âge absolument formé, qu'elle n'abandonne que le superflu de
son existence, que c'est le temps où elle peut nourrir dans
son sein d'autres êtres et que, dès cet instant, elle a plus
qu'il ne faut pour la conservation du sien, ce qui s'annonce
si bien par l'exactitude de ses règles. Il ne faut pas te
cacher non plus, ma chère Laurette, que, chez elle, une trop
grande quantité de semence retenue, en refluant dans son sang,
y porterait le feu et le ravage, ou, en stagnant dans les
parties qui la séparent du reste des humeurs, pourrait se
corrompre ou embarrasser la circulation; elle serait exposée,
peut-être, à des accidents aussi dangereux que ceux de
l'épuisement: tels sont les vapeurs, les vertiges, la démence,
les accès frénétiques et autres.
N'en voit-on pas des exemples fâcheux dans certains monastères
où le cagotisme règne en despote, et où rien ne soulage de
malheureuses recluses qui n'ont pas l'esprit de se retourner?
"L'extravagance monacale a inventé de mêler dans leurs
boissons des décoctions de nénuphar ou des infusions de nitre
en vue de détourner les dispositions d'une nature trop active;
mais, pris un certain temps, ces palliatifs deviennent sans
effet, ou détruisent tellement l'organisation de l'estomac et
la santé de ces prisonnières qu'il leur en survient des fleurs
blanches, des défaillances, des oppressions et des douleurs
internes pendant le peu de temps qu'il leur reste à vivre. Il
y a même de ces endroits où la sottise est portée au point de
traiter de même leurs pensionnaires, et souvent elles sortent
de ces maisons, ou cacochymes, ou avec le genre nerveux
attaqué, ou hors d'état de produire leur espèce, soit par la
destruction des germes, soit par l'inertie où cet usage a
plongé les forces de la nature et l'esprit vital; et c'est à
quoi les parents qui chérissent leurs enfants ne font pas
assez d'attention.
"Apprends encore, ma chère Laure, qu'à un certain âge la
fougue du tempérament commence à s'éteindre, ce qui arrive
plus tôt chez les uns que chez les autres par une disposition
et qualité différentes des liqueurs qui sont en nous, ou par
une diminution de sensibilité dans les organes. Cette semence,
alors refluée dans le sang, se tourne en embonpoint, qui
quelquefois devient monstrueux par la suppression totale des
épanchements, et ces individus, loin d'être propres à l'union
des sexes, y sont même indifférents et ne conçoivent presque
plus comment on peut y être sensible.
"Mais, ma chère enfant, dans l'âge où le superflu commence à
s'annoncer, où le feu du tempérament est un ardent brasier, si
l'on s'en dégage avec la prudence qu'il est nécessaire de
conserver, loin de nuire à sa santé, loin de faire tort à sa
beauté, on entretient l'une et l'autre dans toute la vigueur
et dans toute la fraîcheur qu'elles peuvent avoir. Cependant,
ma Laurette, il y a bien de la différence dans les moyens. Une
femme, entre les bras d'un homme, est bien plus animée par la
différence du sexe: combien l'est-elle plus à proportion du
goût qu'elle a pour lui? Elle l'est même par l'approche et
l'attouchement d'une personne du sien qui lui plaît.
L'imagination et la nature se prêtent avec bien plus de
facilité et beaucoup moins d'efforts que si elle se procurait
d'elle-même et seule ces sensations voluptueuses. Apprécie
donc mieux à présent la conduite que je tiens entre Lucette et
toi.
-- Eh bien! cher papa, car je vous donnerai toujours ce nom, je
me rends à des raisons si solides et je conçois votre
prudence; mais à quel âge ferez-vous donc avec moi ce que vous
faites avec elle? Cet instant manque à ma félicité puisque je
ne puis remplir tous vos désirs et les satisfaire dans toute
leur étendue.
-- Attends, fille charmante, que la nature parle en notre
faveur d'une manière intelligible. Tes tétons n'ont point
encore acquis leur forme; le duvet qui couvre les lèvres de
ton petit conin est encore trop faible, à peine a-t-il porté
les premières fleurs; attends un peu plus de force: alors,
chère Laurette, enfant de mon coeur, c'est de ta tendresse que
je recevrai ce présent; tu me laisseras cueillir cette fleur
que je cultive; mais attendons cet heureux instant.
