Produced by Daniel Fromont
[Transcriber's Note: MIRABEAU (Honoré Gabriel Riquetti,
comte de Mirabeau) (1749-1791),
_Le Rideau levé ou l'Education de Laure_ (1786), édition de 1921
A French erotic novel of the 18th Century]
LES MAITRES DE L'AMOUR
L'oeuvre
du
Comte de Mirabeau
(...)
Le Rideau levé, ou l'Education de Laure
(...)
PARIS
BIBLIOTHEQUE DES CURIEUX
4, RUE DE FURSTENBERG, A
MCMXXI
LE RIDEAU LEVE OU L'EDUCATION DE LAURE
Retirez-vous, censeurs atrabilaires;
Fuyez, dévots, hypocrites ou fous;
Prudes, guenons, et vous, vieilles mégères:
Nos doux transports ne sont pas faits pour vous.
A CYTHERE
MDCC LXXXVIII
LETTRE DE SOPHIE AU CHEVALIER D'OLZAN
Je t'envoie, cher Chevalier, un petit manuscrit gaillard.
Tu aurais de la peine à t'imaginer où je l'ai pris. C'est une
bagatelle sortie d'une jolie main de mon sexe; et c'est un
délassement badin adressé dans un cloître. Comment un tel
bréviaire se put-il introduire parmi les guimpes d'une
religieuse? C'est ce que mes yeux eurent de la peine à me
persuader; rien n'est cependant plus vrai, cher Chevalier, et
c'était un présent digne de sa destination. L'amour n'est
point étranger dans ces lieux; le sentiment constitue le
naturel du beau sexe; la sensibilité forme la principale
partie de son essence; la volupté exerce un empire vainqueur
sur ces êtres délicats. A ces dispositions originaires, qu'on
joigne les effets échauffants d'une imagination exaltée dans
la retraite et l'oisiveté, on trouvera la raison de cette
fureur intestine qui nous maîtrise dans les couvents.
C'est ainsi que les femmes de ces pays, où les hommes jaloux
les tiennent prisonnières, trouvent si précieuses des
jouissances dont l'idée habituelle qu'elles en ont n'est point
contrebalancée par d'autres objets de dissipation. Dans la
société, un tumulte de soins et de plaisirs énerve les
passions au lieu de les concentrer; l'éclat séduisant d'une
vaine coquetterie entraîne les femmes les plus sensuelles;
l'amour impétueux reste en partage à la solitude obscure et
mélancolique: il n'est donc pas étonnant que les mystères
consignés ici se soient glissés dans une cellule pour en
occuper tendrement les loisirs.
Ton absence me rendait tout le monde à charge, et ma soeur, la
religieuse, me sollicitait d'aller passer quelques jours avec
elle: je me suis rendue à son envie. Ah! cher ami, que je suis
pénétrée, quoique sa soeur, des tourments qu'elle doit
endurer. Elle a le coeur tendre, l'esprit vif, le goût
délicat; elle possède les grâces et la beauté; elle s'est
trouvée cloîtrée avant de se connaître. A sa place, que je
serais malheureuse, moi qui ai moins qu'elle de droit au
bonheur! Elle attendait avec impatience une amie qui devait
bientôt la rejoindre. Dès le premier jour, elle m'en parla
avec des transports d'une tendresse inouïe; elle me la
dépeignait avec des couleurs tout à fait animées: elle
tournait sans cesse la conversation sur cet objet intéressant.
Elle reçut de sa part un coffre très joli; il était plein de
petits ustensiles et de chiffons propres à une religieuse.
Il attira les regards, selon l'usage, des bonnes Mères
tourières et supérieures, toutes plus curieuses ordinairement
que rusées. Une découverte précieuse leur échappa. Ma soeur
m'ayant laissée seule, la curiosité me prit à mon tour.
Je m'aperçus que le fond était bien épais pour une si petite
boîte; en effet, il se trouva double, et il renfermait le
petit détail que je t'envoie. J'en ai secrètement tiré copie
dans les heures de prière de ma recluse. Puisse la lecture que
te procure la main de ton amante te dérober des moments aux
belles de Paris! Ton absence me tue. Rapporte-moi, cher
Chevalier, ton coeur et ma vie, ainsi que ce joli manuscrit:
nous le relirons ensemble.
Le chevalier d'Olzan y a substitué d'autres noms, et l'a fait
imprimer, sans toucher au style; il a pensé que la plume d'une
femme ne pouvait être que mal taillée par la main d'un homme.
LAURE A EUGENIE
Loin de moi, imbéciles préjugés, il n'y a que les âmes
craintives qui vous soient asservies: Eugénie, accablée
d'ennui dans sa solitude, exige de sa chère Laure ce petit
amusement tendre. Il n'y a plus rien qui puisse me retenir.
Oui, ma chère Eugénie, ces moments délicieux, dont je t'ai
quelquefois entretenue dans ton lit; ces transports des sens,
dont nous avons cherché à répéter les plaisirs dans les bras
l'une de l'autre; ces tableaux de ma jeunesse, dont nous avons
voulu réaliser la volupté: eh bien! pour te satisfaire, je
vais, sous des traits ressemblants, les retracer ici.
Tout ce que j'ai fait et pensé dès ma plus tendre enfance,
tout ce que j'ai vu et ressenti va reparaître sous tes yeux.
Je ferai renaître dans toi ces sensations vives, ces
mouvements précieux, dont l'ivresse a tant de charmes. Mes
expressions seront vraies, naturelles et hardies; j'oserai
même dessiner de ma main des figures dignes du sujet et de tes
désirs enflammés; je ne crains pas de manquer d'énergie.
Eugénie, c'est toi qui m'inspires et qui m'échauffes. Tu es ma
Vénus et mon Apollon; mais garde-toi, chère amie, que ma
confidence échappe de tes mains; souviens-toi que tu es dans
le sanctuaire de l'imbécillité ou de la dissimulation: celles
même des religieuses qui sont dans la bonne foi ont un zèle
mille fois moins à craindre que celles qui goûtent, sous un
voile hypocrite, la volupté la plus exquise et la plus
raffinée. Tu ne serais que criminelle aux yeux des unes, et
les autres crieraient hautement à l'infamie.
Le bonheur des femmes aime partout l'ombre et le mystère; mais
la crainte et la décence donnent du prix à leurs plaisirs. Cet
ouvrage-ci ne doit jamais voir le jour: il n'est point fait
pour les yeux du vulgaire; il serait indigné de la franchise
d'une femme, et son impertinente crédulité lui donne de
l'horreur pour la nudité des productions de la nature.
