Tout ceci nous ramène au point que nous avons quitté depuis longtemps.
Nous nous étions arrêtés au destin extérieur, mais il est d'autres larmes
que celles qu'arrachent à nos yeux les douleurs du dehors. Le sage que nous
aimons doit vivre au milieu de toutes les passions humaines; car les
passions de notre coeur sont les seuls aliments dont la sagesse puisse
longtemps se nourrir sans danger. Nos passions, ce sont les ouvriers que la
nature nous envoie pour nous aider à construire le palais de notre
conscience, c'est-à-dire de notre bonheur; et l'homme qui n'admet pas ces
ouvriers et croit pouvoir soulever seul toutes les pierres de l'existence
n'aura jamais pour abriter son âme qu'une cellule étroite, froide et nue.
Être sage, ce n'est point n'avoir pas de passions; mais c'est apprendre à
purifier celles qu'on a. Tout dépend de la position que l'on prend sur
l'escalier des jours. Pour l'un, les défaillances et les infirmités morales
sont des marches qu'on descend; pour l'autre elles représentent des degrés
que l'on monte. Il se peut que le sage fasse encore bien des choses que
fait celui qui n'est pas sage; mais les passions de celui-ci l'enfoncent
davantage dans l'instinct; au lieu que celles du sage finissent toujours
par éclairer un coin perdu de sa conscience. Il ne faut pas qu'il aime
comme un fou, par exemple; mais s'il aime comme un fou, il deviendra
probablement plus sage que s'il n'eût jamais aimé que sagement. Ce n'est
pas la sagesse, mais l'orgueil sous sa forme la plus inutile qui prospère
dans l'immobilité et dans le vide. Il ne suffit pas de savoir ce qu'il faut
faire, ou de prévoir avec certitude ce que les héros auraient fait. Cela
peut s'apprendre extérieurement en quelques heures. Il ne suffit pas
d'avoir l'intention de vivre noblement et de se retirer ensuite dans sa
cellule pour y cultiver cette intention. La sagesse que vous aurez acquise
de la sorte ne sera pas plus capable de diriger ou d'embellir réellement
votre âme que les conseils d'autrui ne sont capables de la diriger ou de
l'embellir. «Il faut, dit un proverbe hindou, chercher la fleur qui doit
s'épanouir dans le silence qui suit l'orage, pas avant.»