n'est souvent pas d'accord avec nos actions parce qu'elles ne
dépendent pas d'elle; souvent nous ressentons des impulsions
qui conduisent à des résultats qui paraissent contradictoires,
quoiqu'ils partent cependant de la même source; et celui qui a
reconnu un sixième sens dans le centre de nos individus en
connaissait bien la nature. En effet, dépend-il de notre
volonté de le faire agir ou non? Il n'est point soumis à ses
lois. Tout en nous, au contraire, l'est à notre organisation
et à la fermentation des liqueurs qui la mettent en mouvement.
Rien ne peut s'y opposer, ni les changer, que le temps seul
qui détruit tout. C'est à cet ensemble, qui compose chaque
être différent, que se rapportent les variétés qu'on y
découvre, et c'est encore du sort donné à chacun d'eux qu'ils
tiennent cet ensemble, qui s'y rapporte avec une liaison
parfaite.
"Nos sens éprouvent, dans l'union des sexes, des impressions
dont nous ne sommes pas les maîtres. Tel objet frappe, séduit,
inspire des désirs aux uns, qui ne produit rien sur les
autres, quoique réellement agréable: j'en ai vu bien des
exemples. Sommes-nous affectés par un objet?
Tout nous y traîne ou nous y porte; quelquefois nous haïssons
son humeur et son caractère, cependant il fait naître en nous
l'idée d'un plaisir vif, nous en sentons l'effet; le sixième
sens s'élève, nous désirons, nous voulons en jouir à quelque
prix que ce soit, sans avoir le dessein de nous y attacher, et
souvent on le fuit après l'avoir possédé. En un mot,
attachements solides, goûts passagers, tout est dans le cercle
que nous avons à parcourir. Si nous trouvons de la résistance
à nos poursuites, l'amour-propre vient se mêler de
l'entreprise, et l'on emploie plus de souplesses et de moyens
réunis pour vaincre cette résistance que pour attaquer ceux
qu'on estime et qu'on chérit le plus. Enfin, la volupté,
l'ambition et l'avarice, passions qui, du plus au moins,
mènent et maîtrisent tous les hommes pendant leur vie, nous
déterminent et nous entraînent nécessairement dans un
enchaînement de circonstances qui forment le tissu dont notre
existence est enveloppée. Et fais-y bien attention, ma Laure,
ces trois mobiles, qu'on pare souvent de voiles brillants et
de noms adoucis, sont les seuls qui mettent en mouvement les
humains et qui les gouvernent: tels individus par un, par
deux, tels autres par tous les trois ensemble, suivant la
marche qui leur est tracée et la carrière qu'ils ont à
parcourir.
"Si l'on a reçu de la nature et du rôle qu'on doit faire un
coeur susceptible d'une passion forte et durable, d'un
attachement tendre et délicat, c'est l'analogie des humeurs et
des caractères qui les approche et les unit. L'idée du plaisir
est plus éloignée; on en est moins affecté que de l'intimité
d'une union remplie de douceurs et d'agréments, qui allie les
esprits et les goûts. On est méprisable de relâcher, par sa
faute, des liens de fleurs que vivifie et entretient
l'aménité; aussi ces chaînes sont-elles bien difficiles à
rompre, et cette modification dans les individus a des
influences bien plus déterminées. On y mêle, il est vrai, les
sensations du plaisir; mais leur genre a quelque chose de
différent. Il est un âge où tout ce que je te dis, ma chère
Laurette, paraît une fable; cependant il est puisé dans la
nature.
"Arrive enfin, à pas plus ou moins lents, l'habitude qui, sans
éteindre les sentiments, sans détruire ces liens aimables,
émousse néanmoins cette pointe de volupté, amortit cette
vivacité de désirs qu'un nouvel objet fait renaître; désirs
qui semblent ajouter à notre existence et faire mieux sentir
le prix et les charmes de la vie dont on jouit; mais on n'en
est pas moins fixé: si l'on peut avoir assez de raison et de
fermeté pour sacrifier une fantaisie, un caprice, un écart
momentané qui pourrait détruire l'accord d'une union intime,
il n'y a pas à balancer; mais la jalousie qui vient y jeter
ses serpents ne la détruit-elle pas plus encore que cette
infidélité passagère? Et n'est-il pas nécessaire que, de part
et d'autre, on sache se prêter sans humeur et sans
tracasseries aux lois imposées par la nature, dont la
puissance est invincible? Ecoutons sa voix, elle parle
partout: ne fermons point nos yeux, ne bouchons point nos
oreilles et notre entendement à ce qu'elle prononce et
démontre; elle annonce en tout la variété, et même que tout
finit. Pourquoi se plaindre d'une loi qui ne peut être éludée,
à laquelle nous sommes absolument soumis, et aussi despotique
que celle de la destruction qui anéantit la modification de
notre être? L'amour-propre et ce fatal égoïsme nous y font
résister. Eh bien! qu'on ne la seconde pas, cette loi, elle
n'en a pas besoin; mais qu'on détourne la vue sans aigreur.