Tu ne le croirais pas, ma chère Eugénie, c'est que les hommes,
même les plus libres, nous envient jusqu'aux privautés de
l'imagination. Ils ne veulent nous permettre que les plaisirs
qu'ils nous départissent. Nous ne sommes, à leurs yeux, que
des esclaves qui ne devons rien tenir que de la main du maître
impérieux qui nous a subjuguées.
Tout est pour eux, ou doit se rapporter à eux; ils deviennent
des tyrans dès qu'on ose diviser leurs plaisirs; ils sont
jaloux, si l'on ose s'envisager à son tour. Egoïstes, ils
prétendent l'être seuls, et que personne ne le soit.
Dans les plaisirs qu'ils prennent avec nous, il en est peu qui
pensent à nous les faire partager. Il y en a même qui
cherchent à s'en procurer en nous tourmentant et en nous
faisant éprouver des traitements douloureux. A quelles
bizarreries leur extravagance ne les porte-t-elle pas? Leur
imagination ardente, fougueuse et remplie d'écarts s'éteint
avec la même facilité qu'elle s'allume; leurs désirs
licencieux, sans frein, inconstants et perfides errent d'un
objet vers l'autre. Par une contradiction perpétuelle avec
leurs sentiments, ils exigent que nous ne jouissions pas des
privilèges qu'ils se sont arrogés; nous, dont la sensibilité
est plus grande, dont l'imagination est encore plus vive et
plus inflammable par la nature de notre constitution.
Ah! les cruels qu'ils sont! Ils veulent anéantir nos facultés,
tandis que notre froideur insipide ferait leur tourment et
leur malheur. Quelques-uns, à la vérité, suivent une ligne
écartée du tourbillon ordinaire; mais il serait toujours
imprudent de nous dévoiler à leurs yeux.
Cet ouvrage ne serait pas moins déplacé devant ces êtres
engourdis que l'amour ne peut émouvoir: je parle de ces femmes
flegmatiques que les empressements des hommes aimables ne
peuvent exciter, et de ces graves personnages que la beauté ne
peut réveiller. Il en existe, Eugénie, de ces animaux
indéfinis, parés du titre fastueux de virtuoses et de
philosophes, livrés à l'effervescence d'une bile noire, aux
vapeurs sombres et malfaisantes de la mélancolie, qui fuient
le monde dont ils sont méprisés: ces gens-là, comme la
vieillesse inutile, blâment amèrement tous les plaisirs dont
ils sont déchus.
Il en est d'autres, au contraire, d'un tempérament fougueux,
mais que les préjugés de l'éducation et la timidité ont
enthousiasmés pour le nom d'une vertu dont ils ne connurent
jamais l'essence; ils détournent les éjaculations naturelles
de leur coeur pour en diriger les élans vers des êtres
fantastiques. L'amour est un dieu profane qui ne mérite pas
leur encens; et si, sous le nom d'hymen, ils lui sacrifient
quelquefois, ils deviennent des fanatiques qui, sous le titre
d'honneur, déguisent leur dure jalousie. C'est pour nous un
blasphème que d'exprimer l'amour.
Ainsi, ma chère Eugénie, il ne faut choquer personne; gardons
nos confidences libertines pour nous égayer dans le
particulier; c'est à toi seule que je veux ouvrir mon coeur;
c'est uniquement pour toi que je ne couvrirai d'aucune gaze
les tableaux que je mettrai sous tes yeux. Ils seront cachés
pour les autres, ainsi que les libertés que nous avons prises
ensemble.
Il n'y a que l'amitié ou l'amour qui puissent arrêter des
regards de complaisance sur les objets licencieux que ma plume
et mes crayons vont tâcher d'exprimer.
EDUCATION DE LAURE
Je sortais de ma dixième année; ma mère tomba dans un état de
langueur qui, après huit mois, la conduisit au tombeau. Mon
père, sur la perte duquel je verse tous les jours les larmes
les plus amères, me chérissait; son affection, ses sentiments
si doux pour moi se trouvaient payés, de ma part, du retour le
plus vif.
J'étais continuellement l'objet de ses caresses les plus
tendres; il ne se passait point de jour qu'il ne me prît dans
ses bras et que je ne fusse en proie à des baisers pleins de
feu.
Je me souviens que ma mère, lui reprochant un jour la chaleur
qu'il paraissait y mettre, il lui fit une réponse dont je ne
sentis pas alors l'énergie. Mais cette énigme me fut
développée quelque temps après:
-- De quoi vous plaignez-vous, madame? Je n'ai point à en
rougir: si c'était ma fille, le reproche serait fondé, je ne
m'autoriserais pas même de l'exemple de Loth; mais il est
heureux que j'aie pour elle la tendresse que vous me voyez: ce
que les conventions et les lois ont établi, la nature ne l'a
pas fait; ainsi brisons là-dessus.
Cette réponse n'est jamais sortie de ma mémoire. Le silence de
ma mère me donna dès cet instant beaucoup à penser, sans
parvenir au but; mais il résulta de cette discussion et de mes
petites idées que je sentis la nécessité de m'attacher
uniquement à lui, et je compris que je devais tout à son
amitié. Cet homme, rempli de douceur, d'esprit, de
connaissance et de talents, était formé pour inspirer le
sentiment le plus tendre.
J'avais été favorisée de la nature; j'étais sortie des mains
de l'amour. Le portrait que je vais faire de moi, chère
Eugénie, c'est d'après lui que je le trace. Combien de fois
m'as-tu redit qu'il ne m'avait point flattée: douce illusion
dans laquelle tu m'entraînes, et qui m'engage à répéter ce que
je lui ai entendu dire souvent! Dès mon enfance, je promettais
une figure régulière et prévenante; j'annonçais des grâces,
des formes bien prises et dégagées, la taille noble et svelte;
j'avais beaucoup d'éclat et de blancheur.
L'inoculation avait sauvé mes traits des accidents qu'elle
prévient ordinairement; mes yeux bruns, dont la vivacité était
tempérée par un regard doux et tendre, et mes cheveux d'un
châtain cendré, se mariaient avantageusement.
Mon humeur était gaie; mais mon caractère était porté, par une
pente naturelle, à la réflexion.
Mon père étudiait mes goûts et mes inclinations; il me jugea:
aussi cultivait-il mes dispositions avec le plus grand soin.
