Et cependant, nous le savons, car rien n'est caché dans cette pauvre vie,
elle n'aima personne et personne ne l'aima. Il est donc vrai que le dernier
mot d'une existence est un mot que le destin chuchote au plus secret de
notre coeur? Il est donc vrai qu'il y a une vie intérieure, aussi réelle,
aussi expérimentée, aussi minutieuse que la vie du dehors? Il est donc vrai
qu'on peut vivre sur place, qu'on peut aimer, qu'on peut haïr sans que l'on
ait quelqu'un à repousser ou quelqu'un à attendre? Il est donc vrai que
l'âme suffit à tout, qu'à une certaine hauteur c'est toujours elle qui
décide? Il est donc vrai que les circonstances ne sont tristes ou
infécondes que pour ceux dont la conscience dort encore?
Tout ce que nous cherchons par les chemins, amour, bonheur, beauté,
aventures, ne se donnait-il pas rendez-vous dans le coeur d'Emily? Pas un
jour ne lui apporta une de ces joies, une de ces émotions ou l'un de ces
sourires que les yeux peuvent voir, que les mains peuvent toucher, et
cependant elle eut une destinée complète, rien ne dormit en elle, il y eut
toujours de la clarté, de l'allégresse silencieuse, de la confiance, de la
curiosité, de l'animation et de l'espérance dans son coeur.
Elle fut heureuse, il n'est pas permis d'en douter. En nous ouvrant son
âme, elle peut nous montrer la même récolte impérissable que les meilleurs
des hommes qui connurent les bonheurs les plus divers, les plus longs, les
plus vifs et les plus parfaits. Si elle n'eut rien de ce qui passe dans
l'amour, dans la douleur, dans l'angoisse, dans la passion, dans la joie,
elle eut tout ce qui reste des émotions humaines après qu'elles ne sont
plus. Lequel aura véritablement possédé quelque chose, de l'aveugle qui
habite un palais féerique ou de celui qui n'est entré qu'une fois dans ce
palais, mais qui y est entré les yeux ouverts?
«Vivre, ne pas vivre.» Ne nous laissons pas égarer par les mots. Il est
parfaitement possible d'exister sans réfléchir, mais il n'est pas possible
de réfléchir sans vivre. L'essence heureuse ou malheureuse d'un événement
se trouve dans l'idée qu'on en tire: pour les forts, dans l'idée qu'ils en
tirent eux-mêmes; pour les faibles, dans l'idée que les autres en tirent.
Il se peut que mille événements physiques viennent à votre rencontre, le
long de votre route vers le tombeau, et qu'aucun d'eux ne trouve en vous la
force qu'il lui faudrait pour se transformer en événement moral. C'est
seulement alors que l'homme doit se dire: «Je n'ai peut-être pas vécu.»