«Je n'aperçois pour toi, sur les grands genoux du destin, ni un signe
d'amour, ni une étincelle de gloire, ni une heure souriante!» s'écrie,
dans un beau mouvement de tristesse Miss Mary Robinson qui nous raconte
cette existence. En effet, vue du dehors, il n'y a pas de vie plus morne,
plus incolore, plus vaine, plus glacée que celle d'Emily Brontë.
Mais de quel côté envisager la vie pour découvrir sa vérité, pour la juger,
pour l'approuver et pour l'aimer? Si nous détournons un instant les regards
du petit presbytère isolé dans la lande pour les reporter sur l'âme de
notre héroïne, nous voyons un autre spectacle. Il est rare que l'on puisse
surprendre ainsi la vie d'une âme dans un corps qui n'eut pas d'aventures,
mais il est moins rare qu'on ne pense qu'une âme ait une vie personnelle à
peu près indépendante des incidents de la semaine ou de l'année. Il y a
dans _Wuthering Heights_, qui est le tableau des passions, des désirs, des
réalisations, des réflexions, et de l'idéal de cette âme, sa véritable
histoire en un mot, plus d'énergie, plus de passion, plus d'aventures, plus
d'ardeur, plus d'amour qu'il n'en faudrait pour animer et pour apaiser tour
à tour vingt existences héroïques, vingt destinées heureuses ou
malheureuses.
Aucun événement ne s'arrêta jamais au seuil de sa demeure; mais il n'est
pas un événement auquel elle avait droit qui n'ait eu lieu dans son coeur
avec une force, une beauté, une précision et une ampleur incomparables. Il
ne lui arrive rien, semble-t-il, mais tout ne lui arrive-t-il pas plus
personnellement et plus réellement qu'à la plupart des êtres, puisque tout
ce qui se produit autour d'elle, tout ce qu'elle aperçoit et tout ce
qu'elle entend, se transforme chez elle en pensées, en sentiments, en amour
indulgent, en admiration, en adoration pour la vie?
Qu'importe qu'un événement tombe sur notre toit ou sur le toit voisin?
L'eau que verse un nuage est à qui la recueille, et le bonheur, la beauté,
l'inquiétude salutaire ou la paix qui se trouvent dans un geste du hasard
n'appartiennent qu'à celui qui a appris à réfléchir. Elle n'eut jamais
d'amour, elle n'entendit pas une seule fois retentir sur la route les pas
merveilleux de l'amant, et cependant elle, qui mourut vierge à vingt-neuf
ans, a connu l'amour, a parlé de l'amour, en a pénétré les plus incroyables
secrets, au point que ceux qui ont le plus aimé se demandent parfois quel
nom donner encore à leur passion quand ils apprennent d'elle les paroles,
les élans, les mystères d'un amour à côté duquel tout semble accidentel et
pâle.
Où a-t-elle entendu, si ce n'est dans son coeur, ces paroles inégalables de
l'amante qui parle à sa nourrice de celui que tous autour d'elle
persécutent et détestent et qu'elle seule adore. «Mes grandes misères en
ce monde ont été ses misères. Toutes je les ai observées et les ai
ressenties depuis le commencement. Ma pensée, quand je vis, c'est lui-même.
Si tout le reste périssait et que lui seul demeurât, je continuerais
d'exister, et si tout le reste demeurait et qu'il fût anéanti, l'univers ne
serait plus pour moi qu'un immense étranger, et je n'en ferais plus partie.
Mon amour pour l'autre dont tu parles, est comme le feuillage des forêts;
le temps le changera comme l'hiver change les arbres, mais mon amour pour
lui ressemble aux rocs éternels et souterrains. Ils sont la source de peu
de satisfactions visibles, mais ils sont nécessaires.--Je suis lui-même. Il
est toujours, toujours, dans ma pensée, non pas comme un plaisir, pas plus
que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même. Je ne l'aime pas parce
qu'il me semble beau, mais parce qu'il est _plus moi que tout moi-même_, et
de quelque matière que soient faites nos âmes, la sienne et la mienne ne
sont que la même âme....»
Elle tourne autour des réalités extérieures de l'amour avec une innocence
qui peut nous faire sourire; mais où a-t-elle appris ces réalités
intérieures qui touchent à tout ce que la passion a de plus profond, de
plus illogique, de plus inattendu, de plus invraisemblable et de plus
éternellement vrai? Il semble qu'il eût fallu vivre durant trente ans dans
les chaînes les plus ardentes des plus ardents baisers pour arriver à
savoir ce qu'elle sait, pour oser nous montrer avec cette certitude, avec
cette exactitude infaillibles, dans le délire des deux amants prédestinés
de _Wuthering Heights_, les mouvements les plus contradictoires de la
douceur qui voudrait faire souffrir et de la cruauté qui voudrait rendre
heureux, de la béatitude qui demande la mort et de la détresse qui
s'attache à la vie, de la répulsion qui désire, et du désir ivre de
répulsion, de l'amour plein de haine, et de la haine qui chancelle sous la
poids de l'amour....