Son désir particulier était de me rendre vraie avec
discrétion. Il souhaitait que je n'eusse rien de caché pour
lui: il y réussit aisément. Ce tendre père mettait tant de
douceur dans ses manières affectueuses qu'il n'était pas
possible de s'en défendre. Ses punitions les plus sévères se
réduisaient à ne me point faire de caresses, et je n'en
trouvais point de plus mortifiantes.
Quelque temps après la perte de ma mère, il me prit dans ses
bras:
-- Laurette, ma chère enfant, votre onzième année est révolue,
vos larmes doivent avoir diminué, je leur ai laissé un terme
suffisant; vos occupations feront diversion à vos regrets, il
est temps de les reprendre... Tout ce qui pouvait former une
éducation brillante et recherchée partageait les instants de
mes jours. Je n'avais qu'un seul maître, et ce maître c'était
mon père: dessin, danse, musique, sciences, tout lui était
familier.
Il m'avait paru facilement se consoler de la mort de ma mère;
j'en étais surprise, et je ne pus enfin me refuser de lui en
parler.
-- Ma fille, ton imagination se développe de bonne heure, je
puis donc à présent te parler avec cette vérité et cette
raison que tu es capable d'entendre. Apprends donc, ma chère
Laure, que, dans une société dont les caractères et les
humeurs sont analogues, le moment qui la divise pour toujours
est celui qui déchire le coeur des individus qui la composent,
et qui répand la douleur sur leur existence. Il n'y a point de
fermeté ni de philosophie pour une âme sensible, qui puisse
faire soutenir ce malheur sans chagrin, ni de temps qui en
efface le regret. Mais quand on n'a pas l'avantage de
sympathiser les uns avec les autres, on ne voit plus la
séparation que comme une loi despotique de la nature, à
laquelle tout être vivant est soumis. Il est d'un homme sensé,
dans une circonstance pareille, de supporter comme il convient
cet arrêt du sort auquel rien ne peut se soustraire, et de
recevoir avec sang-froid et une tranquillité modeste,
absolument dégagée d'affectation et de grimaces, tout ce qui
le soustrait aux chaînes pesantes qu'il portait.
"N'irai-je pas trop loin, ma chère fille, si, dans l'âge où tu
es, je t'en dis davantage? Non, non, apprends de bonne heure à
réfléchir et à former ton jugement, en le dégageant des
entraves du préjugé, dont le retour journalier t'obligera sans
cesse d'aplanir le sillon qu'il tâchera de se tracer dans ton
imagination. Représente-toi deux êtres opposés par leur
humeur, mais unis intimement par un pouvoir ridicule, que des
convenances d'état ou de fortune, que des circonstances qui
promettaient en apparence le bonheur, ont déterminés ou
subjugués par un enchantement momentané dont l'illusion se
dissipe à mesure que l'un des deux laisse tomber le masque
dont il couvrait son caractère naturel: conçois combien ils
seraient heureux d'être séparés. Quel avantage pour eux, s'il
était possible, de rompre une chaîne qui fait leur tourment et
imprime sur leurs jours les chagrins les plus cuisants, pour
se réunir à des caractères qui sympathisent avec eux! Car ne
t'y trompe pas, ma Laurette, telle humeur qui ne convient pas
à tel individu s'allie très bien avec un autre, et l'on voit
régner entre eux la meilleure intelligence, par l'analogie de
leurs goûts et de leur génie. En un mot, c'est un certain
rapport d'idées, de sentiments, d'humeur et de caractère qui
fait l'aménité et la douceur des unions; tandis que
l'opposition qui se trouve entre deux personnes, augmentée par
l'impossibilité de les séparer, fait le malheur et aggrave le
supplice de ces êtres enchaînés contre leur gré!
-- Quel tableau! quelles images! Cher papa, tu me dégoûtes
davantage du mariage. Est-ce là ton but?
-- Non, ma chère fille; mais j'ai tant d'exemples à ajouter au
mien que j'en parle en connaissance de cause; et pour appuyer
ce sentiment si raisonnable, et même si naturel, lis ce que le
président de Montesquieu en dit dans ses Lettres persanes, à
la cent-douzième. Si l'âge et des lumières acquises te
mettaient dans le cas de le combattre par les prétendus
inconvénients qu'on voudrait y trouver, il me serait facile de
les lever et de donner les moyens de les parer; je pourrais
donc te rendre compte de toutes les réflexions que j'ai faites
à ce sujet; mais ta jeunesse ne me met pas à même de m'étendre
sur un objet de cette nature.
Mon père termina là.
C'est à présent, tendre amie, que tu vas voir changer la
scène. Eugénie! chère Eugénie! Passerai-je outre? Les cris que
je crois entendre autour de moi soulèvent ma plume, mais
l'amour et l'amitié l'appuient: je poursuis.
Quoique mon père fût entièrement occupé de mon éducation,
après deux ou trois mois, je le trouvai rêveur, inquiet; il
semblait qu'il manquait quelque chose à sa tranquillité. Il
avait quitté, depuis la mort de ma mère, le séjour où nous
demeurions pour me conduire dans une grande ville, et se
livrer entièrement aux soins qu'il prenait de moi; peu
dissipé, j'étais le centre où il réunissait toutes ses idées,
son application et toute sa tendresse. Les caresses qu'il me
faisait, et qu'il ne ménageait pas, paraissaient l'animer; ses
yeux étaient plus vifs, son teint plus coloré, ses lèvres plus
brûlantes. Il prenait mes petites fesses, il les maniait, il
passait un doigt entre mes cuisses, il baisait ma bouche et ma
poitrine. Souvent il me mettait totalement nue, et me
plongeait dans un bain. Après m'avoir essuyée, après m'avoir
frottée d'essences, il portait ses lèvres sur toutes les
parties de mon corps, sans en excepter une seule; il me
contemplait, son sein paraissait palpiter, et ses mains
animées se reposaient partout: rien n'était oublié.
Que j'aimais ce charmant badinage, et le désordre où je le
voyais! Mais au milieu de ses plus vives caresses il me
quittait, et courait s'enfoncer dans sa chambre.
Un jour, entre autres, qu'il m'avait accablée des plus ardents
baisers, que je lui avais rendus par mille et mille aussi
tendres, où nos bouches s'étaient collées plusieurs fois, où
sa langue même avait mouillé mes lèvres, je me sentis tout
autre. Le feu de ses baisers s'était glissé dans mes veines;
il m'échappa dans l'instant où je m'y attendais le moins; j'en
ressentis du chagrin. Je voulus découvrir ce qui l'entraînait
dans cette chambre dont il avait poussé la porte vitrée, qui
formait la seule séparation qu'il y avait entre elle et la
mienne; je m'en approchai, je portai les yeux sur tous les
carreaux dont elle était garnie; mais le rideau qui était de
son côté, développé dans toute son étendue, ne me laissa rien
apercevoir, et ma curiosité ne fit que s'en accroître.