"Beaucoup de nations, plus près de ses principes, moins
écartées de ses impressions primitives, en suivent bien mieux
l'impulsion que nous qui, à force de polissure, sommes si
éloignés de ses premières notions.
"Jette les yeux, ma chère Laure, sur toutes les espèces
d'animaux répandus sur notre globe: voit-on les femelles
enchaînées aux mâles qu'elles ont eus l'année précédente?
La tourterelle, dont on fait une peinture qui n'est si
touchante que parce qu'elle éveille et pique notre amour
propre, ne reste dans le même ménage que jusqu'au temps où sa
famille n'a plus besoin d'elle; souvent le même été la voit
choisir un nouveau favori. Cherche d'autres exemples, ils sont
tous pareils. Consultons la nature, quels ont été son but et
ses desseins? La reproduction des êtres; et elle n'a imprimé
tant de plaisir dans l'union des sexes que pour y parvenir
d'une manière agréable et, par conséquent, plus sûre. Le
plaisir est même si dominant dans notre espèce que, souvent,
il nous fait agir malgré nous. Si je me suis détourné de ce
but avec toi, nos coutumes et nos préjugés m'en ont imposé
l'obligation absolue; mais ce dessein est si marqué qu'un
homme bien constitué peut, en jouissant de plusieurs femmes
fécondes, se reproduire autant de fois qu'il en aura connu.
Si, dans ces deux sexes, on trouve des individus qui ne
répondent pas à ses vues, c'est une erreur passagère de
constitution qui ne détruit pas les lois générales.
"J'avoue que cette faveur faite aux hommes ne rejaillit pas
sur les femmes; elles ne peuvent ordinairement produire qu'un
seul être; plusieurs hommes n'en feraient pas éclore
davantage, et, souvent même, un mélange trop prompt détruirait
le germe fructifiant s'il n'avait pas été bien fixé; sans
compter encore les fâcheux effets qui résulteraient d'un
mélange diversifié et très prochainement successif. Cependant,
si le premier germe avait pris de profondes racines, et qu'à
quelque temps le même homme ou un autre anime et vivifie un
nouveau germe, elles peuvent produire un second fruit, et même
un troisième; mais ces cas ne sont pas dans le cours commun de
la nature pour notre espèce.
"Si cette nature a comblé les hommes de faveurs, elle n'a pas
été tout à fait injuste ni marâtre avec elles: les femmes
portent un vide qu'une nécessité perpétuelle, un appétit
indépendant d'elles les porte à remplir. Si l'un ne le peut ou
ne le veut pas, un sentiment plus fort qu'elles et que tous
leurs préjugés en appelle un autre; mais le choix dépend de
leur goût. En effet, pourquoi vouloir absolument qu'elles
souffrent les approches et les caresses de tel objet qu'elles
abhorrent? Que peut produire une union qu'elles détestent et
qui les révolte? Rien, ou des avortons qu'elles ont en
horreur. Combien en voit-on d'exemples? C'est dans de
pareilles conjonctures, qui ne sont que trop multipliées, que
le secours d'une désunion entière serait bien nécessaire.
Elles tiennent de leur existence et de leur constitution le
droit de choisir, et même de changer si elles se sont
trompées. Eh! qui ne se trompe pas? Enfin, c'est ce droit né
avec elles qui les rend plus inconstantes que les hommes, qui
tiennent des lois générales d'être plus infidèles.
