LXXXIX

Plus on avance de bonne foi dans les sentiers de l'existence, plus on

croit à la vérité, à la beauté et à la profondeur des lois les plus humbles

et les plus quotidiennes de la vie. On apprend à les admirer justement

parce qu'elles sont si générales, si uniformes, si quotidiennes. On cherche

et on attend de moins en moins l'extraordinaire: car on ne tarde pas à

reconnaître que ce qu'il y a de plus extraordinaire dans le vaste mouvement

paisible et monotone de la nature, ce sont les exigences enfantines de

notre ignorance et de notre vanité. On ne demande plus aux heures qui

passent des événements étranges et merveilleux, car les événements

merveilleux n'arrivent qu'à ceux qui n'ont pas encore confiance en

eux-mêmes ou dans la vie. On n'attend plus, les bras croisés, l'occasion

d'un acte surhumain, car on sent qu'on existe dans tous les actes humains.

On ne demande plus que l'amour, l'amitié et la mort se présentent à nous,

parés d'ornements imaginaires, entourés de coïncidences et de présages

prodigieux, on sait les accueillir dans leur simplicité et dans leur nudité

réelles. On se convainc enfin qu'on peut trouver l'équivalent de l'héroïsme

et de tout ce qui constitue aux yeux des faibles, des inconscients et des

inquiets, le sublime et l'exceptionnel, dans l'existence bravement et

complètement acceptée. On ne se croit plus le fils unique et préféré de

l'univers; mais on augmente sa conscience, on éclaire son sourire et sa

sérénité de tout ce qu'on enlève à son orgueil.

Quand nous sommes arrivés à ce point, les aventures miraculeuses d'une

sainte Thérèse ou d'un Jean de la Croix, l'extase des mystiques, les

incidents surnaturels des amours légendaires, l'étoile d'un Alexandre ou

d'un Napoléon, nous paraissent de bien puériles illusions, comparés à la

bonne et saine loyauté d'une sagesse humaine et sincère, qui ne songe pas à

s'élever au-dessus des hommes pour éprouver ce qu'ils n'éprouvent pas, mais

sait trouver dans ce que tous éprouveront toujours, ce qui est nécessaire

pour élargir le coeur et la pensée. Ce n'est pas en voulant être autre

chose qu'un homme qu'on devient un homme véritable. Que d'êtres usent ainsi

leur vie à attendre l'apparition d'une comète invraisemblable, qui ne

songent jamais à regarder les autres astres parce qu'ils sont vus de tous

et qu'ils sont innombrables! Le désir de l'extraordinaire est souvent le

grand mal des âmes ordinaires. Il faudrait se dire, au contraire, que plus

ce qui nous arrive nous paraît normal, général, uniforme, plus nous

parvenons à discerner et à aimer les profondeurs et les joies de la vie

dans cette généralité même, plus nous nous rapprochons de la tranquillité

et de la vérité de la grande force qui nous anime. Il n'est rien de moins

extraordinaire que l'océan, par exemple, puisqu'il couvre les deux tiers de

notre globe; et pourtant il n'est rien de plus vaste. Il n'y a pas dans

l'homme, une pensée, un sentiment, un acte de beauté ou de grandeur qui ne

puisse s'affirmer dans la simplicité de l'existence la plus normale; et

tout ce qui n'y peut trouver place appartient encore aux mensonges de la

paresse, de l'ignorance ou de la vanité.

La sagesse et la destinée · 第 87 / 114 题