trouvais alors bien plus belle de ma seule beauté; je me
regardais dans les glaces avec une complaisance satisfaite, un
contentement singulier. Je paraissais d'une blancheur
éblouissante, mes petits tétons, si jeunes encore, s'élevaient
sur mon sein comme deux demi-boules parfaitement rondes,
relevées de deux petits boutons d'une couleur de chair rose;
un duvet clair ombrageait une jolie motte grasse et rebondie
qui, faiblement entrouverte, laissait apercevoir un bout de
clitoris semblable à celui d'une langue entre deux lèvres; il
appelait le plaisir et la volupté. Une taille fine et bien
prise, un pied mignon surmonté d'une jambe déliée et d'une
cuisse arrondie, des fesses dont les pommettes étaient
légèrement colorées, des épaules, un cou, une chute de reins
charmante et la fraîcheur d'Hébé. Non, l'Amour ne m'eût rien
disputé s'il eût été de mon sexe. Tels étaient les éloges que
Lucette et mon papa faisaient à l'envi de ma personne. Je
nageais dans la joie et l'ivresse de l'amour-propre. Plus je
me croyais bien, plus ils me trouvaient telle, et plus j'étais
enchantée que ce papa si cher à mon coeur eût une entière
jouissance de tout ce que je possédais. Il m'examinait, il
m'admirait; ses mains, ses lèvres ardentes se portaient sur
toutes les parties de. mon corps. Nous avions, l'un et
l'autre, l'ardeur de deux jeunes amants qui n'ont rencontré
que des obstacles, et qui vont enfin jouir du prix de leur
attente et de leur amour.
Je souhaitais vivement le voir dans l'état où j'étais; je l'en
pressai avec instance; il y fut bientôt. Lucette le dégagea de
tous ses vêtements; il me coucha sur le lit, mes fesses posées
sur le coussin. Je tenais en main le couteau sacré qui devait
à l'instant immoler mon pucelage. Ce vit que je caressais avec
passion, semblable à l'aiguillon de l'abeille, était d'une
raideur à me prouver qu'il percerait rigoureusement la rose
qu'il avait soignée et conservée avec tant d'attention. Mon
imagination brûlait de désir; mon petit conin tout en feu
appétait ce cher vit, que je mis aussitôt dans la route. Nous
nous tenions embrassés, serrés, collés l'un sur l'autre; nos
bouches, nos langues se dévoraient. Je m'apercevais qu'il me
ménageait; mais passant mes jambes sur ses fesses et le
pressant bien fort, je donnai un coup de cul qui le fit
enfoncer jusqu'où il pouvait aller, La douleur qu'il sentit et
le cri qui m'échappa furent ceux de sa victoire. Lucette,
passant alors sa main entre nous, me branlait, tandis que, de
l'autre, elle chatouillait le trou de mon cul. La douleur, le
plaisir mélangés, le foutre et le sang qui coulaient, me
firent ressentir une sublimité de plaisir et de volupté
inexprimables. J'étouffais, je mourais; mes bras, mes jambes,
ma tête tombèrent de toutes parts; je n'étais plus à force
d'être. Je me délectais dans ces sensations excessives,
auxquelles on peut à peine suffire. Quel état délicieux!
Bientôt, j'en fus retirée par de nouvelles caresses; il me
baisait, me suçait, me maniait les tétons, les fesses, la
motte; il relevait mes jambes en l'air pour avoir le plaisir
d'examiner, sous un autre point de vue, mon cul, mon con, et
le ravage qu'il y avait fait. Son vit que je tenais, ses
couilles que Lucette caressait, reprirent bientôt leur
fermeté. Il me le remit. Le passage facilité ne nous fit plus
sentir, dès qu'il fut entré, que des ravissements. Lucette,
toujours complaisante, renouvela ses chatouillements, et je
retombai dans l'apathie voluptueuse que je venais d'éprouver.