Le surlendemain de ce jour, on lui remit une lettre qui parut
lui faire plaisir. Quand il en eut fait la lecture:
-- Ma chère Laure, vous ne pouvez rester sans gouvernante; on
m'en envoie une qui arrivera demain: on m'en a fait beaucoup
d'éloges, mais il est nécessaire de la connaître pour juger
s'ils ne sont point outrés...
Je ne m'attendais nullement à cette nouvelle; je t'avoue,
chère Eugénie, qu'elle m'attrista: sa présence me gênait déjà,
sans savoir pourquoi, et sa personne me déplaisait, même avant
de l'avoir vue.
En effet, Lucette arriva le jour qu'elle était annoncée.
C'était une grande fille très bien faite, entre dix-neuf et
vingt ans: belle gorge, fort blanche, d'une figure revenante
sans être jolie; elle n'avait de régulier qu'une bouche très
bien dessinée, des lèvres vermeilles, les dents petites, d'un
bel émail et parfaitement rangées. J'en fus frappée d'abord.
Mon père m'avait appris à connaître une belle bouche en me
félicitant cent fois sur cet avantage. Lucette unissait à cela
un excellent caractère, beaucoup de douceur, de bonté, et une
humeur charmante. Mon amitié, malgré ma petite prévention, se
porta bientôt vers elle, et j'ai eu lieu de m'y attacher
fortement. Je m'aperçus que mon père la reçut avec une
satisfaction qui répandit la sérénité dans ses yeux.
L'envie et la jalousie, ma chère, sont étrangères à mon coeur,
rien ne me paraît plus mal fondé. D'ailleurs, ce qui fait
naître les désirs des hommes ne tient souvent pas à notre
beauté, ni à notre mérite: ainsi, pour notre propre bonheur,
laissons-les libres, sans inquiétude. Il y en a dont
l'infidélité est souvent un feu léger, qu'un instant voit
disparaître aussitôt qu'il a brillé. S'ils pensent, s'ils
réfléchissent, bientôt on les voit revenir auprès d'une femme
dont l'humeur douce et agréable les met dans l'impossibilité
de vivre sans elle. S'ils ne pensent pas, la perte est bien
faible.
Eh! quelle folie de s'en tourmenter!
Je ne raisonnais pas encore avec autant de sagacité;
cependant, je ne sentais point de jalousie contre Lucette: il
est vrai que ses amitiés, ses caresses et celles que mon père
continuait de me faire, la bannissaient loin de moi. Je
n'apercevais de différence que dans la réserve qu'il observait
lorsque Lucette était présente, mais je donnais cette conduite
à la prudence. Un temps se passa de cette manière, pendant
lequel je m'aperçus enfin de ses attentions pour elle. Toutes
les occasions qui pouvaient s'en présenter, il ne les laissait
point échapper. Cependant, mon affection pour Lucette fut
bientôt d'accord avec celle de mon père.
Lucette avait désiré coucher dans ma chambre, et mon père s'y
était prêté. Le matin, à son réveil, il venait nous embrasser;
j'étais dans un lit à côté d'elle. Cet arrangement, et le
prétexte de venir me voir, lui donnait la facilité de s'amuser
avec nous, et de faire à Lucette toutes les avances qu'il
pouvait hasarder devant moi. Je voyais bien qu'elle ne le
rebutait pas, mais je ne trouvais pas qu'elle répondît à ses
empressements comme je l'aurais fait et le désirais d'elle; je
ne pouvais en concevoir la raison. Je jugeais par moi-même, et
je croyais qu'en aimant avec tant de tendresse ce cher papa,
tout le monde devait avoir mon coeur, penser et sentir comme
moi. Je ne pus me refuser de lui en faire des reproches:
-- Pourquoi, ma bonne, n'aimez-vous pas mon papa, lui qui
paraît avoir tant d'amitié pour vous? Vous êtes bien
ingrate...
Elle souriait à ces reproches, en m'assurant que je les lui
faisais injustement. En effet, cet éloignement apparent ne
tarda pas à se dissiper.
Un soir, après le repas, nous rentrâmes dans la pièce que
j'occupais; il nous présenta de la liqueur. Une demi-heure
était à peine écoulée que Lucette s'endormit profondément; il
me prit alors entre ses bras et, m'emportant dans sa chambre,
il me fit mettre dans son lit. Surprise de cet arrangement
nouveau, ma curiosité fut à l'instant réveillée. Je me relevai
un moment après et courus d'un pas léger à la porte vitrée où
j'écartai le bord du rideau.
Je fus bien étonnée de voir toute la gorge de Lucette
entièrement découverte. Quel sein charmant! deux demi-globes
d'une blancheur de neige, du milieu desquels sortaient deux
fraises naissantes d'une couleur de chair plus animée,
reposaient sur sa poitrine; fermes comme l'ivoire, ils
n'avaient de mouvement que celui de sa respiration. Mon père
les regardait, les maniait, les baisait et les suçait: rien ne
la réveillait. Bientôt, il lui ôta tous ses habits, et la
porta sur le bord du lit qui était en face de la porte où
j'étais. Il releva sa chemise; je vis deux cuisses d'albâtre,
rondes et potelées, qu'il écarta, j'aperçus alors une petite
fente vermeille, garnie d'un poil fort brun; il l'entrouvrit;
il y posa les doigts en remuant la main avec activité: rien ne
la retirait de sa léthargie. Animée par cette vue, instruite
par l'exemple, j'imitai sur la mienne les mouvements que je
voyais. J'éprouvais une sensation qui m'était inconnue.
Mon père la coucha dans le lit, et vint à la porte vitrée pour
la fermer. Je me sauvai, et courus m'enfoncer dans celui où il
m'avait mise. Aussitôt que j'y fus étendue, profitant des
lumières que je venais d'acquérir, et réfléchissant sur ce que
j'avais vu, je recommençai mes frottements. J'étais toute en
feu; cette sensation que j'avais éprouvée s'augmenta par
degrés, et parvint à une telle énergie que mon âme, concentrée
dans le milieu de moi-même, avait quitté toutes les autres
parties de mon corps pour ne s'arrêter que dans cet endroit:
je tombai pour la première fois dans un état inconnu dont
j'étais enchantée.
