«Qui pourrez-vous aimer?» disait-on, avant ces digressions à la femme
dont vous vous souvenez peut-être. On eût pu demander la même chose à Emily
Brontë, à bien d'autres; et il y a, de par le monde, une foule d'âmes de
bonne volonté qui perdent les meilleures années de l'amour à se poser, au
sujet de leur avenir sentimental, des questions de ce genre.
Au reste, dans l'empire du destin, c'est autour de l'image de l'amour que
se pressent la plupart des plaintes, des regrets, des attentes oisives, des
craintes vaniteuses, des espérances disproportionnées. Il y a beaucoup
d'orgueil, beaucoup de fausse poésie et beaucoup de mensonges au fond de
tout ceci. En général, c'est parmi les âmes qui ont fait le moins d'efforts
pour se comprendre que l'on trouve le plus d'âmes incomprises. En général,
c'est l'idéal le plus débile, le plus étroit et le plus arbitraire qui se
nourrit le plus abondamment d'appréhensions, de déceptions, d'exigences et
de petits mépris. Nous craignons surtout que l'on froisse ou que l'on
méconnaisse les vertus, les pensées, les qualités et les beautés morales
que nous ne possédons encore qu'en imagination. Il en est des mérites de ce
genre comme des biens matériels, l'espoir s'attache le plus obstinément à
ceux qu'on n'aura probablement jamais la force d'acquérir. Ainsi, le fourbe
qui médite de se corriger est assez étonné qu'on ne rende pas à la loyauté
qui s'éveille un moment dans son coeur, un hommage immédiat et
extraordinaire. Mais quand nous sommes réellement purs, désintéressés et
sincères, quand nos pensées s'élèvent habituellement et simplement
au-dessus de la vanité ou de l'égoïsme instinctif, nous nous soucions
beaucoup moins que ceux qui sont autour de nous nous approuvent, nous
comprennent, nous admirent. Épictète, Marc-Aurèle, Antonin le Pieux, ne se
sont jamais plaints de n'être pas compris. Ils ne pensaient pas avoir en
eux quelque chose d'inouï ou d'incompréhensible. Au contraire, ils
croyaient que le meilleur de leur vertu se trouvait tout juste dans ce que
tous pouvaient admettre sans effort. Ce que l'on méconnaît, non sans
raison; car il y a presque toujours une raison supérieure dans l'inertie
générale d'un sentiment; ce que l'on méconnaît, ce sont les vertus
maladives auxquelles nous attachons trop d'importance, et toute vertu est
maladive à laquelle nous attachons une grande importance et pour laquelle
nous exigeons une attention respectueuse. Une vertu maladive est souvent
plus funeste qu'un vice bien portant; en tout cas, elle s'éloigne davantage
de la vérité, et il n'y a rien à espérer loin de la vérité. À mesure que
notre idéal s'améliore, il admet un plus grand nombre de réalités; à mesure
que notre âme grandit, elle appréhende moins de ne pas rencontrer une autre
âme à sa taille; car une âme qui grandit est une âme qui se rapproche de
la vérité, et non loin de la vérité tout participe de la grandeur de la
vérité même.
Au milieu des célestes lumières, presque uniformes en leurs éblouissements,
arrivé à la troisième sphère, Dante ne voyant rien bouger autour de lui, se
demande tout à coup s'il demeure immobile ou s'il s'avance encore vers le
siège de Dieu. Il regarde alors Béatrice, et comme elle lui paraît plus
belle, il reconnaît qu'il s'est rapproché de son but. Et nous aussi, c'est
à l'augmentation de la curiosité, de l'amour, du respect et de l'admiration
pour tout ce qui nous accompagne dans la vie que nous pouvons compter les
pas que nous faisons sur la route de la vérité.