Mon papa, fier de sa victoire et charmé du sacrifice que mon
coeur lui avait fait, prit le coussin qui était sous moi,
teint du sang qu'il avait fait couler, et le serra avec le
soin et l'empressement de l'amant le plus tendre, comme un
trophée de sa conquête. Il revint bientôt à nous:
-- Ma Laure, chère et aimable fille, Lucette a multiplié tes
plaisirs: n'est-il pas juste de les lui faire partager?
Je me jetai à son cou, je l'attirai sur le lit; il la prit
dans ses bras et la mit à côté de moi; je la troussai d'abord
et je la trouvai toute mouillée.
-- Que tu es émue, ma chère bonne, je veux te rendre une partie
du plaisir que j'ai eu.
Je pris la main de mon papa, je lui introduisis un de ses
doigts qu'il faisait entrer et reparaître, et je la branlai.
Elle ne tarda pas à tomber dans l'extase d'où je venais de
sortir.
Ah! chère Eugénie, que ce jour eut de charmes pour moi! Je te
l'avoue, tendre amie, il a été le plus beau de ma vie et le
premier où j'ai connu les délices de la volupté dans leur plus
haut degré. Je le rappelle encore à ma mémoire avec un
saisissement de satisfaction que je ne peux te rendre; mais,
en même temps, avec un cruel serrement de coeur. Faut-il que
ce souvenir, qui me cause tant de plaisir et de joie, fasse
naître en même temps les regrets les plus amers? Écartons pour
un moment cette image si triste pour mon âme.
Il régnait dans ce cabinet une douce chaleur; je me sentais si
bien dans l'état où j'étais que je ne voulus rien mettre sur
moi; j'étais d'une gaieté folle: je prétendis souper parée de
mes seuls appas. Lucette, attentive, avait eu le soin
d'écarter tous les domestiques et de jeter un voile épais sur
la malignité de leurs regards; elle eut la complaisance
d'apporter seule et de préparer tout ce qu'il fallait, et
ferma les portes avec soin. Je ne fus pas contente que je ne
l'eusse mise dans la situation où nous étions: je fis voler
loin d'elle tout ce qui la couvrait; elle était charmante à
mes yeux. Nous nous mîmes à table. Mon papa était, entre nous
deux, l'objet de nos caresses, qu'il nous rendait tour à tour.
Les glaces répétaient cette charmante scène; nos grâces et nos
attitudes étaient variées par les saillies qu'inspirait un vin
délicat; son coloris brillant y répandait même des nuances
différentes: nous ressentîmes bientôt les effets de sa vertu
et de nos attouchements. Nos cons étaient enflammés; son vit
avait repris toute sa raideur et sa dureté. Dans un état aussi
animé, aussi pressant, la table nous déplut; nous courûmes,
nous volâmes sur le lit. Dans ce jour, qui m'était uniquement
consacré, je fus encore plongée dans les délices d'une volupté
suprême; il se coucha sur ma gauche, ses cuisses passées sous
les miennes qui étaient relevées; son vit se présentait
fièrement à l'entrée. Lucette se mit sur moi, ma tête entre
ses genoux; son joli con était sous mes yeux; je
l'entrouvrais, je le chatouillais, je caressais ses fesses qui
étaient en l'air; son ventre rasait mes tétons; ses cuisses
étaient entre mes bras; tout excitait, tout animait la flamme
du désir. Elle écarta les lèvres de mon petit conin, qui était
d'un rouge vif; je l'engageai d'y mettre l'éponge pour que mon
papa jouît de moi sans inquiétude et pût décharger dedans. Il
était sensible et douloureux: dès qu'on y touchait, je
souffrais; cependant, malgré cette sensation douloureuse, je
l'endurai dans l'espérance que j'en aurais bientôt de plus
agréable. Lucette conduisit le vit de mon papa dans le chemin
dont elle avait écarté tous les dangers, et qui n'était plus
semé que de fleurs: il s'y précipita; il enfonça; elle me
branlait en même temps, et je lui rendais un pareil service,
tandis qu'il faisait avec son doigt, dans le con de ma bonne,
le même mouvement que son vit faisait dans le mien. Ces
variétés, ces attitudes, cette multiplicité d'objets et de
sensations dans les approches du plaisir en augmentaient
infiniment les délices. Nous le sentîmes venir à nous; mais
prêts à nous échapper comme l'éclair étincelant fuit à nos
regards, nous en savourâmes au moins toute l'étendue dans un
délectable anéantissement, dont la douceur et les charmes ne
peuvent qu'être sentis. Nous commencions à être fatigués.
