Résignons-nous à l'indifférence de la nature envers le sage. Cette
indifférence ne nous semble étrange que parce que nous ne sommes pas assez
sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi
exact et aussi humble que possible de la place que l'être humain occupe
dans l'univers.
L'être humain paraît grand dans sa sphère comme l'abeille paraît grande sur
la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'espérer qu'une
fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a
été héroïque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant
l'univers. Que ce soit nous-mêmes ou le monde entier qui nous paraisse
grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera
de la même façon dans notre âme.
Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des récompenses
extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous
qu'il faut trouver ces récompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce
que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout
n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est
toujours la fleur d'une longue vie intérieure heureuse et satisfaite. Il
suppose toujours des heures et de longues journées de repos sur les
montagnes les plus paisibles de notre âme. Aucune récompense postérieure ne
vaudrait la calme récompense qui l'a précédé. Le juste qui périt dans la
catastrophe dont je viens de parler, n'était là que parce que son âme avait
trouvé dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire,
nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux
reculaient, si la mort hésitait parfois devant de tels êtres, que seraient
désormais les héros et les justes? Où serait le bonheur d'une vertu qui
n'est complètement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui
n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune récompense? Il y a
une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie
divine à faire le bien et à n'espérer rien. On sait en général pourquoi
l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien,
plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste,
demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le
moins à répondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu'à mesure que
l'intelligence s'étend, le nombre des raisons qui poussent une âme à
l'héroïsme semblent diminuer, mais en même temps l'intelligence s'aperçoit
qu'elle n'a plus d'autre idéal qu'un héroïsme de plus en plus secret et
désintéressé.
Quoi qu'il en soit, celui qui éprouve le besoin d'agrandir la vertu en y
ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment
de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul,
sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le
bien. «Sans autre témoin que son coeur», dit Saint-Just. Il y a,
j'imagine, aux yeux de Dieu, une différence notable entre l'âme d'un homme
qui est persuadé que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et
l'âme de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits
pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vérité trop ambitieuse, pour
n'être pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une
vérité plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente
et plus grave. Faut-il être le soldat convaincu que chacun de ses coups
détermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la
mêlée et combat néanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se
ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop porté à
accepter la pensée que se tromper un peu soi-même est un acte d'idéal.
Mais revenons aux déceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre
nous chercheraient un autre bonheur si la vertu était utile, et Dieu leur
ôterait leur grande raison de vivre s'il les récompensait souvent. Il est
probable que rien n'est nécessaire, que rien n'est indispensable, et que si
l'âme n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien,
elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la
plus belle qu'elle possède, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas
trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en même temps à l'essence
la plus limpide de son bonheur. Les âmes qui goûtent réellement ce bonheur
seraient aussi étonnées qu'on songeât à les récompenser, que les autres
seraient étonnées qu'on songeât à punir le malheur. Il n'y a que ceux qui
ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.