Revenue à moi, quelle fut ma surprise, en me tâtant au même
endroit, de me trouver toute mouillée. J'eus dans le premier
instant une vive inquiétude, qui se dissipa par le souvenir du
plaisir que j'avais ressenti, et par un doux sommeil qui me
retraça pendant la nuit, dans des songes flatteurs, les
agréables images de mon père caressant Lucette. J'étais même
encore endormie quand il vint, le lendemain, me réveiller par
ses embrassements, que je lui rendis avec usure.
Depuis ce jour, ma bonne et lui me parurent de la meilleure
intelligence, quoiqu'il ne restât plus, le matin, si longtemps
près de nous. Ils n'imaginaient pas que je fusse au fait de
rien et, dans leur sécurité, ils se faisaient dans la journée
mille agaceries, qui étaient ordinairement le prélude des
retraites qu'ils allaient souvent faire ensemble dans sa
chambre, où ils restaient assez longtemps. J'imaginais bien
qu'ils allaient répéter ce que j'avais déjà vu; je ne poussais
pas alors mes idées plus loin; cependant, je mourais d'envie
de jouir encore du même spectacle. Tu vas juger, ma chère, du
violent désir qui me tourmentait: il était enfin arrivé, cet
instant où je devais tout apprendre.
Trois jours après celui dont je viens de te rendre compte,
voulant, à quelque prix que ce fût, satisfaire mon désir
curieux, lorsque mon père fut sorti et ma bonne occupée,
j'imaginai de mettre une soie au coin du rideau et de la faire
passer par le coin opposé d'un des carreaux. Cet arrangement
préparé, je ne tardai pas à en profiter. Le lendemain, mon
père, qui n'avait sur lui qu'une robe de taffetas, entraîna
Lucette qui était aussi légèrement vêtue: ils prirent le soin
de fermer exactement la porte et d'arranger le rideau; mais
j'avais vaincu tous les obstacles et mon expédient me réussit,
au moins en partie. Ils n'y eurent pas été deux minutes
qu'impatiente je fus à la porte, et je soulevai faiblement le
rideau. J'aperçus Lucette. Ses tétons étaient entièrement
découverts; mon père la tenait dans ses bras et la couvrait de
ses baisers. Mais, tourmenté de désirs, bientôt jupes, corset,
chemise, tout fut à bas. Qu'elle me parut bien dans cet état!
et que j'aimais à la voir ainsi!
La fraîcheur et les grâces de la jeunesse étaient répandues
sur elle. Chère Eugénie, la beauté des femmes a donc un
pouvoir bien singulier, un attrait bien puissant, puisqu'elle
nous intéresse aussi! Oui, ma chère, elle est touchante, même
pour notre sexe, par ses belles formes arrondies, le satiné et
le coloris brillant d'une belle peau! Tu me l'as fait
ressentir dans tes bras, et tu l'as éprouvé comme moi.
Mon père fut bientôt dans un état pareil à celui où il avait
mis Lucette. Cette vue m'attacha par sa nouveauté.
Il l'emporta sur un lit de repos que je ne pouvais découvrir.
Dévorée par ma curiosité, je ne ménageai plus rien, je levai
le rideau jusqu'à ce que je puisse les voir entièrement. Rien
ne fut soustrait à mes regards puisque rien ne gênait leurs
plaisirs. Lucette, couchée sur lui, les fesses en l'air, les
jambes écartées, me laissait apercevoir toute l'ouverture de
sa fente, entre deux petites éminences grasses et rebondies.
Cette situation, que je devais au hasard, semblait prise pour
satisfaire entièrement ma curieuse impatience. Mon père, les
genoux élevés, présentait plus distinctement à mes yeux un
vrai bijou, un membre gros, entouré de poils à la racine, où
pendait une boule au-dessous; le bout en était rouge, et
demi-couvert d'une peau qui paraissait pouvoir se baisser
davantage. Je le vis entrer dans la fente de Lucette, s'y
perdre et reparaître tour à tour. Ils se baisaient avec des
transports qui me firent juger des plaisirs qu'ils
ressentaient. Enfin, je vis cet instrument ressortir tout à
fait, le bout totalement découvert, rouge comme le carmin et
tout mouillé, jetant une liqueur blanche qui, s'élançant avec
impétuosité, se répandit sur les fesses de Lucette.
Conçois, chère Eugénie, dans quelle situation je me trouvais
moi-même, ayant sous mes yeux un pareil tableau!
Vivement émue, emportée par des désirs que je n'avais pas
encore connus, je tâchais au moins de participer à leur
ivresse. Chère amie, que ce retour sur mes jeunes années est
encore agréable pour moi!
Enfin, l'attrait du plaisir me retint trop longtemps dans mon
embuscade, et mon imprudence me trahit. Mon père, qui
jusque-là avait été trop hors de lui pour penser à ce qui
l'entourait, vit, en se dégageant des bras de Lucette, le coin
du rideau levé; il m'aperçut; il s'enveloppa dans sa robe en
s'approchant de la porte; je me retirai avec précipitation; il
vint examiner le rideau et y découvrit ma manoeuvre; il se
fixa près de la porte pendant que Lucette se rhabillait.
Voyant qu'il restait, je m'imaginai qu'il n'avait rien aperçu.
Curieuse de ce qu'ils faisaient encore dans cette chambre, je
retournai au carreau. Quelle fut ma surprise quand j'y vis le
visage de mon père! La foudre tombée sur moi ne m'eût pas
causé plus de frayeur. Mon stratagème n'avait pas entièrement
réussi; le rideau n'avait pu redescendre de lui-même comme je
m'en étais flattée; cependant, il ne fit semblant de rien dans
cet instant.
J'avais aperçu que Lucette était déjà rhabillée; il revint
avec elle et l'envoya veiller à l'ordre de la maison. Je me
trouvai seule avec lui. Il s'approcha pour examiner l'ouvrage
que j'avais eu à faire: juge, ma chère, à quel point il en
était! J'étais pâle et tremblante. Quel fut mon étonnement
quand ce cher et tendre papa me prit dans ses bras et me donna
cent baisers!
-- Rassure-toi, ma chère Laurette; qui peut t'inspirer la
terreur que je te vois! Ne crains rien, ma chère fille, tu
sais la manière dont j'ai toujours agi vis-à-vis de toi; je ne
te demande rien que la vérité; je désire que tu me regardes
plutôt comme ton ami que comme ton père. Laure, je ne suis que
ton ami, je veux qu'en cette qualité tu sois sincère avec moi.
Ma Laure, je l'exige aujourd'hui: ne me déguise rien et
dis-moi ce que tu faisais pendant que j'étais avec Lucette, et
pourquoi l'arrangement singulier de ce rideau.