Lucette se releva, fut mettre ordre à tout et, dès qu'elle fut
de retour, nous nous mîmes dans un lit, entre les bras les uns
des autres, où nous passâmes une huit préférable pour nous au
jour le plus pompeux.
Hélas! chère Eugénie, pourquoi l'imagination va-t-elle
toujours au-delà de la réalité qui suffit seule à notre
bonheur? Je croyais que tous les jours allaient le disputer à
celui qui m'avait procuré tant de plaisirs; mais mon père,
plus soigneux, plus délicat peut-être, et veillant sans
interruption à ma santé, m'engagea le lendemain à reprendre ce
fatal caleçon:
-- Ma chère Laurette, je ne te le cache pas, je me défie de
toi, de nous tous; ton tempérament n'est pas encore assez
formé pour que je t'abandonne à toi-même, et tu m'es trop
chère pour que je ne cherche pas à te ménager avec toute
l'attention qui peut dépendre de moi. Cependant, tu jouiras de
nos caresses, tu nous en feras; sans gêne avec toi, tu
partageras en quelque façon nos plaisirs; et de temps en temps
nous te réserverons une nuit pareille, que tu trouveras
d'autant plus agréable que tu l'attendras avec impatience.
Enfin si tu veux me plaire, tu te prêteras à ce que je désire
de toi et tu y consentiras avec complaisance.
C'était un moyen assuré de ne pas me faire regarder cet
emprisonnement comme insupportable. Ne crois pas non plus, ma
chère, que ce soit par un trait de jalousie: tu verras bientôt
le contraire. Je te laisse donc faire. Ah! chère Eugénie, que
je m'en suis bien trouvée.
Il y avait déjà près de dix-neuf mois que j'avais passé
l'heureuse soirée dont je viens de te retracer le tableau,
lorsque j'eus le chagrin de voir l'éloignement de Lucette.
Son père, qui demeurait en province, la rappela près de lui:
une maladie dangereuse lui fit désirer absolument son retour
avant de mourir. Son départ nous causa la peine la plus
sensible; nos larmes sincères furent confondues avec les
siennes; pour moi, je ne pouvais retenir mes sanglots, qui ne
furent enfin suspendus que par l'espérance et le désir qu'elle
nous témoignait de revenir au plus tôt. Mais, peu de temps
après la mort de son père, elle tomba dans une maladie de
langueur dont elle eut beaucoup de peine à se rétablir pendant
plus de deux ans. Son père lui avait laissé un bien-être qui
la fit rechercher dans son canton; elle ne voulait entendre
parler de qui que ce soit; elle trouvait, suivant ses lettres,
une si grande différence entre mon papa et tous ceux qui se
présentaient pour elle qu'elle en était révoltée. Enfin, elle
ne voulait écouter aucune proposition de mariage et ne
soupirait qu'après son retour avec nous. Néanmoins, sollicitée
par sa mère et ses autres parents, qui lui représentaient les
avantages qu'elle y trouvait et le besoin que sa mère,
infirme, avait d'elle, la complaisance arracha son
consentement contre son gré, après avoir cependant consulté
mon papa en qui elle avait la plus entière confiance. Comme le
parti qui s'offrait était effectivement très avantageux, il se
crut obligé par ses principes de lui conseiller de l'accepter,
ce qu'il fit avec une véritable répugnance, m'ayant assuré
plusieurs fois qu'il avait un pressentiment de son malheur,
auquel il ne voulait pourtant pas ajouter foi, le regardant
comme une faiblesse.
