Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mêmes,
leur refuge, «leur rocher ferme», comme dit Saint-Simon, et la partie
inébranlable de ce rocher avait exactement l'étendue de ce qui était
irréprochable dans leur coeur.
Mille choses forment les assises du «rocher ferme», mais son plateau
central n'est-il pas toujours là où se trouve ce qui nous semble
irréprochable en nous? Il est vrai que ce goût de l'irréprochable est
souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de scélérat qui ne monte un
instant chaque soir sur de misérables débris qu'il croit irréprochables.
Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement
nécessaire, et l'être le plus ordinaire sait très bien ce qu'est une vertu
qui n'est pas ordinaire. La beauté morale la plus imprévue a ceci de
particulier, que l'homme le plus borné ne peut jamais sincèrement prétendre
qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on
comprend le plus facilement. Il n'est peut-être pas indispensable de
s'élever à la hauteur de ce qu'il nous est donné d'admirer, mais il est
nécessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut
s'empêcher de blâmer.
Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien
des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intérieure ne dépend
jamais du hasard. Je sais qu'il est des âmes bâtisseuses, qu'il en est
d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie
d'abris en abris, sous des toits étrangers. Mais s'il est difficile de
transformer l'instinct d'une âme, il n'est pas inutile que celles qui ne
bâtissent pas sachent la joie que les autres éprouvent à remettre sans
cesse les pierres sur les pierres. Pensées, attachements, amours,
convictions, déceptions, doutes même, tout leur sert, et ce que la tempête
brise en l'arrachant devient plus commode à manier pour reconstruire un peu
plus loin un édifice moins orgueilleux, mais mieux approprié aux exigences
de la vie.
Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles désillusions peuvent encore
ébranler la maison de celui qui n'a pas rejeté ce qu'il y a de sage et de
solide dans les tristesses, les regrets, et les désillusions, tandis qu'il
choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une
autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur
intérieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chênes que la
tempête tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus
puissantes et les plus nourricières attaches dans le sol éternel; et le
destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans
l'âme, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.
C
Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux
du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit
troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre
d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les
escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se
fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon.
Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un
moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires,
ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la
hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui
a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent
ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent
sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui
ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement
interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés
s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.
Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les
enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui
s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui
se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la
plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans
peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de
l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui
disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les
vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira
surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu
plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de
Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit
passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque
malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.
On ne s'interroge guère sur le bonheur durant les jours où l'on se croit
heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine à
se rappeler le lieu où se cache une paix qui ne dépend pas d'un rayon de
soleil, d'un baiser refusé ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas
alors à ceux qui sont heureux à la manière dont nous le fûmes, nous savons
enfin ce qui subsiste de ce bonheur après que le hasard a fait le moindre
signe d'impatience. Si vous voulez apprendre où se cache la félicité la
plus sûre, ne perdez pas de vue les démarches des misérables en quête de
consolations. La douleur ressemble à la baguette divinatoire dont se
servaient jadis les chercheurs de trésors ou d'eaux vives; elle indique à
celui qui la porte l'entrée de la demeure où respire la paix la plus
profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si
nous pouvons avoir confiance en la qualité de notre quiétude, en la
tranquillité, en la sincérité de notre assentiment aux grandes lois de
l'existence, en la stabilité de notre joie, tant que l'instinct des
affligés ne les pousse pas à frapper à notre porte, tant qu'ils ne semblent
pas reconnaître, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de
la lampe qui ne s'éteint jamais.
Oui, ceux-là seuls ont le droit de se croire à l'abri, chez qui tous ceux
qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des
êtres dont nous n'apercevons le sourire intérieur qu'à partir du moment où
les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystérieuses sources,
nous ont appris à discerner la présence d'un bonheur qui ne naît pas de la
bienveillance ou de l'éclat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de
la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le désir et la nécessité qui
aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel caché aux plus
profondes cavernes; et l'âme qui pleure définitivement aperçoit la joie
qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impénétrable.