CXI

D'habitude, l'homme sort de sa maison à la recherche de la joie, de la

beauté, de la vérité, de l'amour, et ne rentre entièrement satisfait que

s'il peut dire à ses enfants qu'il n'a rien rencontré. Il y a bien de

l'orgueil à se dire mécontent; et la plupart n'accusent la vie et l'amour

que parce qu'ils s'imaginent que la vie et l'amour leur doivent quelque

chose de plus que ce qu'ils peuvent leur accorder eux-mêmes. Il est vrai

qu'il faut pour l'amour comme pour tout le reste un idéal aussi élevé que

possible, mais tout idéal qui ne répond pas à une forte réalité intérieure

n'est qu'un mensonge oisif, stérile, obséquieux. Il suffit de deux ou trois

idéals inaccessibles pour paralyser une vie. C'est une erreur de croire que

la hauteur d'une âme se mesure à celle de ses aspirations ou de ses rêves.

Les faibles ont, en général, des rêves bien plus beaux, bien plus nombreux

que les forts, car toute leur énergie, toute leur activité s'évapore dans

leurs songes. La hauteur d'un rêve habituel n'entre en ligne de compte,

quand il s'agit d'évaluer notre hauteur morale, qu'autant que ce rêve soit

l'ombre prolongée d'une vie antérieure et d'une volonté déjà très fermes,

très expérimentées et très humaines. Alors il est permis de le planter un

instant au milieu de la plaine inondée du soleil des réalités extérieures,

comme on plante un bâton à côté d'un clocher que l'on veut mesurer à son

ombre, afin de déterminer le rapport entre l'ombre de l'heure et la tour

éternelle.

La sagesse et la destinée · 第 107 / 114 题