Cependant, elle mourut des suites de sa première couche.
Je regrettais souvent l'éloignement de Lucette, que je
regardais perdue pour moi, mais je me consolais dans les bras
de ce cher et tendre papa. J'avais enfin totalement quitté cet
habillement secret que j'avais si souvent maudit; mais la
langueur de Lucette, de quelque cause qu'elle pût venir,
ajoutant du poids aux réflexions qu'il avait déjà faites et
aux nouvelles dont il me faisait part, le détermina à me
ménager avec plus d'attention qu'il n'en avait mis à son
égard, en me faisant sentir combien cela était nécessaire à ma
constitution délicate. Je me rendais à ses raisons, avec
d'autant plus de facilité que j'avais en lui la foi la plus
complète. Comme il s'éloignait peu de moi et que je couchais
toujours avec lui, il me veillait et m'arrêtait souvent
lorsque je cédais à mes désirs avec trop d'ardeur.
Depuis le départ de Lucette, il avait fait plusieurs
changements dans son appartement; on ne pouvait plus entrer
dans ma chambre qu'en passant par la sienne. Il avait répandu
dans son domestique un air de sévérité sur ce sujet, qui nous
faisait quelquefois rire ensemble. Nos lits étaient appuyés
contre le même mur qu'il avait fait percer; et dans les
doubles cloisons qui couvraient le fond de nos alcôves il
avait fait pratiquer des panneaux à coulisses, qui s'ouvraient
par un ressort que nous seuls connaissions. Il faisait
emporter tous les soirs la clef de ma chambre par une femme
qu'il avait prise à la place de Lucette, et que nous tenions
tout à fait dans le rang de domestique; mais, quand nous
étions dégagés de tout incommode, je passais par les coulisses
et je venais, dans ses bras, jouir d'un sommeil doux et
tranquille que me procuraient ces nuits heureuses, suivies des
jours les plus agréables.
Ce fut dans une de ces charmantes nuits qu'il me fit goûter
une nouvelle sorte de plaisir, dont je n'avais pas d'idée; que
non seulement je ne trouvai pas moins délicieux, mais encore
qui me parut des plus vifs:
-- Ma chère Laure, aimable enfant, tu m'as donné ta première
fleur; mais tu possèdes un autre pucelage que tu ne dois ni ne
peux me refuser si je te suis toujours cher.
-- Ah! si tu me l'es! Qu'ai-je donc en moi, cher papa, dont tu
ne puisses disposer à ton gré et qui ne soit pas à toi?
Heureuse quand je puis faire tout ce qui peut contribuer à ta
satisfaction, mon bonheur est établi sur elle!
-- Fille divine, tu m'enchantes, la nature et l'amour ont pris
plaisir à former tes grâces; partout en toi séjourne la
volupté, elle se présente avec mille attraits différents dans
toutes les parties de ton corps; dans une belle femme qu'on
adore, et qui paie d'un semblable amour, mains, bouche,
aisselles, tétons, cul, tout est con.
-- Eh bien! choisis, tu es le maître et je suis toute à tes
désirs.
Il me fit mettre sur le côté gauche, mes fesses tournées vers
lui. Et, mouillant le trou de mon cul et la tête de son vit,
il l'y fit entrer doucement. La difficulté du passage levée ne
nous présenta plus qu'un nouveau chemin semé de plaisirs
accumulés; et, soutenant ma jambe de son genou relevé, il me
branlait, en enfonçant de temps en temps le doigt dans mon
con. Ce chatouillement réuni de toutes parts avait bien plus
d'énergie et d'effet; quand il reconnut que j'étais au moment
de ressentir les derniers transports, il hâta ses mouvements,
que je secondais des miens. Je sentis le fond de mon cul
inondé d'un foutre brûlant, qui produisit de ma part une
décharge abondante. Je goûtais une volupté inexprimable,
toutes les parties sensibles y concouraient, mes transports et
mes élans en faisaient une démonstration convaincante; mais je
ne les devais qu'à ce vit charmant, pointu, retroussé et peu
puissant, porté par un homme que j'adorais.