"S'il est en elles, par la constitution de leur sexe, un degré
de volupté plus grand, un plaisir plus vif ou plus durable que
dans le nôtre, qui les dédommage en quelque sorte des
accidents et des peines auxquels elles sont soumises, quelle
injustice de leur en faire un crime! leur tempérament dépend-il
d'elles? De qui l'ont-elles reçu? Leur imagination, plus
aisément frappée et plus vivement affectée en raison de la
délicatesse et de la sensibilité de leurs organes, leur
curiosité excessive et ce tempérament animé leur présentent
des images qui les émeuvent violemment, et qui les obligent de
succomber d'autant plus aisément que le moment présent est, en
général, ce qui les remue avec le plus d'énergie.
"Ecartons donc la contrainte produite par la jalousie,
enfantée par l'amour-propre et l'égoïsme; elles reviendront
bientôt d'elles-mêmes et sauront, mieux que les hommes,
connaître leurs pertes. Il se trouvera, sans doute, des
exceptions, mais où n'y en a-t-il point? D'ailleurs,
mériteront-elles des regrets? Apprenons donc à nous prêter à
leur essence, rendons plus léger le joug qui leur est imposé,
chargeons de fleurs les liens dans lesquels elles sont
engagées, pour captiver leur esprit, subjuguer leur coeur et
fixer l'inconstance qu'elles ont reçue de la nature. Passons-leur
une infidélité, s'il est nécessaire, pour ne point les
aliéner, ce qui arriverait bientôt, sans doute, si les chaînes
leur paraissaient trop pesantes et trop resserrées; sans cela,
cette belle moitié du genre humain serait trop malheureuse.
Mais ce qu'il y a de singulier c'est que, si ces principes ne
sont point autorisés, ils n'en sont pas souvent moins suivis
en beaucoup de parties et dans bien des climats.
-- Mais, cher papa, si les femmes n'ont pas reçu, comme les
hommes, un droit à l'infidélité, pourquoi voit-on un nombre
d'entre elles qui, non seulement s'arrogent une telle
prétention, mais encore qui la portent beaucoup plus loin
puisqu'elles la poussent jusqu'à la publicité? Il faut donc
que ce penchant tienne autant à la constitution de notre sexe
qu'à celle du tien.
-- Erreur, ma fille: dans ton sexe, c'est un écart excessif des
lois générales de la nature, dans lequel les individus sont
portés ou entraînés par un assemblage de circonstances où il
entre souvent de la nécessité, où, souvent aussi, le penchant
n'entre pour rien et dans lequel la plus grande partie ne
reste que par les mêmes circonstances dont la chaîne se
perpétue, ou par fainéantise, habitude, gourmandise, mépris
d'elles-mêmes, et tant d'autres raisons que je ne peux te
détailler. Tu vas voir, par les effets qui en résultent, que
la nature même s'y oppose fortement puisque cet écart, poussé
jusqu'à son dernier période, emporte avec lui des malheurs,
des maux affreux, des suites fâcheuses et tout ce qu'on peut
imaginer de plus funeste. Effets qui ne sont point produits
par l'infidélité des hommes qui ne voient point de femmes
publiques.
"Je dois, en premier lieu, te faire une comparaison qui te
rendra plus sensibles et plus claires ces lois générales de la
nature. Que, dans vingt vases différents, on verse une même
liqueur, qu'on la survide dans le vaisseau d'où elle est
sortie, elle ne change point de nature, elle sera tout au plus
affaiblie par la transvasion si elle est spiritueuse. Mais
que, dans un même vase, on verse vingt liqueurs différentes et
hétérogènes, il s'établit une fermentation qui change la
combinaison naturelle de ces liqueurs; qu'on vide ce vase sans
le rincer ni l'essuyer, les parois, infectées de la liqueur
fermentée, suffiront pour insinuer un levain qui changera
l'essence d'une seule des vingt qu'on remettrait dedans; ou
qu'on prenne une goutte de cet assemblage fermenté, et qu'on
la mette dans le vaisseau qui en contient une seule, l'effet
en sera le même.
"De cet exemple, voici les conséquences: qu'un homme sain se
joigne à plusieurs femmes, il ne peut en résulter aucun mal;
c'est la même liqueur versée dans plusieurs vases. Mais qu'une
femme, fût-elle même très saine, s'unisse à plusieurs hommes
coup sur coup qui ne seraient pas infectés, cette diversité de
semence produira, par la fermentation aidée et accélérée par
la chaleur du lieu, les effets les plus dangereux.