Ne crois pas cependant, ma chère fille, qu'à cette époque je
te laisse livrée tout à fait à toi-même: dans une constitution
robuste, cet instant arrivé suffit souvent, encore est-il
nécessaire de se ménager; mais dans un tempérament délicat, il
faut pousser l'attention bien plus loin et contraindre jusqu'à
dix-sept ou dix-huit ans, où les femmes sont dans toute leur
force, les penchants qu'elles peuvent avoir à se laisser aller
aux attraits de la volupté.
Tout ce qu'il me disait, Eugénie, s'imprimait fortement dans
ma mémoire; ses raisonnements me paraissaient appuyés sur des
fondements des plus solides, et sa complaisance à répondre
sans déguisement à mes questions m'engageait à lui en faire de
nouvelles. Lucette, si profondément endormie la première fois
que je les découvris ensemble, formait un mystère pour moi que
je désirais d'éclaircir. Un jour, enfin, je lui en demandai la
raison:
-- Pourquoi, cher papa, Lucette dormait-elle si fort le premier
jour que vous lui découvrîtes les tétons et que vous rites
avec elle tout ce que vous désiriez sans qu'elle s'éveillât?
Ce sommeil était-il réel ou feint?
-- Très réel, ma chère Laure, mais c'est mon secret.
Dois-je t'en instruire? Oui, cet exemple pourra te devenir
utile pour t'en garantir. Je t'avoue que depuis longtemps le
besoin me tourmentait; j'étais souvent très animé avec toi, je
ne pouvais me satisfaire. Je vis Lucette, elle me plut et
parut me convenir de toutes manières. Mais, voyant qu'elle
reculait et balançait à se rendre à mes désirs, je pris mon
parti: je lui fis avaler quinze ou vingt gouttes d'une potion
dormitive dans le verre de liqueur que je lui donnai; tu en as
vu l'effet. Mais je ne me contentai pas de cela: je redoutais
le moment de son réveil et je craignais que la surprise et la
colère ne l'emportassent trop loin. Pour l'éviter, j'avais
préparé d'avance une composition capable d'exciter la nature à
la concupiscence: c'est ce qu'on appelle un philtre. Quand je
t'eus portée dans mon lit, je revins en prendre trois ou
quatre gouttes dans ma main, dont je frottai toute sa motte,
son clitoris et l'entre-deux des lèvres. Cette liqueur a même
la propriété d'exciter un homme affaibli, et de le faire
bander s'il s'en frotte à la même dose le périnée et toutes
les parties quelque temps avant d'entrer en lice. Lucette ne
fut pas une heure couchée qu'elle s'éveilla; elle ressentait
une démangeaison, une ardeur, une passion que rien ne pouvait
éteindre. Elle ne parut point étonnée de me voir dans ses
bras; elle les passa autour de moi, et loin d'opposer de la
résistance à mes caresses et à mes désirs, tout émue par les
siens elle écarta d'elle-même les genoux, et bientôt je goûtai
les plaisirs les plus vifs, que je lui fis partager. Mais
attentif aux suites qui pouvaient en arriver, au moment où je
sentis la volupté prête à s'élancer comme une flamme, je me
retirai et j'inondai sa motte et son ventre d'une copieuse
libation que je répandis sur l'autel où je portais alors tous
mes voeux.
"Depuis ce moment, Lucette s'est toujours prêtée à mes
volontés, et c'est par sa complaisance, mon inattention et la
curiosité que je ne soupçonnais pas de ton âge que tu as
découvert ce mystère. Elle ignore ce que je viens de
t'apprendre, et tu dois garder ma confidence.
-- Soyez-en assuré, cher papa, mais achevez-la, je vous prie,
tout entière. Ne craignez-vous pas de lui faire un enfant si
vous ne vous retirez pas toujours à temps? En est-on
absolument le maître? N'est-on pas quelquefois emporté par le
plaisir, et la crainte qu'on peut avoir de ses suites n'en
diminue-t-elle pas l'étendue et l'excès?
-- Ah! ma fille, jusqu'où ton imagination curieuse ne va-t-elle
pas? Je vois bien que je ne dois rien te cacher. Si je ne te
garantissais pas de tout événement, je ferais sans doute une
folie de t'éclairer; mais je ne risque rien avec toi, et ta
raison est au-delà de ton âge.