-- Quel séduisant plaisir, chère Laurette! et toi, belle amie,
qu'en dis-tu? Si j'en juge par celui que tu as montré, tu dois
en avoir eu beaucoup!
-- Ah! cher papa, infini, nouveau, inconnu, dont je ne peux
exprimer les délices, et dont les sensations voluptueuses sont
multipliées au-delà de tout ce que j'ai éprouvé jusqu'à
présent.
-- En ce cas, ma chère enfant, je veux une autre fois y
répandre plus de charmes encore, en me servant en même temps
d'un godemiché, et je réaliserai par ce moyen l'Y grec du
Saint-Père.
-- Papa, qu'est-ce donc qu'un godemiché?
-- Tu le verras, ma Laure, mais il faut attendre un autre jour.
Le lendemain je ne lui parlai que de cela; je voulais le voir
absolument; je le pressai tant qu'il fallut enfin qu'il me le
montrât. J'en fus surprise; je désirais qu'il m'en fît faire
l'essai le soir même, mais il me remit au surlendemain. Je
veux, ma chère, faire avec toi, comme papa me fit alors; je ne
t'en ferai la description que dans une autre scène où nous le
mîmes en usage. Je t'en ai déjà parlé de vive voix, et je
regrettais de ne pas l'avoir dans nos caresses où j'aurais
avec tant de plaisir joué le rôle d'un amant tendre avec toi;
mais je ne l'oublierai sûrement pas quand j'irai retrouver ma
consolation dans tes bras.
Malgré la distance qu'il mettait dans les plaisirs qu'il me
procurait, il n'y avait aucune sorte de variété qu'il n'y
répandît pour y ajouter de nouveaux attraits; il m'était
d'autant plus facile de les y trouver que je l'aimais avec
toute la passion dont j'étais capable. Quelquefois il se
mettait sur moi, sa tête entre mes cuisses et la mienne entre
ses genoux; il couvrait de sa bouche ouverte et brûlante
toutes les lèvres de mon con; il les suçait, il enfonçait sa
langue entre deux, du bout il branlait mon clitoris, tandis
qu'avec son doigt ou le godemiché il animait, il inondait
l'intérieur. Je suçais moi-même la tête de son vit; je la
pressais de mes lèvres; je la chatouillais de ma langue; je
l'enfonçais tout entier, je l'aurais avalé. Je caressais ses
couilles, son ventre, ses cuisses et ses fesses. Tout est
plaisir, charmes, délices, chère amie, quand on s'aime aussi
tendrement et avec autant de passion.
Telle était la vie délicieuse et enchantée dont je jouissais
depuis le départ de ma chère bonne. Déjà huit ou neuf mois
s'étaient écoulés, qui m'avaient paru fuir bien rapidement.
Le souvenir et l'état de Lucette étaient les seuls nuages qui
se montraient dans les beaux jours que je passais alors;
variés par mille plaisirs, suivis de nuits qui m'intéressaient
encore davantage, je faisais consister toute ma satisfaction
et ma félicité à les voir disparaître pour employer tous les
moments qu'ils me laissaient entre les bras de ce tendre et
aimable papa, que j'accablais de mes baisers et de mes
caresses. Il me chérissait uniquement, mon âme était unie à la
sienne, je l'aimais à un degré que je ne puis te peindre.
Mais, chère Eugénie, que vas-tu penser de ton amie sur une
confession que je ne t'ai pas encore faite? Quelle scène
nouvelle tu vas voir paraître, et quel fondement peut-on faire
sur soi-même? A quel degré d'extravagance l'imagination
exaltée n'entraîne-t-elle pas? Qui peut donc répondre de ses
caprices et de son tempérament? Si le coeur est toujours le
même, s'il est plein des mêmes sentiments, faut-il que des
désirs violents, souvent pour un vain fantôme qu'on se crée,
nous poussent au-delà du but où nous devrions nous arrêter et
nous mènent bien plus loin que nous ne devrions aller? J'en
suis un exemple frappant.