Sois vraie, je t'en conjure, et sans détour, tu n'auras pas
lieu de t'en repentir. Mais si tu ne l'es pas, tu me
refroidiras pour toi et tu peux compter sur un couvent.
Le nom de cette retraite m'avait toujours effrayée. Que je la
connaissais peu! Je mettais alors une différence totale à être
renfermée dans ce séjour ou d'être chez mon père.
D'ailleurs, je ne pouvais pas douter qu'il ne fût assuré que
j'avais tout vu; et je m'étais enfin toujours si bien trouvée
de ne lui avoir jamais caché la vérité que je ne balançai
point à lui rendre compte de tout ce qui m'était connu depuis
l'instant où il m'avait emportée, lorsque ma bonne s'était
endormie, jusqu'à celui auquel il venait de me rejoindre.
Chaque détail que je lui faisais, chaque tableau que je
retraçais, loin d'allumer sa colère, était payé par des
baisers et des caresses. Je balançais néanmoins à lui dire que
je m'étais procuré des sensations aussi nouvelles pour moi,
qu'elles m'avaient paru délicieuses. Mais il en eut le
soupçon:
-- Ma chère Laurette, tu ne me dis pas tout encore...
Et, passant sa main sur mes fesses en me baisant:
-- Achève. Tu ne dois ni ne peux rien me cacher, rends-moi
compte de tout...
Je lui avouai que je m'étais procuré, par un frottement
semblable à celui que je lui avais vu faire à Lucette, un
plaisir des plus vifs, dont j'avais été toute mouillée, et que
j'avais répété trois ou quatre fois depuis ce jour-là.
-- Mais, ma chère Laure, voyant ce que j'enfonçais à Lucette,
cela ne t'a-t-il pas donné l'idée de t'enfoncer le doigt?
-- Non, cher papa, je n'en ai pas seulement eu la pensée.
-- Prends garde, Laurette, de m'en imposer. Tu ne peux me
cacher ce qui en est; viens me faire voir si tu as été
sincère...
-- De tout mon coeur, cher papa... Je ne t'ai rien déguisé.
Il me donna pour lors les noms les plus tendres. Nous passâmes
dans sa chambre et, m'étendant sur le lit de repos, il me
troussa et m'examina avec beaucoup d'attention; puis,
entrouvrant un peu les bords de ma fente, il voulut y mettre
le petit doigt. La douleur qu'il me faisait, annoncée par mes
plaintes, l'arrêta.
-- Elle est tout enflammée, ma chère enfant; je vois cependant
que tu ne m'as pas trompé: sa rougeur vient sans doute du
frottement auquel tu t'es amusée pendant que j'étais avec
Lucette...
J'en convins, et je lui avouai même que je n'avais pu me
procurer le plaisir que je cherchais. La sincérité de ma
bouche fut récompensée d'un baiser de la sienne. Il la porta
même, et fit frétiller sa langue, sous un endroit qui en
éprouvait une sensation délicieuse. Ce genre de caresse me
parut neuf et divin, et, pour porter l'enchantement à son
comble, ce membre que j'avais vu parut à mes yeux; je le pris
involontairement d'une main, et, de l'autre, j'écartai tout à
fait la robe de mon père: il me laissa faire. Je tenais et
voyais enfin de près ce bijou charmant que j'avais déjà si
bien distingué entre les cuisses de Lucette. Que je le
trouvais aimable et singulier! Je sentis dès ce moment qu'il
était le véritable mobile des plaisirs. Cette peau, qui
haussait et baissait par les mouvements de ma main, en
couvrait et découvrait le bout; mais quelle ne fut pas ma
surprise lorsque, après quelques moments de ce badinage, je le
vis répandre la liqueur dont les fesses de ma bonne avaient
été inondées. Il y mêlait des transports et des redoublements
de caresses que je partageais. Le plaisir produisait en moi
l'effet le plus vif. Bientôt, il passa dans mes sens et y mit
une émotion indicible. Sa langue continuait son exercice,
j'étais suffoquée...
-- Ah! cher papa, achève!... holà! je me meurs!... Je me pâmai
dans ses bras.
Depuis ce temps, tout fut pour moi une source de lumières; ce
que je n'avais pas conçu jusqu'alors se développa dans
l'instant. Mon imagination s'ouvrit entièrement; elle
saisissait tout; il semblait que l'instrument que je touchais
fût la clef merveilleuse qui ouvrit tout à coup mon
entendement. Je sentis alors cet aimable papa me devenir plus
cher, et ma tendresse pour lui prendre un accroissement
incroyable: tout son corps fut livré au plaisir dans mes
mains; mes baisers et mes caresses sans nombre se succédaient
sans interruption, et le feu qu'elles excitaient en lui
m'animait à les multiplier.
Il me ramena dans ma chambre, où ma bonne revint quelques
instants après. Je ne prévoyais pas ce qu'il allait lui dire:
-- Lucette, il est désormais inutile que nous nous gênions pour
Laure, elle en sait autant que nous.
Et il lui répéta tout ce que je lui avais détaillé, en lui
montrant le jeu du rideau. Elle en parut affectée; mais je me
jetai à son cou et mes caresses, unies aux raisons dont il la
tranquillisa, dissipèrent le petit chagrin qu'elle avait
témoigné. Il nous embrassa en recommandant à ma bonne de ne
point me quitter. Il sortit, et revint une heure après avec
une femme qui, dès qu'elle fut entrée, me fit déshabiller et
prit sur moi la mesure d'une sorte d'ajustement dont je ne
pouvais concevoir ni la forme ni l'usage.
Quand l'heure de se coucher fut venue, il me mit dans le lit
de Lucette en la priant de veiller sur moi. Il nous laissa.
Mais l'inquiétude le ramenant bientôt près de nous, il se mit
dans le même lit. J'étais entre elle et lui; il me tenait
embrassée et, couvrant de sa main l'entre-deux de mes cuisses,
il ne me laissait pas y porter la mienne. Je pris alors son
instrument, qui me causa beaucoup de surprise en le trouvant
mou et pendant. Je ne l'avais point encore vu dans cet état,
m'imaginant au contraire qu'il était toujours gros, raide et
relevé: il ne tarda pas à reprendre, dans ma main, la fermeté
et la grosseur que je lui connaissais. Lucette, qui s'aperçut
de nos actions, étonnée de sa conduite ne pouvait la
concevoir, et me fit beaucoup de peine par son propos:
-- La manière, monsieur! dont vous agissez avec Laurette a lieu
de me surprendre. Vous, monsieur, vous, son père!...