"Apprends donc que la semence qui n'est point dardée dans la
matrice ne peut rien produire; qu'elle ne peut s'y rendre
lorsqu'on intercepte le sucement qui lui est ordinaire. Cela
reconnu, plusieurs femmes ont imaginé de repousser, par un
mouvement interne, la semence, au moment où elles croyaient
leur amant dans les délices du plaisir; mais pour qu'elles
aient cette liberté d'esprit, il ne faut pas qu'elles le
partagent, privation bien dure; encore rien n'est-il moins
assuré. Des hommes ont pensé qu'en se retirant presque à
l'entrée il n'y avait rien à craindre. Mais ils se trompent,
la matrice étant une pompe avide. D'ailleurs, il y a des
hommes qui, emportés par les délicieuses sensations qu'ils
éprouvent, ne sont pas maîtres de se retirer à temps.
L'inquiétude, la crainte des suites diminuent ordinairement
l'excès du plaisir. Mais un moyen auquel on peut avoir la plus
grande confiance est celui que j'emploie avec Lucette; il
donne la liberté de se livrer sans inquiétude à tous les
transports, et le feu du plaisir. J'engageai donc ta bonne,
depuis le jour où tu nous as découverts, à se munir avant nos
embrassements d'une éponge fine avec un cordon de soie délicat
qui la traverse en entier, et qui sert à la retirer. On imbibe
cette éponge dans l'eau mélangée de quelques gouttes d'eau-de-vie;
on l'introduit exactement à l'entrée dé la matrice, afin
de la boucher; et quand bien même les esprits subtils de la
semence passeraient par les pores de l'éponge, la liqueur
étrangère qui s'y trouve, mêlée avec eux, en détruit la
puissance et la nature. On sait que l'air même suffit pour la
rendre sans vertu. Dès lors, il est impossible que Lucette
fasse des enfants.
-- J'avais déjà pressenti, cher papa, l'utilité de cette
éponge, mais j'en désirais l'explication, et celle que tu m'en
donnes satisfait toutes mes idées.
-- Je t'avoue, ma Laurette, qu'elle est un effet de ma
tendresse pour toi, et c'est un aveu que je ne m'attendais pas
à te faire, surtout dans un âge aussi tendre; de pareils
secrets sont propres à chasser bien loin la timidité de
beaucoup de filles que la crainte des suites retient le plus
souvent.
Je n'ai pas oublié cette découverte dans le besoin. Je t'en ai
déjà fait part, chère Eugénie, de cette ressource favorable et
salutaire à laquelle tu as eu assez de foi, sur ma propre
expérience, pour te livrer à ta tendresse et aux
sollicitations de ton amant.
Telle était une partie des conversations que nous mêlions à
nos plaisirs, à nos caresses et aux autres instructions qu'il
me donnait, dont il avait l'art de me faire profiter sans
peine. Les livres de toutes espèces étaient entre mes mains;
il n'y en avait aucun d'excepté: mais il dirigeait mon goût
sur ceux qui traitaient des sciences, aussi loin qu'ils
pouvaient convenir à mon sexe. Je veux t'en donner un
échantillon, et un léger précis dans une matière où je l'avais
souvent questionné:
-- Peux-tu concevoir, ma Laure, et fixer un point d'arrêt sur
l'immensité dont notre globe est environné? Pousse-la aussi
loin que ton imagination puisse l'étendre, à quelle distance
inconcevable seras-tu encore du but? Que penses-tu qui
remplisse cet espace immense? Des éléments dont la nature et
le nombre sont et seront toujours inconnus; il est impossible
de savoir s'il n'y en a qu'un seul dont les modifications
présentent à nos yeux et à notre pensée ceux que nous
apercevons, ou si chacun de ces éléments a une racine
absolument propre qui ne puisse être convertie en une autre.