"Qu'une fille, une femme jeune, jolie, libre et indépendante,
mais de la lie du peuple et, par conséquent, sans éducation,
sans soin, sans propreté, sans précaution, se trouve
abandonnée à là publicité, soit par son propre besoin, soit
par celui de vieilles coquines qui, fondant sur ses appas
leurs avantages, la dirigent et l'entraînent dans cette
affreuse conduite, soit par les suites d'un engagement où la
séduction des hommes l'aura jetée, soit enfin par tempérament
ou libertinage de caractère, reçoive plusieurs hommes en un
jour et presque à la suite l'un de l'autre, il est constant
qu'elle ne tardera pas à être infectée: ce sont différentes
liqueurs versées dans un même vase; elle peut même être
sujette à des fleurs blanches très âcres, à des reliquats de
règles de mauvaise qualité, à des ulcères de matrice. Les
semences de ces différents hommes, qui sont hétérogènes, soit
par la diversité du tempérament des individus, soit par la
prodigieuse différence qui se trouve dans l'état de leur
santé, - tels que ceux qui ont des maladies cutanées qui les
rendent encore plus âpres auprès des femmes, tels encore que
ceux qui ont des maladies habituelles qui n'ôtent point la
puissance génératrice, et autres de cette espèce -, mêlées les
unes avec les autres dans le même lieu, où déjà se trouve
quelquefois en lui-même une liqueur viciée ou tout au moins en
disposition de l'être, ces semences fermentent avec plus
d'aisance et de promptitude par la chaleur, s'aigrissent, se
tournent en acide et deviennent un poison d'autant plus subtil
que la matière qui l'a produit l'est elle-même; ce qui prouve
que les femmes ne sont point faites pour être infidèles, et
encore moins pour la prostitution.
"D'après ce résumé, qui tient à la saine physique, à la raison
et à l'expérience, il est certain que, du moment où il s'est
trouvé des femmes livrées à cet abandon général, la contagion
a dû se développer dans les sources de la vie.
Ce qui n'est malheureusement que trop général, et, de la plus
vile populace où elle a probablement commencé, elle est montée
jusques aux grands.
"Mais puisqu'elle existe en action ou en puissance, il est
sans doute nécessaire que des hommes éclairés, remplis de
connaissances appuyées d'une longue expérience, cherchent tous
les moyens de l'arrêter dans son principe, et les communiquent
lorsqu'ils les ont trouvés. Il y en a, ma chère Laure, de ces
hommes bienfaisants qui, sans redouter le blâme et les cris
des sots, sont utiles, non seulement à leurs contemporains
mais encore à la postérité, en découvrant sans fard et sans
déguisement tout ce qu'ils ont acquis pour prévenir et parer
aux accidents qui résultent de la prostitution des femmes.
"C'est encore ici, ma Laurette, un des avantages de l'éponge.
Mais elle ne suffit pas seule; il s'agit de l'imbiber avant
d'une liqueur où se trouve répandu un sel dont la ténuité est
infinie, qui, par ses préparations étant un alcali puissant,
s'unit avec précipitation aux sels acides de la liqueur
viciée, absorbe dans l'instant leur action, en détruit la
nature, les réduit au moment même en sels neutres et préserve
par conséquent de contagion dans l'union des sexes dont l'un
ou l'autre serait infecté.
"Qu'une femme trempe l'éponge dans cette eau composée, qu'elle
se l'introduise, elle peut sans risque s'unir de suite à
plusieurs hommes; elle peut même recevoir un homme malsain;
ou, dans le cas de la contagion, ayant soin, pour plus de
sûreté, de la retirer avec son petit cordon aussitôt qu'il est
dehors, de se laver et de s'injecter de la même eau, ou bien
de remettre à chaque fois une éponge imbibée de la même
composition; on peut ensuite laver ces éponges dans une
quantité assez étendue d'eau simple, et s'en servir de nouveau
en les retrempant dans l'eau composée.
"Si c'est un homme sain qui se joint à une femme qui ne l'est
pas, il peut de même lui introduire cette éponge trempée de
cette composition, ayant attention, quand il sera dehors, de
tremper le membre décalotté dans cette eau qu'on aura soin de
mettre dans un vase de verre, de faïence ou de porcelaine. Et,
pour plus de sûreté, il en fera couler par injection dans le
canal, avec une petite seringue d'ivoire, et non de métal.