-- Oui et non, Lucette. C'est un secret que je veux bien
confier à votre discrétion et à celle de Laure, qui y est
assez intéressée pour le garder. Il est même nécessaire, par
les circonstances, de vous en faire part à l'une et l'autre.
"Il y avait quinze jours que je connaissais sa mère, quand je
l'épousai. Je découvris dès le premier jour l'état où elle
était; je trouvai qu'il était de la prudence de n'en rien
faire paraître. Je la menai dans une province éloignée, sous
un nom de terre, afin qu'on ne pût rassembler les dates. Au
bout de quatre mois, Laure vint au monde, jouissant de la
force et de la santé d'un enfant de neuf mois bien accomplis.
Je restai six mois encore dans la même province et je les
ramenai toutes deux au bout de ce terme.
Vous voyez à présent l'une et l'autre que cette enfant, qui
m'est devenue si chère, n'est point ma fille suivant la
nature: absolument étrangère pour moi, elle n'est ma fille que
par affection. Le scrupule intérieur ne peut donc exister, et
toute autre considération m'est indifférente, avec de la
prudence.
Je me souvins aussitôt de la réponse qu'il avait faite à ma
mère: le silence qu'elle observa dans ce moment ne me parut
plus extraordinaire. Je le dis à Lucette dont l'étonnement
cessa d'abord.
-- Mais comment donc en avez-vous agi vis-à-vis de votre épouse
lorsque cet événement fut à votre connaissance?
-- Tout simplement; j'ai vécu toujours avec elle d'une manière
indifférente, et je ne lui en ai jamais parlé que la seule
fois dont Laure vient de vous rendre compte; encore y avait-elle
donné lieu. Le comte de Norval, à qui elle doit le jour,
est un cavalier aimable, bien fait et d'une figure
intéressante, doué des qualités qui plaisent aux femmes. Je ne
fus point étonné qu'elle se fût livrée à son penchant.
Cependant, elle ne put l'épouser, ses parents ne le trouvant
pas assez riche pour elle. Mais si Laure ne m'est rien par le
sang et la nature, la tendre affection que j'ai conçue pour
cette aimable enfant me la fait regarder comme ma fille et me
la rend peut-être plus chère. Néanmoins, cet événement fut
cause que je n'approchai jamais de sa mère, me sentant pour
elle une opposition que sa fausseté fit naître et que je n'ai
pu vaincre, d'autant plus que son caractère et son humeur ne
faisaient que l'augmenter. Ainsi, je ne tiens à ma chère
Laurette que par les liens du coeur, ayant trouvé en elle tout
ce qui pouvait produire et m'inspirer l'attachement et
l'amitié la plus tendre.
Ma bonne m'embrassa et me fit cent caresses qui dénotaient que
le scrupule et ses préjugés étaient enfin totalement effacés.
Je les lui rendis avec chaleur: je pris ses tétons, que je
trouvais si jolis; je les baisais, j'en suçais le bout. Mon
père passa la main sur elle; il rencontra la mienne qu'il
prit; il me la promena sur le ventre de Lucette, sur ses
cuisses. Sa peau était d'un velouté charmant; il me la porta
sur son poil, sur sa motte, sur sa fente: j'appris bientôt le
nom de toutes ces parties. Je mis mon doigt où je jugeai bien
que je lui ferais plaisir. Je sentis dans cet endroit quelque
chose d'un peu dur et gonflé.
-- Bon! Ma Laure, tu tiens l'endroit sensible, remue la main et
ne quitte pas son clitoris tandis que je mettrai mon doigt
dans son petit conin...
Lucette me serrait entre ses bras, me caressait les fesses;
elle prit le vit de mon papa, le mit entre mes cuisses, mais
il n'enfonçait ni ne s'agitait. Bientôt ma bonne ressentit
l'excès du plaisir; ses baisers multipliés, ses soupirs nous
l'annoncèrent:
-- Holà! holà! vite, Laurette!.., chère amie, enfonce... Ah! je
décharge!... je me meurs!...
Que ces expressions de volupté avaient de charmes pour moi! Je
sentis son petit conin tout mouillé; le doigt de mon papa en
sortit tout couvert de ce qu'elle avait répandu. Ah! chère
Eugénie, que j'étais animée! Je pris la main de Lucette, je la
portai entre mes cuisses; je désirais qu'elle fit pour moi ce
que je venais de faire pour elle; mais mon papa, couvrant de
sa main ma petite motte, arrêta ses mouvements, suspendit mes
desseins. Il était trop voluptueux pour n'être pas ménagé des
plaisirs. Il modérait ses désirs; il suspendit mon impatience
et nous recommanda d'être tranquilles. Nous nous endormîmes
entre les bras les uns des autres, plongés dans la plus
agréable ivresse. Je n'avais pas encore passé de nuit qui me
plût autant.
Nous étions au milieu des caresses du réveil, lorsque mon père
fit ouvrir à cette femme qu'il avait fait venir la veille.
Quels furent ma surprise et mon chagrin lorsqu'elle mit sur
moi un caleçon de maroquin doublé de velours qui, me prenant
au-dessous des hanches, ne descendait qu'au milieu des
cuisses! Tout était assez lâche, et ne me gênait point; la
ceinture, seulement, me prenait juste la taille, et avait des
courroies semblables au caleçon, qui passaient par-dessus mes
épaules et qui étaient assemblées en haut par une traverse
pareille, qui tenait de l'une à l'autre. On pouvait élargir
tout cet assemblage autant qu'on le jugeait à propos. La
ceinture était ouverte par-devant, en prolongeant plus de
quatre doigts au-dessous. Le long de cette ouverture, il y
avait des oeillets des deux côtés, dans lesquels mon père
passa une petite chaîne de vermeil délicatement travaillée,
qu'il ferma d'une serrure à secret:
-- Ma chère Laure, aimable enfant, ta santé et ta conservation
m'intéressent: le hasard t'a instruite sur ce que tu ne devais
savoir qu'à dix-huit ans. Il est nécessaire que je prenne des
précautions contre tes connaissances et contre un penchant que
tu tiens de la nature et de l'amour. Tu apprendras du temps à
m'en savoir gré, et tout autre moyen n'irait point à ma façon
de penser, et à mes desseins.
Je fus d'abord très fâchée, et je ne pouvais cacher l'humeur
que j'en avais. Mais j'ai trop bien appris depuis combien je
lui en devais de reconnaissance.
