LXXXIII

On dira peut-être que le bien a ses défaites et ses déceptions, comme le

mal; mais les défaites et les déceptions du bien, au lieu d'assombrir et de

chagriner la pensée, l'éclairent et la tranquillisent. Un acte de vertu

peut tomber dans le vide; mais c'est surtout alors qu'il nous apprend à

mesurer les profondeurs de l'âme et de la vie. Il y tombe souvent comme une

pierre plus lumineuse que nos pensées. Quand une combinaison méchante de

Mme Rogron échoue devant l'innocence de Pierrette, son âme se rétrécit

encore davantage; mais quand une des bontés de Titus descend sur un ingrat,

l'inutilité du pardon, l'inutilité de l'amour, lui apprend à porter ses

regards au delà du pardon, au delà de l'amour. Il n'est pas désirable que

l'homme s'enferme en quelque chose, fût-ce dans le bien même. Que le

dernier geste de la vertu soit toujours le geste d'un ange qui entr'ouvre

une porte.

Il faudrait bénir ces défaites. Si le hasard voulait qu'à chaque fois que

nous pardonnons, notre ennemi devînt notre frère, nous mourrions sans

savoir ce qu'éclaire en nous une clémence imprudente qu'on ne regrette pas.

Nous mourrions sans avoir eu l'occasion de mesurer les forces qui entourent

notre vie, à l'aide de la force la plus grande qui se trouve dans notre

âme. L'inutilité d'un acte de bonté, l'inefficacité apparente d'une pensée

élevée ou simplement loyale, jette sur une foule de choses un rayon d'une

autre nature que celui qu'y pourrait projeter toute l'utilité du bien.

Certes, il y aurait une grande joie à constater le triomphe invariable de

l'amour; mais il y a une joie plus grande encore à aller au travers de

cette illusion jusqu'à la vérité. «L'homme, a dit un penseur que la mort

nous enleva trop tôt, l'homme a trop souvent, tout le long de l'histoire,

placé sa dignité dans les erreurs, et la vérité lui a paru d'abord une

diminution de lui-même. La vérité ne vaut pas toujours le rêve, mais elle a

cela pour elle qu'elle est vraie. Dans le domaine de la pensée il n'y a

rien de plus moral que la vérité.»

Et cette vérité n'a rien d'amer, aucune vérité n'est amère pour le sage. Il

a pu désirer lui aussi que la vertu transportât des montagnes et qu'un acte

d'amour adoucît à jamais l'âme de tous ses frères. Mais aujourd'hui, il

apprend à préférer qu'il n'en soit pas ainsi. Et ce n'est pas pour les

satisfactions qu'y cueille son orgueil. Il ne se juge pas meilleur que

l'univers, mais il s'y croit moins important. Il ne cultive plus la passion

de justice qu'il trouve dans son âme pour les fruits spirituels qu'elle

rapporte, mais par respect pour tout ce qui existe, et pour les fleurs

inattendues qu'elle fait naître en son intelligence. Il ne maudit pas

l'ingrat, il ne maudit même pas l'ingratitude; il ne se dit pas: «Je suis

meilleur que cet homme», ou «Je ne tomberai pas dans ce vice.» Mais

l'ingratitude lui apprend qu'il y a dans le bienfait des joies plus

spacieuses, moins personnelles et plus conformes à la vie générale que

celles qu'il attendait de la reconnaissance. Il aime mieux essayer de

comprendre ce qui est, que de s'efforcer de croire ce qu'il désire. Il a

vécu longtemps comme le pauvre transporté brusquement du fond de sa cabane

dans un palais immense. À son réveil, il cherchait avec inquiétude, dans

les salles trop vastes, les misérables souvenirs de son étroite chambre. Où

donc étaient l'âtre et le lit, la table, l'écuelle et l'escabeau? Il

retrouva, tremblant encore à ses côtés, l'humble flambeau de ses veillées,

mais sa lueur n'atteignait pas les hautes voûtes; et seul, le pilier le

plus proche semblait chanceler par moments dans les battements impuissants

des petites ailes de la lumière. Mais peu à peu ses yeux s'accoutumèrent à

la nouvelle demeure. Il parcourut les salles innombrables, et il se réjouit

de tout ce que le flambeau n'éclairait point, aussi profondément que de

tout ce qu'il éclairait. Il eût voulu d'abord des portes un peu plus

basses, des escaliers moins larges, des galeries où ne se perdissent pas

les regards. Mais à mesure qu'il marchait, il comprenait la beauté et la

grandeur de ce qui n'était pas d'accord avec ses rêves. Il fut heureux de

constater que tout ne tournait pas, comme dans sa cabane, autour de la

table et du lit. Il se félicita que le palais n'eût pas été bâti à la

taille des médiocres habitudes de sa misère. Il sut admirer ce qui

contredisait son désir, en élargissant sa vision. Tout ce qui existe

console et raffermit le sage, car la sagesse consiste à rechercher et à

admettre tout ce qui existe.

La sagesse et la destinée · 第 81 / 114 题