N'est-ce pas dans les destinées ordinaires que se trouve, dégagé d'une
foule de détails qui énervent l'attention, l'essentiel des destinées
humaines? Une grande lutte morale sur les hauteurs, c'est un très beau
spectacle; un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux
sur un plateau désert, mais au bout de sa contemplation, il rentrera dans
la forêt où les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables. Il est
probable que l'immense forêt n'est faite que de troncs et de branches
médiocres, mais n'est-elle pas profonde, et n'a-t-elle pas raison,
puisqu'elle est la forêt? Le dernier mot n appartiendra jamais à
l'exceptionnel, et ce qu'on appelle le sublime ne devrait être qu'une
conscience plus lucide et plus pénétrante de ce qu'il y a de plus normal.
Il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets;
mais il est nécessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir
dans la plaine.
En voyant ce qui arrive à ceux qui sommeillent ainsi, en voyant combien il
faut avoir lutté soi-même pour distinguer leur bonheur plus étroit du
bonheur de ceux qui combattent à l'écart, on attache peut-être un peu moins
d'importance à la lutte, mais on l'aime davantage. Plus la récompense est
discrète, plus elle est désirable; non qu'on aime à jouir en secret, comme
un courtisan peu loyal, des faveurs du bonheur, mais les joies qu'il nous
accorde ainsi, sans l'annoncer aux autres, sont peut-être les seules qu'il
n'ait pas dérobées à la part de nos frères. Alors on ne regarde plus ces
derniers pour se dire: «Combien je suis loin de ces hommes» mais on peut
s'avouer enfin avec simplicité: «À mesure que je m'élève, il me semble
que je m'éloigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus
humbles, et je compte les pas que je fais vers un idéal incertain, aux pas
qui me rapprochent de ceux que j'avais méprisés, dans l'ignorance et dans
la vanité des premiers jours.»