pour l'autre, en tout sa

conduite avait été guidée par la tendre affection qu'elle

avait pour mon père et pour moi. J'avais trop bien connu la

différence qu'il y avait entre elle et Rose et je mettais à

son attachement un tout autre prix. Mais la perte que je

faisais était un préparatif aux tourments et aux noirs

chagrins que je devais essuyer. Quel récit exiges-tu de moi,

chère Eugénie? Pourquoi renouveler ma douleur? Mon coeur se

déchire encore au souvenir de mon infortune; les mêmes

angoisses se font sentir avec une force pareille au moment de

ce détail. Non, je ne puis passer outre..."

Le Rideau levé; ou l'Education de Laure · 第 8 / 9 段