LXXXVII

Au fond, qu'est-ce qu'une petite vie? Nous appelons ainsi une vie qui

s'ignore, une vie qui s'épuise sur place entre quatre ou cinq personnages,

une vie dont les sentiments, les pensées, les passions, les désirs

s'attachent à des objets insignifiants. Mais pour celui qui la regarde, par

le fait même qu'il la regarde, toute vie devient grande. Une vie n'est ni

grande ni petite en elle-même, elle est regardée plus ou moins grandement,

voilà tout; et une existence qui semble haute et vaste à tous les hommes

est une existence qui a pris l'habitude de jeter sur elle-même un regard

étendu. Si vous ne vous regardez jamais vivre, vous vivrez nécessairement à

l'étroit; mais celui qui vous regarde vivre ainsi, trouvera, dans la

médiocrité même de l'angle où vous vous agitez, une sorte d'élément

d'horizon, un point d'appui plus ferme, d'où sa pensée s'élèvera avec une

force plus humaine et plus sûre.

On croit au premier abord, qu'il n'y a tout autour de nous qu'existences

engourdies, fermées et monotones, et que rien ne relie à notre âme, à un

sentiment permanent, à un intérêt éternel, à une humanité inépuisable, la

vie d'une vieille fille, d'un magistrat à l'intelligence rétrécie, d'un

avare prisonnier de son or. Mais que quelqu'un s'avance au milieu d'elles,

l'oeil ouvert et l'oreille tendue, comme Balzac par exemple, et le

sentiment né dans un pauvre salon de province s'étendra aussi loin, agitera

toute la vie humaine jusqu'en des sources aussi profondes, aussi

puissantes, que l'auguste passion qui dans l'histoire d'un grand roi

rayonne du haut d'un trône. «Il y a telles petites tempêtes, dit à ce

propos Balzac, dans la plus admirable de ses histoires des humbles, _le

Curé de Tours_, il y a telles petites tempêtes qui développent dans les

âmes autant de passions qu'il en aurait fallu pour diriger les plus grands

intérêts sociaux. N'est-ce pas une erreur de croire que le temps ne soit

rapide que pour les coeurs en proie aux vastes projets qui troublent la vie

et la font bouillonner? Les heures de l'abbé Troubert coulaient aussi

animées, s'enfuyaient chargées de pensées aussi soucieuses, étaient ridées

par des espérances et des désespoirs aussi profonds que pouvaient l'être

les heures cruelles de l'ambitieux, du joueur et de l'amant. Dieu seul est

dans le secret de l'énergie que nous coûtent les triomphes actuellement

remportés sur les hommes, sur les choses, et sur nous-mêmes. Si nous ne

savons pas toujours où nous allons, nous connaissons bien les fatigues du

voyage. Seulement, s'il est permis à l'historien de quitter le drame qu'il

raconte pour prendre pendant un moment le rôle des critiques, s'il vous

convie à jeter un coup d'oeil sur les existences de ces vieilles filles et

des deux abbés, afin d'y chercher la cause du malheur qui les viciait dans

leur essence, il vous sera peut-être démontré qu'il est nécessaire à

l'homme d'éprouver certaines passions pour développer en lui des qualités

qui donnent à sa vie de la noblesse, en étendent le cercle, et assoupissent

l'égoïsme naturel à toutes les créatures.»

Il dit vrai. Il ne faut pas toujours aimer la lumière pour elle-même, mais

pour ce qu'elle éclaire. Un grand feu sur les cimes, c'est parfait, mais il

y a peu d'hommes sur les cimes, et une petite flamme au milieu d'une foule

fera souvent besogne plus utile. Au reste, c'est dans les petites vies que

les grandes voient le mieux leur substance, et c'est en regardant des

sentiments étroits qu'on finit par élargir les siens. Non que les

sentiments étroits prennent un aspect répugnant, mais ils paraissent de

moins en moins en harmonie avec la grandeur de la vérité qui nous pénètre.

Il est permis de rêver une vie meilleure que la vie ordinaire, mais il

n'est pas permis, je pense, d'édifier ce rêve avec des éléments qui ne se

trouvent pas dans l'existence quotidienne. On prétend qu'il est bon de

regarder plus haut que la vie; mais peut-être est-il meilleur encore

d'accoutumer son âme à regarder droit devant elle, et à ne compter, pour y

poser enfin ses désirs et ses songes, sur d'autres sommets que ceux qui se

distinguent nettement des nuages qui illuminent l'horizon.

La sagesse et la destinée · 第 85 / 114 题