LXXXVI

N'est-ce pas dans les destinées ordinaires que se trouve, dégagé d'une

foule de détails qui énervent l'attention, l'essentiel des destinées

humaines? Une grande lutte morale sur les hauteurs, c'est un très beau

spectacle; un observateur attentif admirera longtemps un arbre prodigieux

sur un plateau désert, mais au bout de sa contemplation, il rentrera dans

la forêt où les arbres ne sont pas merveilleux mais innombrables. Il est

probable que l'immense forêt n'est faite que de troncs et de branches

médiocres, mais n'est-elle pas profonde, et n'a-t-elle pas raison,

puisqu'elle est la forêt? Le dernier mot n appartiendra jamais à

l'exceptionnel, et ce qu'on appelle le sublime ne devrait être qu'une

conscience plus lucide et plus pénétrante de ce qu'il y a de plus normal.

Il est salutaire de regarder souvent ceux qui combattent sur les sommets;

mais il est nécessaire aussi de ne pas oublier ceux qui semblent dormir

dans la plaine.

En voyant ce qui arrive à ceux qui sommeillent ainsi, en voyant combien il

faut avoir lutté soi-même pour distinguer leur bonheur plus étroit du

bonheur de ceux qui combattent à l'écart, on attache peut-être un peu moins

d'importance à la lutte, mais on l'aime davantage. Plus la récompense est

discrète, plus elle est désirable; non qu'on aime à jouir en secret, comme

un courtisan peu loyal, des faveurs du bonheur, mais les joies qu'il nous

accorde ainsi, sans l'annoncer aux autres, sont peut-être les seules qu'il

n'ait pas dérobées à la part de nos frères. Alors on ne regarde plus ces

derniers pour se dire: «Combien je suis loin de ces hommes» mais on peut

s'avouer enfin avec simplicité: «À mesure que je m'élève, il me semble

que je m'éloigne moins de mes compagnons les plus nombreux et les plus

humbles, et je compte les pas que je fais vers un idéal incertain, aux pas

qui me rapprochent de ceux que j'avais méprisés, dans l'ignorance et dans

la vanité des premiers jours.»

La sagesse et la destinée · 第 84 / 114 题