Dois-je te faire cet aveu? Oui, ne cachons rien à l'amie de
mon coeur; je rougis moins de te le dire que d'en avoir eu la
folie. Une circonstance va te la développer tout entière, et
te fera voir en même temps la bonté, la douceur et le vif
intérêt de mon père pour moi, la justesse de son esprit, la
force de son âme, de son attachement et de sa complaisance.
Elle me fit connaître plus que jamais à quel point il méritait
tout mon coeur et mon amour; aussi son image le remplira-t-elle
toujours, et ne s'en effacera qu'avec ma vie.
Dans la même maison que nous occupions végétait une vieille
dévote, veuve et âgée, qui ne croyait son temps bien employé
qu'en passant la plus grande partie du jour à courir les
églises. Elle avait trois enfants. L'aîné, débauché dans toute
l'étendue de l'expression, ne fréquentait que la plus mauvaise
compagnie; à peine le connaissions-nous de vue. Jouissant du
bien qui lui revenait de son père, il le dissipait avec
profusion. Son frère, de beaucoup plus jeune, avait quelques
mois au-dessus de seize ans lorsqu'il quitta le collège pour
revenir chez sa mère. C'était un garçon beau comme on peint
l'Amour, d'une humeur égale et d'un caractère fort doux. Ils
avaient une soeur fort gentille, qui atteignait ses quinze ans
et demi.
Représente-toi, chère Eugénie, une petite brune claire, teint
animé, oeil vif, nez troussé, bouche agréable et vermeille,
taille découplée, toute mignonne, d'une vivacité pétulante,
folle autant qu'il se puisse, et outre cela très amoureuse;
mais fine, et en même temps discrète sur ce qui pouvait avoir
trait à ses plaisirs. Tous les jours elle plaisantait sur les
sermons que lui faisait de temps en temps sa bonne dévote de
mère. J'avais lié connaissance avec elle plus particulièrement
huit ou neuf mois après le départ de Lucette et, par cette
occasion, j'avais fait celle de son jeune frère lorsqu'il
revint avec elle. Souvent ils venaient me voir et il ne se
passait guère de jours que nous ne fussions ensemble. Sa mère
en était d'autant plus satisfaite qu'elle me donnait
journellement pour exemple à sa fille. Il est vrai que je
tenais de la nature et de l'éducation que je recevais de mon
papa un air plus réservé. Ne penses-tu pas, Eugénie, avec moi
que si, dans nos usages, l'amour dégrade nos réputations,
l'imprudence dans le choix et dans la conduite y contribue
totalement, et surtout ces airs de coquetterie, ces façons
libres et qui ne tiennent à rien, quoique souvent elles ne
vont pas plus loin; tandis qu'une hypocrite, une dévote, une
femme attentive aux dehors les sauvent en jouissant sous le
voile du mystère; mais elles conservent leur réputation sous
ces apparences; elles font bien, et mieux encore si elles ont
la prudence de mettre un frein à leur langue sur la conduite
des autres; modération qui détourne les curieux ou les
intéressés de l'examen recherché qu'ils pourraient faire.
Encore une fois, ce n'est pas dans le fait, c'est dans les
manières et par un mauvais choix qu'on se perd.
Je m'aperçus bientôt que mon père les étudiait avec attention;
il jugea Vernol et sa soeur. Il me dit que Rose en savait plus
que sa nourrice ne lui en avait enseigné, et que si, sur le
plaisir et la jouissance, elle était plus ignorante que moi,
ce dont il doutait, elle avait grande disposition à en
apprendre davantage, et que si j'étais curieuse de juger de
ses connaissances, je pouvais l'éprouver. Les différents
badinages où je l'engageai depuis me mirent à même d'en porter
le même jugement. Mais il s'expliqua peu sur Vernol.
