Sitôt que la conscience s'éveille et se met à vivre dans un être, c'est
une destinée qui commence. Il ne s'agit pas ici de la conscience appauvrie
et passive de la plupart des âmes, mais de la conscience active qui accepte
l'événement, quel qu'il soit, comme une reine, alors même qu'on l'a jetée
dans une prison, sait accepter un don. S'il ne vous arrive rien, votre
conscience peut déjà créer un très grand événement en constatant, d'une
certaine façon, l'absence de tout événement. Mais peut-être n'y a-t-il pas
un homme à qui n'arrivent plus de choses qu'il n'en faut pour alimenter la
conscience la plus avide, la plus infatigable.
J'ai en ce moment sous les yeux la biographie d'une de ces âmes puissantes
et passionnées, à côté de laquelle toutes les aventures qui font le bonheur
ou le malheur des hommes semblent avoir passé sans détourner la tête. Il
s'agit de la femme de génie la plus étrange, la plus incontestable, de la
première moitié de ce siècle, Emily Brontë. Elle ne nous a laissé qu'un
livre, un roman, intitulé: _Wuthering Heights_, titre bizarre que l'on
pourrait traduire ainsi: _Les sommets orageux._
Emily était la fille d'un clergyman anglais, le révérend Patrick Brontë,
l'être le plus nul, le plus immobile, le plus prétentieux, le plus égoïste
qu'on puisse imaginer. Deux choses lui semblaient importantes dans la vie:
la pureté de son profil grec et la sécurité de ses digestions. Quant à la
pauvre mère d'Emily, elle parut vivre tout entière dans l'admiration de ce
profil et dans le respect de ces digestions conjugales. Au reste, à quoi
bon rappeler ici son existence, puisqu'elle mourut deux ans après la
naissance d'Emily? Ajoutons, néanmoins, ne fût-ce que pour prouver une fois
de plus que dans la vie médiocre, la femme est presque toujours supérieure
à l'homme qu'elle a dû accepter, ajoutons que longtemps après la mort de
l'épouse si soumise du vaniteux et végétatif clergyman, on trouva une
liasse de lettres où celle qui s'était toujours tue, jugeait très nettement
l'indifférence, la fatuité et l'égoïsme de son mari. Il est vrai que pour
apercevoir un défaut dans les autres il ne faut pas en être exempt, tandis
que pour découvrir une vertu il est peut-être nécessaire d'en posséder le
germe. Tels étaient les parents d'Emily. Autour d'elle, quatre soeurs et un
frère regardaient couler gravement les mêmes heures uniformes. Toute la
famille vivait, et toute l'existence d'Emily se passa dans le sombre, le
désolé, le solitaire, misérable et stérile petit village de Haworth, au
milieu des bruyères du Yorkshire.
Il n'y eut jamais d'enfance ni de jeunesse plus abandonnées, plus
attristées, plus monotones que celles d'Emily et de ses quatre soeurs. Pas
une de ces petites aventures heureuses ou quelque peu inattendues qui,
agrandies et embellies ensuite par les années, forment au fond de l'âme le
seul trésor inépuisable de la mémoire souriante de la vie. Depuis le
premier jour jusqu'au dernier, le lever, les soins du ménage, les leçons,
le travail aux côtés d'une vieille tante, les repas, les promenades, la
main dans la main, et presque toujours silencieuses, des graves petites
filles sur la bruyère en fleurs ou couverte de neige. Au logis,
l'indifférence absolue d'un père qu'on ne voyait presque jamais, qui
prenait ses repas dans sa chambre, et ne descendait que le soir pour lire à
haute voix, dans la salle commune du presbytère, les accablants débats du
Parlement anglais. Au dehors, le silence du cimetière qui entourait la
maison, le grand désert sans arbres, et les collines ravagées du printemps
à l'hiver par le terrible vent du nord.
Les hasards de la vie--car il n'est pas de vie où les hasards ne fassent
quelque effort-arrachèrent trois ou quatre fois Emily à ce désert qu'elle
avait appris à aimer, et à considérer, ainsi qu'il arrive à ceux qui
restent trop longtemps aux mêmes lieux, comme le seul endroit où le ciel,
la terre, les plantes fussent réels et admirables. Mais au bout de quelques
semaines d'absence elle languissait, ses beaux yeux ardents s'éteignaient,
et l'une ou l'autre de ses soeurs devait la ramener en hâte à la solitaire
maison du pasteur.
En 1843,--elle avait alors vingt-cinq ans,-elle y rentra pour ne plus la
quitter qu'à la mort. Aucun événement, aucun sourire, aucun espoir d'amour
dans toute son existence avant ce retour définitif. Pas même le souvenir de
l'un de ces malheurs, de l'une de ces déceptions, qui permettent à tant
d'êtres trop faibles ou trop peu exigeants en face de la vie, de s'imaginer
que la fidélité passive à ce qui s'est détruit soi-même est un acte de
vertu, que l'inaction dans les larmes est une excuse à l'inaction, et qu'on
a fait tout ce qu'il y avait à faire, quand on a tiré de sa souffrance
toutes les tristesses et toutes les résignations qu'on y pouvait trouver.
Ici, il n'y avait même pas de quoi attacher aux parois vierges et lisses
d'une âme sans passé, le souvenir ou la résignation. Rien avant cette
dernière étape, rien après, si ce n'est de pauvres et désolantes aventures
de garde-malade, auprès d'un frère dont l'existence fut brisée par la
paresse et par une grande passion malheureuse, d'un frère à peu près fou,
alcoolique incorrigible et mangeur d'opium. Puis, comme elle allait
accomplir sa vingt-neuvième année, par une après-midi de décembre, dans le
parloir blanchi à la chaux du petit presbytère et tandis qu'elle peignait
ses longs cheveux noirs au coin du feu, le peigne tomba dans les flammes,
elle n'eut pas la force de le ramasser, et la mort, plus silencieuse encore
que sa vie, vint l'enlever sans violence aux pâles étreintes des deux
soeurs que le sort lui avait laissées.