Dans une ignorance si parfaite de la nature des choses dont
nous faisons tous les jours usage, il paraît ridicule que les
hommes aient fixé le nombre de ces éléments: rien n'est plus
digne de la sphère étroite de leurs idées, et néanmoins, à les
entendre, il semble qu'ils aient assisté aux dispositions de
l'Ordonnateur éternel. Mais enfin, qu'ils soient un ou
plusieurs, l'assemblage de leurs parties forme les corps et se
trouve uni dans un nombre très multiplié de globules de feu et
de matière qui paraît inerte aux yeux préoccupés. Que penses-tu
donc de ces points de feu brillants connus parmi nous sous
le nom d'étoiles? Eh bien! ma fille, ce sont de vastes globes
enflammés semblables à notre soleil, établis pour éclairer,
échauffer et donner la vie à une multitude de globes
terrestres, peut-être chacun aussi peuplé que le nôtre.
Quelques-uns ont cru qu'ils étaient placés là pour nous
éclairer pendant la nuit; l'amour-propre leur fait rapporter
tout à nous, afin que tout aille à eux. Et de quoi nous
servent-ils, ces globes, quand l'air est obscurci par les
nuages ou les vapeurs? La lune paraîtrait plutôt être destinée
à cet office; elle nous éclaire dans l'absence du soleil, même
à travers les parties nébuleuses qui couvrent souvent notre
horizon; et cependant ce n'est pas là son unique destination:
on ne peut même affirmer qu'elle n'est pas un monde, dont les
habitants doutent si nous existons et sont peut-être assez
stupides pour se flatter de jouir seuls de la magnificence des
cieux; peut-être aussi sont-ils plus pénétrants, plus
ingénieux que nous, ou pourvus de meilleurs organes, et qu'ils
savent juger plus sainement des choses. Les planètes sont des
terres comme la nôtre, peuplées sans doute de végétaux et
d'animaux différents de ceux que nous connaissons, car rien
dans la nature n'est semblable.
"Dans ce point de vue, et parmi cette infinité de boules de
matière, que devient notre terre? Un point qui fait nombre
parmi les autres. Et nous! fourmis répandues sur cette boule,
que sommes-nous donc pour être le type, le point central et le
but où se rendent les prétendues vérités dont on berce
l'enfance?
C'est à peu près ainsi que mon père tâchait chaque jour de
tracer dans mon esprit des impressions de philosophie.
Je lui demandai un jour:.
-- Quel est cet Etre créateur de tout, que je sentais mal
défini dans les notions qu'on m'en avait données?
Il me dit:
-- Cet Etre magnifique est incompréhensible; il est senti sans
être connu; c'est nos respects qu'il exige; il méprise nos
spéculations. S'il existe plusieurs éléments, c'est de ses
mains qu'ils sortent; il les a créés par la puissance de sa
volonté: il est donc l'âme de l'univers. S'il n'existe qu'un
élément, il ne peut être que lui-même: connaissons-nous les
bornes de son pouvoir? N'a-t-il pas pu dépendre de lui de se
transformer dans la matière que nous voyons, dont nous ne
connaissons ni la nature ni l'essence? Et ce qu'il a pu faire
dans un temps, ne l'a-t-il pas pu de toute éternité? C'en est
assez, ma chère enfant, pour le présent; quand tu seras dans
un âge plus avancé, j'écarterai de tout mon pouvoir les voiles
qui couvrent la vérité.
Mon père se plaisait à me faire lire des livres de morale dont
nous examinions les principes, non sous la perspective
vulgaire, mais sous celle de la nature. En effet, c'est sur
les lois dictées par elle et imprimées dans nos coeurs qu'il
faut la considérer. Il la réduisait à ce seul principe, auquel
tout le reste est étranger mais qui renferme une étendue
considérable: faire pour les autres ce que nous voudrions
qu'on fit pour nous, lorsque la possibilité s'y trouve; et ne
point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous
lit. Tu vois, ma chère, que cette science dont on parle tant
n'est jamais relative qu'à l'espèce humaine; et si elle n'est
rien en elle-même, au moins est-elle utile à son bonheur.
Les romans étaient presque bannis de mes yeux, et il me
faisait voir, dans presque tous, une ressemblance assez
générale dans le tissu, les vues et le but, à la différence
près du style, des événements et de certains caractères. Il y
en avait cependant plusieurs qui étaient exceptés de cette
règle; il me donnait volontiers ceux dont le sujet était
moral. Peu des autres peignent les hommes et les femmes de
leurs véritables couleurs: ils y sont présentés sous le plus
bel aspect. Ah! ma chère, combien cette apparence est en
général loin de la réalité: les uns et les autres vus de près,
quelle différence n'y trouve-t-on pas? Je puisais dans les
voyageurs et dans les coutumes des nations un genre
d'instruction qui me faisait mieux apprécier l'humanité en
général, comme la société fait apercevoir les nuances des
caractères.