S'il était d'une sensation très délicate dans cette partie,
cette eau composée serait coupée par moitié avec de l'eau de
rose ou de plantain. Je ne te dis rien, ma chère Laure, dont
je ne sois très assuré par nombre d'expériences.
"Je pourrais, ma chère Laure, t'apporter encore nombre
d'autres raisons pour te prouver que la nature n'a pas donné
le même droit aux femmes pour être infidèles; mais il est
constant qu'elle a mis dans leur coeur et dans leur manière
d'être plus d'inconstance que dans notre sexe. On est fort
heureux, quand un objet nous touche sensiblement, de ne pas
essuyer cet événement, et, dût-il nous en coûter quelque
chose, il faut savoir faire un petit sacrifice pour éviter une
perte totale."
(Fin du discours du père)
Dieux! chère Eugénie, qu'il lisait bien dans notre coeur! tu
l'avoueras sans doute avec moi. Il dégagea mon âme, par cet
exposé de ses sentiments, d'un poids qui la surchargeait; il
lui rendit sa tranquillité et la remplit d'une joie parfaite.
Je voulais cependant encore éclaircir un soupçon que nos
scènes de la campagne m'avaient donné, et je souhaitais qu'il
se vérifiât pour ôter tout retour aux regrets que j'avais
éprouvés; mais je n'eus pas lieu de tirer cet avantage de la
demande que je lui fis:
-- Je désire, cher papa, te faire une question sur laquelle je
te prie de me satisfaire sans déguisement.
-- Quoi donc? ma Laurette, pourrais-je en avoir pour toi, et te
donner cet indigne exemple après avoir cherché moi-même à te
rendre toujours sincère? Parle, la vérité dans ma bouche ne
sera pas même fardée.
-- Quand nous avons été la première fois à la campagne avec
Rose et Vernol, après t'avoir entendu dire à quelle condition
tu te prêtais à ma folie, je me suis persuadée que la vue des
grâces de ce beau garçon avait fait naître tes désirs comme il
avait excité les miens, et que, pour en jouir, tu avais
consenti de céder aux siens en exigeant cette obligation de
lui. Ma persuasion était-elle fondée?
-- Que tu t'es trompée, ma chère enfant! j'avais des désirs, il
est vrai, tu en voyais les signes certains. Eh! qui n'en
aurait pas eu? Mais les attraits et les charmes répandus sur
toute ta personne en étaient les principaux mobiles; la scène
y ajoutait, mais Vernol n'y était pour rien. Je t'avoue même
que le goût de beaucoup d'hommes pour leur sexe me paraît plus
que bizarre, quoiqu'il soit répandu chez toutes les nations de
la terre; outre qu'il viole les lois de la nature, il me
paraît extravagant, à moins qu'on ne se trouve dans une
disette absolue de femmes; alors la nécessité est la première
de toutes les lois. C'est ce qu'on voit dans les pensions,
dans les collèges, dans les vaisseaux, dans les pays où les
femmes sont renfermées; et ce qu'il y a de malheureux, ce
goût, une fois pris, est préféré. Je ne vois pas du même oeil
celui des femmes pour le leur; il ne me paraît pas
extraordinaire, il tient même plus à leur essence, tout les y
porte, quoiqu'il ne remplisse pas les vues générales; mais au
moins il ne les distrait pas ordinairement de leur penchant
pour les hommes. En effet, la contrainte presque générale où
elles se trouvent, la clôture sous laquelle on les tient, les
prisons dans lesquelles elles sont renfermées chez presque
toutes les nations, leur présentent l'idée illusoire du
bonheur et du plaisir entre les bras d'une autre femme qui
leur plaît; point de dangers à courir, point de jalousie à
essuyer de la part des hommes, point de médisance à éprouver,
une discrétion certaine, plus de beautés, de grâces, de
fraîcheur et de mignardises.
