En quelque lieu que nous allions, le fleuve de la vie coule avec abondance
sous les voûtes célestes. Il passe entre les murs d'une prison, bien que le
soleil n'en éclaire pas les flots, comme il passe au pied d'un palais de
gloire et de bonheur. Pour nous, ce qui importe, ce n'est pas l'étendue, la
profondeur ou la violence du fleuve qui appartient à tous et qui coule
toujours, mais la pureté et la capacité de la coupe que nous y plongerons.
Tout ce que nous pouvons absorber de la vie prend nécessairement la forme
de cette coupe, et cette coupe de son côté a été moulée sur nos sentiments
et sur nos pensées, en un mot, sur le sein de notre destinée intime, comme
la coupe du sculpteur d'autrefois fut moulée sur le sein d'une déesse. On a
la coupe qu'on s'est faite, on a presque toujours celle qu'on apprit à
désirer. Nous ne pourrions nous plaindre du destin que sous un seul
rapport, c'est qu'il ne nous eût pas donné l'idée ou le désir d'une coupe
plus vaste, plus parfaite. Oui, il n'y a d'inégalité que dans le désir,
mais cette inégalité-là ne nous devient sensible que dans le moment même où
elle commence à s'effacer. Apprendre que notre désir pourrait être plus
beau, n'est-ce pas déjà l'embellir? n'est-ce pas soulever d'une aspiration
nouvelle le sein de notre destinée, et, par le fait même, élargir les bords
de la coupe idéale et docile, dont le métal ne se fige définitivement qu'à
l'heure froide et inflexible de la mort?
Il n'a pas à se plaindre celui qui attend un sentiment plus ardent et plus
généreux. Il n'a pas à se plaindre celui qui attend le désir d'un peu plus
de bonheur, d'un peu plus de beauté, d'un peu plus de justice. Il en est de
ceci comme on dit qu'il en est de la félicité des élus. Chacun d'eux est
vêtu d'allégresse et a le vêtement qui convient à sa taille. Il ne peut
désirer une béatitude plus étendue que celle qu'il possède, car dans le
désir même qui la désirerait, il la posséderait. Si j'envie noblement le
bonheur de ceux qui sont à même de plonger à l'endroit le plus lumineux du
grand fleuve, un vase plus éclatant et plus lourd que le mien, j'ai, sans
que je le sache, une part excellente à tout ce qu'ils y puisent, et mes
lèvres se posent à côté de leurs lèvres sur les bords de la coupe.