Les livres d'histoire, qui me rendaient compte des moeurs
antiques et des préjugés différents qui, tour à tour, ont
couvert la surface de la terre, étaient ma balance. Les
ouvrages de nos meilleurs poètes formaient le genre amusant,
pour lequel mon goût était le plus décidé et que j'inculquais
avec empressement dans ma mémoire.
Il me remit un jour entre les mains un livre qui venait de
paraître, en me recommandant d'y réfléchir:
-- Lis, ma chère Laurette. Cet ouvrage est la production d'un
génie dont tu as lu presque tout ce qu'il a mis au jour et
dont ta mémoire possède plusieurs morceaux, qui unit un style
élevé, élégant, agréable et facile, propre à lui seul à des
idées profondes. Zadig, paré de ses mains, t'apprendra sous
l'allégorie d'un conte qu'il n'arrive point d'événements dans
la vie qui soient à notre disposition.
"De quelque aveuglement dont l'amour-propre et la vanité nous
fascinent, sois assurée que, pour un esprit attentif et
réfléchi, il est d'une vérité palpable et constante que tout
s'enchaîne afin de suivre un ordre fixé pour l'ensemble et
pour chacun en particulier; des circonstances imprévues
forcent les idées et les actions des humains; des raisons
éloignées, et souvent imperceptibles, les entraînent dans une
détermination qui, presque toujours, leur paraît volontaire:
elle semble venir d'eux et de leur choix, tandis que tout les
y porte sans qu'ils s'en aperçoivent. Ils tiennent même de la
nature les formes, le caractère et le tempérament qui
concourent à leur faire remplir le rôle qu'ils ont à jouer, et
dont toute la marche est dessinée d'avance dans les décrets du
moteur éternel.
"Si l'on peut prévoir quelques événements, ce n'est que par
une perspicacité, une sagacité de vue sur la chaîne de ces
circonstances qu'on ne peut cependant changer, et qui est
d'une force irrésistible, même pour ce qui constitue le
malheur. Le plus sage est celui qui sait se prêter au cours
naturel des choses.
Pour toi, ma chère Eugénie, ton esprit facile sait se plier à
tout; ta docilité te rend heureuse et tu sais l'être malgré
les entraves mises à ta liberté; tu savoures les plaisirs que
tu inventes sans t'inquiéter de ceux qui te manquent.
J'avançais en âge et j'atteignais la fin de ma seizième année
lorsque ma situation prit une face nouvelle: les formes
commençaient à se décider; mes tétons avaient acquis du
volume, j'en admirais l'arrondissement journalier, j'en
faisais voir tous les jours les progrès à Lucette et à mon
papa, je les leur faisais baiser, je mettais leurs mains
dessus et je leur faisais faire attention qu'ils les
remplissaient déjà; enfin, je leur donnais mille marques de
mon impatience. Elevée sans préjugés, je n'écoutais, je ne
suivais que la voix de la nature: ce badinage l'animait et
l'excitait vivement, je m'en apercevais:
-- Tu bandes, cher papa, viens...
