LXXXII

Qui nous dira si la sorte de satisfaction misérable que le méchant semble

trouver, par moment, dans le mal, devient sensible à l'âme avant qu'il ne

s'y mêle un désir faible et vague, une promesse ou une possibilité

lointaine de bonté ou de miséricorde?

Peut-être le méchant qui vient de réduire à merci sa victime n'aperçoit-il

un côté moins sombre et moins inutile dans sa joie qu'à l'instant où il

songe qu'il pourrait pardonner. On dirait que la méchanceté doit emprunter

parfois un rayon de lumière à la bonté afin d'éclairer son triomphe. Est-il

possible à l'homme de sourire dans la haine sans chercher son sourire dans

l'amour? Mais ce sourire sera bien éphémère. Ici, pas plus qu'ailleurs, il

n'y a d'injustice intérieure. On peut dire qu'il n'y a pas une âme où

l'échelle du bonheur ne porte exactement les mêmes marques que celles de la

justice ou de la charité. Je confonds ici les deux mots, car la charité ou

l'amour est la justice qui n'a plus à compter que des pierres précieuses.

L'homme qui va glaner son bonheur dans le mal affirme par là même qu'il

n'est pas aussi heureux que celui qui lui voit faire le mal et qui le

désapprouve. Il a cependant le même but que le juste. Il cherche le

bonheur, je ne sais quelle paix ou quelle certitude. À quoi bon le punir?

On n'en veut pas au pauvre qui n'habite pas un palais; il est assez

malheureux de n'avoir qu'une cabane pour demeure. Aux yeux d'un être qui

verrait l'invisible, l'âme de l'homme le plus injuste aurait toujours les

attributs, les vêtements immaculés et l'activité sainte de la Justice. Il

la verrait peser la paix, l'amour, la conscience de vivre, les sourires de

la terre ou du ciel, et ce qui les annule, les rabaisse ou les empoisonne,

avec le même soin qu'y apporte l'âme du saint, du héros, du penseur.

Peut-être n'avons-nous pas tort de nous préoccuper de justice au sein d'un

univers qui ne s'en préoccupe point, pas plus que l'abeille n'a tort de

faire du miel au sein d'un monde qui n'en produit pas par lui-même. Mais

nous avons tort de vouloir une justice extérieure puisqu'il n'y en a point.

Celle qui est en nous doit nous suffire. Tout se pèse et se juge sans cesse

en notre être. Nous nous jugeons nous-mêmes; ou plutôt notre bonheur nous

juge.

La sagesse et la destinée · 第 80 / 114 题