Que de raisons, chère enfant, pour les entraîner dans une
tendre passion vis-à-vis d'une femme! Il n'en est pas de même
à l'égard des hommes, rien ne les y porte; en général, ils ne
manquent point de femmes, le chemin qu'ils recherchent n'est
pas moins semé de dangers que celui qu'ils fuient dans les
femmes; enfin, il me paraît contraire à tout, et tu dois te
souvenir, que c'est l'unique fois que j'aie agi de même avec
Vernol. Si ce goût recherché me paraît plus que bizarre avec
les hommes, ne pense pas que je le regarde de même avec les
femmes: un homme mal fourni dans un vaste chemin est obligé de
chercher la voie étroite pour répandre, après, la rosée
bienfaisante dans le champ qu'il doit ensemencer. Mais il y a
plus: il existe des femmes qui ne peuvent être aimées que par
ce moyen, et, chez elles, l'entrée du sentier est presque
toujours exempt d'épines.
"Voici donc les raisons de ma conduite avec Vernol: mon amour
et ma complaisance, tous deux extrêmes pour toi, ma façon de
penser exempte de préjugés, le vif désir de te plaire de toute
façon et de posséder ton affection entière, enfin la
différence que je souhaitais que tu connusses entre les divers
sentiments des hommes (car tu as dû juger que la passion de
Vernol n'avait pour but que la jouissance), tous ces motifs
m'ont fait condescendre à des désirs que tu aurais pu
satisfaire à mon insu si j'avais pris d'autres moyens; désirs
enfin qui t'auraient engagée à me regarder, dans ton coeur,
comme un tyran jaloux si je m'y étais opposé, et j'aurais
perdu pour jamais ta tendresse et ce coeur dont seul je suis
jaloux; mais je ne voulais pas, en te souffrant entre les bras
de Vernol, qu'il s'autorisât de ma complaisance pour toi et
qu'il s'en fit un titre pour penser intérieurement, ou pour
parler, d'une manière désavantageuse. Je désirai qu'il ne pût
même, ainsi que Rose, songer au bonheur qu'il avait trouvé
dans tes bras sans se souvenir, en même temps, qu'il l'avait
payé de sa personne, et que cette réflexion fût un frein pour
ses idées et pour sa langue. Je le fis avec d'autant plus de
raison qu'en général, dans la jouissance des femmes, les
hommes ne sont guère prudents ni discrets. Pour ajouter encore
une preuve de ma franchise et de mes vues réelles, c'est que
Rose, de ce côté-là, n'a pas reçu de ma part une pareille
offrande, quoique cela soit plus naturel avec une femme, comme
je te l'ai déjà dit, et que même elle y gagne presque
toujours: mais elle ne m'était pas nécessaire; et malgré que
ce fût la première fois qu'elle en eût essayé, j'ai laissé ces
prémices à Vernol. Juge de là si tu t'es trompée.
Je pris mon papa dans mes bras, je le serrai contre mon coeur,
je le pressai contre mon sein, je l'étouffais:
-- Cher et tendre papa, je sens plus que jamais jusqu'où
s'étendent tes bontés et ton amour pour ta Laurette. Tous les
moments de mes jours seront désormais consacrés à te prouver
le mien. Mes soins, ma complaisance, mes plus secrètes pensées
dont je te ferai part, enfin la constance et la fidélité de ma
tendresse pour toi en seront des témoignages continuels et des
preuves certaines. Des baisers et des caresses sans nombre en
furent les gages.
Je jouissais avec lui, depuis près de quatre ans, d'une
tranquillité douce et charmante; j'en faisais toute ma
félicité: prévenante et prévenue, caressante et caressée, mes
jours étaient filés par le plaisir et le bonheur quand, au
bout de ce terme, il fut troublé par la mort de Lucette. Son
souvenir m'était toujours bien cher, il était le fruit de la
sincère amitié que nous avions l'une pour l'autre, en tout sa
conduite avait été guidée par la tendre affection qu'elle
avait pour mon père et pour moi. J'avais trop bien connu la
différence qu'il y avait entre elle et Rose et je mettais à
son attachement un tout autre prix. Mais la perte que je
faisais était un préparatif aux tourments et aux noirs
chagrins que je devais essuyer. Quel récit exiges-tu de moi,
chère Eugénie? Pourquoi renouveler ma douleur? Mon coeur se
déchire encore au souvenir de mon infortune; les mêmes
angoisses se font sentir avec une force pareille au moment de
ce détail. Non, je ne puis passer outre..."