Et je le mettais entre les bras de Lucette. Je n'étais pas
moins émue, mais je jouissais de leurs plaisirs. Nous vivions,
elle et moi, dans l'union la plus intime; elle me chérissait
autant que je l'aimais; je couchais ordinairement avec elle,
et je n'y manquais pas, lorsque mon papa était absent. Je
remplissais son rôle du mieux que je le pouvais: je
l'embrassais, je suçais sa langue, ses tétons; je baisais ses
fesses, son ventre, je caressais sa jolie motte, je la
branlais; mes doigts prenaient souvent la place du vit que je
ne pouvais lui fournir, et je la plongeais à mon tour dans ces
agonies voluptueuses où j'étais enchantée de la voir. Mon
humeur et mes manières lui avaient fait prendre pour moi une
affection dont je ne puis, ma chère, te donner l'idée que
d'après la tienne. Elle m'avait vue bien des fois, au milieu
de nos caresses, violemment animée et, dans ces moments, elle
m'assurait qu'elle désirait que je fusse au terme où elle pût
aussi me procurer, sans danger, les mêmes plaisirs que je lui
donnais. Elle souhaitait que mon papa me l'eût mis et eût
ouvert la route sur laquelle ils sont semés:
-- Oui, ma chère Laure, disait-elle, quand cet instant
arrivera, je projette d'en faire une fête; je l'attends avec
empressement. Mais, ma chère amie, je crois apercevoir qu'il
ne tardera pas: tes tétons naissants sont presque formés, tes
membres s'arrondissent, ta motte se rebondit, elle est déjà
toute couverte d'un tendre gazon, ton petit conin est d'un
incarnat admirable, et j'ai cru découvrir dans tes yeux que la
nature veut qu'on te mette bientôt au rang des femmes. L'année
dernière, au printemps, tu vis les préludes d'une éruption qui
va s'établir tout à fait.
En effet, je ne tardai pas à me sentir plus pesante, la tête
chargée, les yeux moins vifs, les douleurs de reins et des
sensations d'une colique extraordinaire pour moi; enfin, huit
ou dix jours après, Lucette trouva la gondole ensanglantée.
Mon père ne me la remit pas. Ils avaient pressenti l'effet de
ma situation; j'en étais prévenue; je restai près de neuf
jours dans cet état, après lesquels je redevins aussi gaie et
je jouis d'une santé aussi brillante qu'auparavant.
Que j'eus de joie de cet événement! J'en étais folle,
j'embrassai Lucette:
-- Ma chère bonne, que je vais être heureuse!
Je volai au cou de mon papa, je le couvris de mes baisers:
-- Me voilà donc enfin à l'époque où tu me désirais!...
Que je serai contente si je puis faire naître tes désirs et
les satisfaire!... Mon bonheur est d'être tout entière à toi:
mon amour et ma tendresse en font l'objet de ma félicité...
Il me prit dans ses bras, me mit sur ses genoux. Ah! qu'il me
rendait bien les caresses que je lui faisais! Il pressait mes
tétons, il les baisait, il suçait mes lèvres, sa langue venait
caresser la mienne; mes fesses, mon petit conin, tout était
livré à ses mains brûlantes.
-- Il est enfin arrivé, charmante et chère Laure, cet heureux
instant où ta tendresse et la mienne vont s'unir dans le sein
de la volupté; aujourd'hui même je veux avoir ton pucelage et
cueillir la fleur qui vient d'éclore; je vais la devoir à ton
amour, et ce sentiment de ton coeur y met un prix infini; mais
tu dois être prévenue que, si le plaisir doit suivre nos
embrassements et nos transports, le moment qui va me rendre
maître de cette charmante rose te fera sentir quelques épines
qui te causeront de la douleur.
-- Qu'importe, fais-moi souffrir, mets-moi toute en sang si tu
veux, je ne puis te faire trop de sacrifices, ton plaisir et
ta satisfaction sont l'objet de mes désirs.
Le feu brillait dans nos yeux. L'aimable Lucette, voulant
coopérer à l'effusion du sang de la victime, ne montrait pas
moins d'empressement que si elle-même eût été le
sacrificateur. Ils m'enlevèrent et me portèrent dans un
cabinet qu'ils avaient fait préparer pendant le temps de mon
état. La lumière du jour en était absolument bannie; un lit de
satin gros bleu était placé dans un enfoncement entouré de
glaces. Les foyers de quatre réverbères placés dans les
encoignures, adoucis par des gazes bleues, venaient se réunir
sur un petit coussin de satin couleur de feu, mis au milieu,
qui formait la pierre sur laquelle devait se consommer le
sacrifice. Lucette exposa bientôt à découvert tous les appas
que j'avais reçus de la nature; elle ne para cette victime
volontaire qu'avec des rubans couleur de feu qu'elle noua
au-dessus de mes coudes et à la ceinture dont, comme une autre
Vénus, elle marqua ma taille. Ma tête, couronnée simplement de
sa longue chevelure, n'avait d'autre ornement qu'un ruban de
la même couleur qui la retenait. Je me jetai de moi-même sur
l'autel.