LXXIII

Résignons-nous à l'indifférence de la nature envers le sage. Cette

indifférence ne nous semble étrange que parce que nous ne sommes pas assez

sages; car l'un des devoirs de la sagesse est de se rendre un compte aussi

exact et aussi humble que possible de la place que l'être humain occupe

dans l'univers.

L'être humain paraît grand dans sa sphère comme l'abeille paraît grande sur

la cellule de son rayon de miel; mais il serait absurde d'espérer qu'une

fleur de plus s'ouvrira dans les champs parce que la reine des abeilles a

été héroïque dans sa ruche. Ne croyons pas nous diminuer en agrandissant

l'univers. Que ce soit nous-mêmes ou le monde entier qui nous paraisse

grand, le sentiment de l'infini, qui est le sang de toute vertu, circulera

de la même façon dans notre âme.

Qu'est-ce qu'un acte de vertu pour en attendre ainsi des récompenses

extraordinaires? Ce n'est pas dans les lois de la gravitation mais en nous

qu'il faut trouver ces récompenses. Il n'y a que ceux qui ne savent pas ce

que c'est que le bien qui demandent un salaire pour le bien. Surtout

n'oublions pas qu'un acte de vertu est toujours un acte de bonheur. Il est

toujours la fleur d'une longue vie intérieure heureuse et satisfaite. Il

suppose toujours des heures et de longues journées de repos sur les

montagnes les plus paisibles de notre âme. Aucune récompense postérieure ne

vaudrait la calme récompense qui l'a précédé. Le juste qui périt dans la

catastrophe dont je viens de parler, n'était là que parce que son âme avait

trouvé dans le bien une certitude, une paix, que nul bonheur, nulle gloire,

nul amour n'aurait pu lui donner. Si les flammes s'ouvraient, si les eaux

reculaient, si la mort hésitait parfois devant de tels êtres, que seraient

désormais les héros et les justes? Où serait le bonheur d'une vertu qui

n'est complètement heureuse que parce qu'elle est noble et pure, et qui

n'est noble et pure que parce qu'elle n'attend aucune récompense? Il y a

une joie humaine à faire le bien en poursuivant un but; il y a une joie

divine à faire le bien et à n'espérer rien. On sait en général pourquoi

l'on fait le mal; mais moins on sait exactement pourquoi l'on fait le bien,

plus est pur le bien que l'on fait. Pour apprendre ce que vaut un juste,

demandons-lui pourquoi il est juste: il est probable que celui qui aura le

moins à répondre sera le juste le plus parfait. Il se peut qu'à mesure que

l'intelligence s'étend, le nombre des raisons qui poussent une âme à

l'héroïsme semblent diminuer, mais en même temps l'intelligence s'aperçoit

qu'elle n'a plus d'autre idéal qu'un héroïsme de plus en plus secret et

désintéressé.

Quoi qu'il en soit, celui qui éprouve le besoin d'agrandir la vertu en y

ajoutant l'approbation du destin et du monde, n'a pas encore le sentiment

de la vertu. On n'agit vraiment bien que lorsqu'on agit bien pour soi seul,

sans autre attente que de savoir de mieux en mieux ce que c'est que le

bien. «Sans autre témoin que son coeur», dit Saint-Just. Il y a,

j'imagine, aux yeux de Dieu, une différence notable entre l'âme d'un homme

qui est persuadé que les rayons d'un acte de vertu n'ont pas de limites, et

l'âme de celui qui se dit que ces rayons ne sont probablement pas faits

pour sortir de l'enceinte de son coeur. Une vérité trop ambitieuse, pour

n'être pas douteuse, peut donner un moment une force plus grande, mais une

vérité plus humble et plus humaine donne toujours une force plus patiente

et plus grave. Faut-il être le soldat convaincu que chacun de ses coups

détermine la victoire, ou celui qui sait la petite chose qu'il est dans la

mêlée et combat néanmoins d'un courage aussi ferme? L'homme de bien se

ferait scrupule de tromper son prochain, mais n'est que trop porté à

accepter la pensée que se tromper un peu soi-même est un acte d'idéal.

Mais revenons aux déceptions du juste. Je crois que les meilleurs d'entre

nous chercheraient un autre bonheur si la vertu était utile, et Dieu leur

ôterait leur grande raison de vivre s'il les récompensait souvent. Il est

probable que rien n'est nécessaire, que rien n'est indispensable, et que si

l'âme n'avait plus cette joie de faire le bien parce qu'il est le bien,

elle en trouverait une autre plus pure encore; mais en attendant, c'est la

plus belle qu'elle possède, n'y touchons pas sans motif. Ne touchons pas

trop aux malheurs de la vertu, de peur de toucher en même temps à l'essence

la plus limpide de son bonheur. Les âmes qui goûtent réellement ce bonheur

seraient aussi étonnées qu'on songeât à les récompenser, que les autres

seraient étonnées qu'on songeât à punir le malheur. Il n'y a que ceux qui

ne vivent pas dans la justice qui s'en plaignent toujours.

La sagesse et la destinée · 第 71 / 114 题