La sagesse hindoue a raison quand elle dit: «Travaille, comme travaillent
ceux-là qui sont ambitieux. Respecte la vie, comme le font ceux qui la
désirent. Sois heureux comme le sont ceux qui vivent pour le bonheur de
vivre.»
Et c'est encore le point central de la sagesse humaine. Agir comme si tout
acte portait un fruit extraordinaire et éternel, et cependant savoir
combien c'est peu de chose qu'un acte juste en face de l'univers. Avoir le
sentiment de la disproportion et marcher néanmoins comme si les proportions
étaient humaines. Ne pas perdre de vue la grande sphère, et se mouvoir dans
la petite avec autant de confiance, autant de gravité, de conviction et de
satisfaction, que si elle contenait la grande.
Avons-nous besoin d'illusions pour entretenir notre désir du bien? S'il en
était ainsi, il faudrait s'avouer que ce désir n'est pas conforme à la
nature humaine. Il n'est pas prudent de s'imaginer que le coeur croit
longtemps à des choses auxquelles la raison ne croit plus. Mais la raison
peut croire à des choses qui se trouvent dans le coeur. Elle finit même par
s'y réfugier de plus en plus simplement, chaque fois que la nuit tombe sur
son domaine. Car la raison est à l'égard du coeur comme une fille
clairvoyante, mais trop jeune, qui a souvent besoin des conseils de sa
mère, souriante et aveugle. Il arrive un moment dans la vie où la beauté
morale semble plus nécessaire que la beauté intellectuelle. Il arrive un
moment où toutes les acquisitions de l'esprit doivent se déverser dans la
grandeur de l'âme sous peine de mourir misérablement dans la plaine comme
un fleuve qui ne trouve pas la mer.