Mes talents s'étaient perfectionnés. Musicienne, pinçant la
harpe avec délicatesse, chantant avec goût, déclamant avec
intelligence, j'avais formé une société où j'admis Rose et
Vernol. Bientôt il eut par là le moyen de me faire apercevoir
la passion qu'il avait prise pour moi. Il me cherchait, il me
suivait sans cesse, les prétextes ne lui manquaient pas. Ses
rôles étaient animés, remplis d'attention, de soins, de
complaisance: tout me disait ce qu'il n'osait prononcer.
Je m'en aperçus, et, lorsque j'en fus persuadée, j'en fis part
à mon papa avec ce ton et ce sourire qui annoncent la
plaisanterie:
-- Laure, je l'ai soupçonné dès les premiers instants; ses
yeux, son teint deviennent plus animés quand il est près de
toi; son air quelquefois embarrassé et toutes ses démarches le
décèlent. Eh bien! ma fille, avec cette connaissance de son
amour pour toi, que ressens-tu pour lui?
Je ne m'étais pas encore consultée, ma chère Eugénie, je
n'avais pas fouillé dans les replis de mon âme et, croyant
n'avoir pour Vernol que ce sentiment qu'on nomme amitié, je
lui en parlai sur ce ton. Mais un service de mon père, en me
demandant si c'était là tout, suffit pour me faire rentrer en
moi, et je reconnus bientôt, en y réfléchissant, que la
présence de Vernol m'animait, et que lorsqu'il n'était pas
avec sa soeur il me manquait quelque chose; car, sans y faire
attention, je demandais à Rose avec une sorte d'empressement
ce que son frère était devenu. Je ne pouvais concevoir comment
je m'étais éprise d'un tel caprice avec lequel mon coeur était
si peu d'accord. Sa figure, il est vrai, me charmait; sa
douceur et ses soins en augmentaient les attraits.
A l'air de mon père, il était aisé de juger qu'il avait
découvert en moi ce que je n'osais presque encore m'avouer à
moi-même; il fut quelque temps sans m'en parler. Je l'aimais
toujours autant, et plus, s'il était possible, que je n'avais
jamais fait; mon empressement et mon goût pour lui ne
diminuaient point; enfant de la nature et de la vérité, je n'y
mettais ni politique ni dissimulation. On prétend que nous
sommes naturellement fausses; je crois que cette fausseté est
d'acquisition, et selon l'éducation reçue. Enfin, je me
sentais capable de tout sacrifier pour ce cher et tendre père,
et je pris une résolution intérieure d'éviter les poursuites
et les soins de ce beau garçon. Je n'avais pu concevoir
l'accord des sensations et de la fantaisie que j'éprouvais
pour Vernol avec les sentiments de mon coeur pour ce tendre
papa; mais la disposition où je me trouvais me fit connaître
par la suite la différence des mouvements qui m'agitaient. Tu
concevras difficilement, chère Eugénie, cette différence; il
faut l'avoir sentie pour la connaître: bien des hommes
pourraient t'apprendre à faire la distinction qui s'y trouve.
Mon père voulut la juger en moi, et s'en assura en me mettant
à une épreuve à laquelle je ne m'attendais nullement:
-- Laure, quelques-uns de vos amis actuels me font de la peine;
je désirerais que vous ne voyiez plus Rose ni son frère.
Je ne balançai pas un instant, et, me jetant à son cou, le
serrant, le pressant contre mon sein:
-- J'y consens bien volontiers, cher papa, je te conjure même
de quitter cette demeure, ou que tu me mènes à la campagne: je
ne serai plus dans le cas de me trouver avec eux. Partons dès
demain, je serai bientôt prête.
En effet, je courus préparer mon trousseau. J'y étais occupée
lorsqu'il me rappela. Il me prit sur ses genoux et me dit en
m'embrassant: