XCIX

Ils avaient les uns dans les autres, ils avaient surtout en eux-mêmes,

leur refuge, «leur rocher ferme», comme dit Saint-Simon, et la partie

inébranlable de ce rocher avait exactement l'étendue de ce qui était

irréprochable dans leur coeur.

Mille choses forment les assises du «rocher ferme», mais son plateau

central n'est-il pas toujours là où se trouve ce qui nous semble

irréprochable en nous? Il est vrai que ce goût de l'irréprochable est

souvent bien grossier, et qu'il n'est pas de scélérat qui ne monte un

instant chaque soir sur de misérables débris qu'il croit irréprochables.

Mais je parle ici d'une vertu un peu plus haute que la vertu strictement

nécessaire, et l'être le plus ordinaire sait très bien ce qu'est une vertu

qui n'est pas ordinaire. La beauté morale la plus imprévue a ceci de

particulier, que l'homme le plus borné ne peut jamais sincèrement prétendre

qu'il ne la saisit pas, et l'acte le plus sublime est aussi celui que l'on

comprend le plus facilement. Il n'est peut-être pas indispensable de

s'élever à la hauteur de ce qu'il nous est donné d'admirer, mais il est

nécessaire de ne s'endormir jamais dans les profondeurs de ce qu'on ne peut

s'empêcher de blâmer.

Mais revenons au refuge de nos sages. Dans la vie, bien des bonheurs, bien

des malheurs ne sont dus qu'au hasard; mais la paix intérieure ne dépend

jamais du hasard. Je sais qu'il est des âmes bâtisseuses, qu'il en est

d'autres amies des ruines, et qu'il en est enfin qui errent toute leur vie

d'abris en abris, sous des toits étrangers. Mais s'il est difficile de

transformer l'instinct d'une âme, il n'est pas inutile que celles qui ne

bâtissent pas sachent la joie que les autres éprouvent à remettre sans

cesse les pierres sur les pierres. Pensées, attachements, amours,

convictions, déceptions, doutes même, tout leur sert, et ce que la tempête

brise en l'arrachant devient plus commode à manier pour reconstruire un peu

plus loin un édifice moins orgueilleux, mais mieux approprié aux exigences

de la vie.

Quelles tristesses, quels regrets, ou quelles désillusions peuvent encore

ébranler la maison de celui qui n'a pas rejeté ce qu'il y a de sage et de

solide dans les tristesses, les regrets, et les désillusions, tandis qu'il

choisissait les pierres de sa demeure? Et puis, pour nous servir d'une

autre image, n'est-il pas vrai de dire qu'il en est des racines du bonheur

intérieur comme de celles des grands arbres? Ce sont les chênes que la

tempête tourmente le plus souvent qui finissent par avoir les plus

puissantes et les plus nourricières attaches dans le sol éternel; et le

destin qui nous secoue injustement ne sait pas plus ce qui a lieu dans

l'âme, que le vent ne se doute de ce qui passe sous terre.

C

Il est intéressant de surprendre ici la puissance et l'attrait mystérieux

du bonheur véritable. Quand l'un de ceux qui font partie du «petit

troupeau» passe à travers la foule heureuse et triomphante qui encombre

d'intrigues, de salutations, de petites amours, de petites victoires, les

escaliers de marbre et les appartements magnifiques de Versailles, il se

fait parfois une sorte de silence dans le tumultueux récit de Saint-Simon.

Sans qu'il ait besoin de le faire remarquer, il semble qu'on mesure un

moment ces maigres vanités, ces satisfactions éclatantes mais provisoires,

ces mensonges qui parlent haut mais qui tremblent dans l'ombre, à la

hauteur normale d'une âme tranquille et porte. Il arrive à peu près ce qui

a lieu quand au milieu d'enfants qui jouent à des jeux défendus, arrachent

ou écrasent des fleurs, se prennent à voler des fruits, torturent

sournoisement un animal inoffensif, un prêtre ou un vieillard s'avance qui

ne songe cependant pas à les gronder. Les jeux sont brusquement

interrompus; il y a un réveil de conscience effaré; et les regards gênés

s'arrêtent malgré eux sur le devoir, sur la réalité et sur la vérité.

Mais les hommes, d'habitude, ne s'attardent pas plus longtemps que les

enfants à suivre des yeux le vieillard, le prêtre ou la réflexion qui

s'éloigne. N'importe, ils ont vu; car l'âme humaine, en dépit des yeux qui

se détournent ou se ferment trop volontairement, est plus noble que la

plupart des hommes ne le désirent pour leur tranquillité, et entrevoit sans

peine ce qui est supérieur à l'instant inutile auquel on tâche de

l'intéresser. On a beau chuchoter le long de la route du sage qui

disparaît, il a tracé, sans le savoir, dans les erreurs et dans les

vanités, un sillon qui s'effacera moins vite qu'on ne croit. Il reverdira

surtout à l'heure inattendue des larmes. Une âme un peu plus pure, un peu

plus vivante que les autres, pleure bien rarement dans le récit de

Saint-Simon, sans qu'elle aille pleurer auprès de l'un de ceux qu'elle vit

passer ainsi dans le silence un peu inquiet et l'étonnement presque

malveillant qui accompagnent dans le monde les pas d'une vie irréprochable.

On ne s'interroge guère sur le bonheur durant les jours où l'on se croit

heureux; mais vienne l'instant de la souffrance, et l'on n'a pas de peine à

se rappeler le lieu où se cache une paix qui ne dépend pas d'un rayon de

soleil, d'un baiser refusé ou d'une improbation royale. Nous n'allons pas

alors à ceux qui sont heureux à la manière dont nous le fûmes, nous savons

enfin ce qui subsiste de ce bonheur après que le hasard a fait le moindre

signe d'impatience. Si vous voulez apprendre où se cache la félicité la

plus sûre, ne perdez pas de vue les démarches des misérables en quête de

consolations. La douleur ressemble à la baguette divinatoire dont se

servaient jadis les chercheurs de trésors ou d'eaux vives; elle indique à

celui qui la porte l'entrée de la demeure où respire la paix la plus

profonde. Et cela est si vrai, que nous devrions nous demander, parfois, si

nous pouvons avoir confiance en la qualité de notre quiétude, en la

tranquillité, en la sincérité de notre assentiment aux grandes lois de

l'existence, en la stabilité de notre joie, tant que l'instinct des

affligés ne les pousse pas à frapper à notre porte, tant qu'ils ne semblent

pas reconnaître, endormi sur le seuil, le beau rayon ferme et paisible de

la lampe qui ne s'éteint jamais.

Oui, ceux-là seuls ont le droit de se croire à l'abri, chez qui tous ceux

qui pleurent voudraient venir pleurer. Il y a ainsi, de par le monde, des

êtres dont nous n'apercevons le sourire intérieur qu'à partir du moment où

les larmes qui lavent nos regards jusqu'en leurs plus mystérieuses sources,

nous ont appris à discerner la présence d'un bonheur qui ne naît pas de la

bienveillance ou de l'éclat d'une heure, mais de l'acceptation agrandie de

la vie. Ici, comme en bien des choses, c'est le désir et la nécessité qui

aiguisent nos sens. L'abeille qui a faim trouve le miel caché aux plus

profondes cavernes; et l'âme qui pleure définitivement aperçoit la joie

qui se dissimule dans la retraite ou le silence le plus impénétrable.

La sagesse et la destinée · 第 96 / 114 题