Il n'y a de jours médiocres qu'en nous-mêmes, mais il y aurait toujours
place pour la destinée la plus haute dans les jours les plus médiocres, car
une telle destinée se déroule bien plus complètement en nous qu'à la
surface de l'Europe. Le lieu d'une destinée, ce n'est pas l'étendue d'un
empire, mais l'étendue d'une âme. Notre destinée véritable se trouve dans
notre conception de la vie, dans l'équilibre qui finit par s'établir entre
les questions insolubles du ciel et les réponses incertaines de notre âme.
À mesure que ces questions s'étendent, elles deviennent plus paisibles, et
tout ce qui arrive au sage agrandit ces questions et apaise ces réponses.
Ne parlez pas de destinée tant qu'un événement vous réjouit ou vous
attriste sans rien changer à la manière dont vous admettez l'univers. La
seule chose qui nous reste après le passage de l'amour, de la gloire, de
toutes les aventures, de toutes les passions humaines, c'est un sentiment
de plus en plus profond de l'infini; et si cela ne nous est pas resté, il
ne nous reste rien. J'entends un sentiment, et non pas seulement un
ensemble de pensées, car les pensées ne sont ici que les marches
innombrables qui nous mènent peu à peu au sentiment dont je parle. Il n'y a
aucun bonheur dans le bonheur lui-même, tant qu'il ne nous aide pas à
songer à autre chose; tant qu'il ne nous aide pas à comprendre en quelque
sorte la joie mystérieuse que l'univers éprouve à exister.
Arrivé à une certaine hauteur, tout événement apaisera le sage, car
l'événement qui l'afflige d'abord selon les hommes, finit aussi bien que
les autres par ajouter son poids au grand sentiment de la vie. Il est bien
difficile d'enlever une satisfaction à celui qui a appris à transformer
toute chose en un sujet d'étonnement désintéressé; il est difficile de lui
enlever une satisfaction, sans que de l'idée même qu'il peut se passer de
cette satisfaction ne naisse immédiatement une pensée plus haute qui
l'enveloppe d'une lumière protectrice. Une belle destinée est celle où pas
une aventure, heureuse ou malheureuse, n'est passée sans nous faire
réfléchir, sans élargir la sphère où notre âme se meut, sans augmenter la
tranquillité de notre adhésion à la vie. Aussi pouvons-nous dire que notre
destinée se trouve bien plus réellement dans la façon dont nous sommes
capables de regarder un soir le ciel et ses étoiles indifférentes, les
hommes qui nous entourent, la femme qui nous aime et les mille pensées qui
s'agitent en nous, que dans l'accident qui nous arrache notre amour, nous
prépare une entrée triomphale ou nous élève sur un trône.