Il avait prévu à tout. Au bas de ce caleçon était une petite
gondole d'argent, dorée en dedans, qui était de la largeur de
l'entre-deux de mes cuisses; toute ma petite motte y était
renfermée. Elle se prolongeait, en s'élargissant, par une
plaque qui s'étendait quatre doigts au-dessous de mon petit
conin, et elle se terminait en pointe arrondie jusqu'au trou
de mon cul, sans aucune incommodité. Elle était fendue en
long, et cette fente s'ouvrait et se fermait, par des
charnières à plat, en écartant ou resserrant les cuisses. Un
canal d'anneaux à charnières plates, de même métal, y était
attaché et me servait de conduit. Ce caleçon avait un trou
rond, assez grand, vis-à-vis celui de mon cul, qui me laissait
la liberté de faire toutes les fonctions nécessaires sans
l'ôter. Mais il m'était impossible d'introduire le doigt dans
mon petit conin, et encore moins de le branler, point
essentiel que mon père voulait éviter, et dont la privation me
faisait le plus de peine.
J'ai pensé bien des fois depuis, ma chère, qu'on ferait bien
d'employer quelque chose de semblable pour les garçons, afin
d'éviter les épuisements où ils se plongent avant l'âge. Car,
de quelque façon qu'on veille sur eux, la société qu'ils ont
ensemble ne leur apprend que trop, et trop tôt, la manière de
s'y livrer.
Pendant quatre ou cinq années qui se sont écoulées depuis ce
jour-là, tous les soirs mon père ôtait lui-même ce caleçon;
Lucette le nettoyait avec soin et me lavait. Il examinait s'il
me blessait, et il me le remettait. Depuis ce moment, jusqu'à
l'âge de seize ans, je ne le quittai pas.
Durant tout ce temps, mes talents s'accrurent, et j'acquis des
lumières dans tous les genres. Une curiosité naturelle me
faisait désirer d'apprendre les raisons de tout; chaque année
voyait augmenter mes connaissances, et je ne cessais de
chercher à en acquérir. Je m'étais accoutumée à
l'emprisonnement où j'étais, et la perspective de la fin
m'avait rendu supportable le temps où j'y étais condamnée. Je
m'étais fait une raison de cette nécessité d'autant plus
aisément qu'elle ne m'empêchait pas de jouir des caresses que
je faisais ou de celles dont j'étais témoin, puisque j'avais
mis ma bonne et mon papa dans le cas de n'être pas gênés par
ma présence.
Parmi toutes les questions que je lui faisais, je n'oubliais
guère celle où je trouvais le plus d'intérêt. Plus j'avançais
en âge, plus la nature parlait en moi, avec d'autant plus de
force que leurs plaisirs l'animaient vivement. Aussi lui
demandais-je souvent sur quelles raisons était fondée la
nécessité de la contrainte où il me tenait, et quel était le
sujet des précautions qu'il avait prises vis-à-vis de moi. Il
m'avait toujours renvoyée à un âge plus avancé. J'étais enfin
dans ma seizième année lorsqu'il me donna la solution de cette
demande:
-- Puis-je donc à la fin, cher papa, savoir quelles sont les
causes qui vous ont engagé de me faire porter ce fâcheux
caleçon, puisque vous m'assurez avoir tant de tendresse pour
votre Laurette? Ma bonne est plus heureuse que moi, ou vous
m'aimez moins qu'elle. Expliquez-moi donc aujourd'hui les vues
qui vous y ont déterminé.
-- Cette même tendresse, cette même affection que j'ai pour
toi, ma chère fille, ne te fait plus regarder comme une
enfant. Tu es à présent dans l'âge où l'on peut t'instruire à
peu près de tout, et peut-être le dois-je encore plus avec
toi.
"Apprends donc, ma Laurette, que la nature, chez l'homme,
travaille à l'accroissement des individus jusqu'à quinze ou
seize ans. Ce terme est plus ou moins éloigné suivant les
sujets, mais il est assez général pour ton sexe.
Cependant, il n'est dans le complément de sa force qu'à
dix-sept ou dix-huit ans. Dans les hommes, la nature met plus de
temps à acquérir sa perfection. Lorsqu'on détourne ses
opérations par des épanchements prématurés et multipliés d'une
matière qui aurait dû servir à cet accroissement, on s'en
ressent toute la vie et les accidents qui en résultent sont
des plus fâcheux. Les femmes, par exemple, ou meurent de bonne
heure, ou restent petites, faibles et languissantes, ou
tombent dans un marasme, un amaigrissement qui dégénère en
maux de poitrine dont elles sont bientôt les victimes, ou
elles privent leur sang d'un véhicule propre à produire leurs
règles dans l'âge ordinaire, et d'une manière avantageuse, ou
elles sont enfin sujettes à des vapeurs, à des crispations de
nerfs, à des vertiges, ou à des fureurs utérines, à
l'affaiblissement de la vue et au dépérissement; elles
terminent leurs jours dans un état quelquefois fort triste.
Les jeunes gens essuient des accidents à peu près semblables;
ils traînent des jours malheureux, s'ils ne meurent pas
prématurément.
Cet affreux tableau, chère Eugénie, m'effraya et m'engagea de
lui témoigner ma reconnaissance de son amitié et de ses soins
en mettant de bonne heure obstacle au penchant que je me
sentais pour le plaisir et la volupté. La vie me paraissait
agréable, et, quelque goût que j'eusse pour le plaisir, je ne
voulais point l'acheter, lui disais-je, aux dépens de mes
jours et de ma santé.
-- Je l'ai reconnu d'abord en toi, ma chère Laurette, ce
penchant; je savais que, dans l'âge où tu étais, toutes les
raisons du monde ne pouvaient en détourner; c'est ce qui m'a
fait prendre des précautions que tu n'as pu vaincre, et que je
n'ai pas dessein de lever encore. Il serait même avantageux
qu'elles pussent être mises en usage pour toutes sortes de
jeunes gens que des circonstances imprévues, ou des personnes
imprudentes, ont malheureusement instruits beaucoup trop tôt.
La frayeur d'une santé délabrée, la crainte d'une mort
prématurée, se présentaient vivement à mon imagination;
cependant, ce que je lui avais vu faire à Lucette, et la
manière dont il vivait avec elle, suspendaient en quelque
sorte l'énergie de ses images, la force et l'effet de ses
raisons: je ne pus me refuser de lui faire part de mes doutes:
-- Pourquoi donc, cher papa, ne prenez-vous pas avec ma bonne
les mêmes précautions qu'avec moi? Pourquoi lui procurez-vous
souvent, au contraire, ce que vous me refusez entièrement?