Mais n'exagérons rien quand il s'agit de la sagesse, fût-ce la sagesse
même. Si les forces du dehors ne s'arrêtent pas toujours devant l'homme de
bien, la plupart des puissances intérieures lui sont soumises; et presque
tous les bonheurs et les malheurs des hommes proviennent des puissances
intérieures. Nous avons dit ailleurs que le sage qui passe interrompt mille
drames. Il interrompt, en effet, par sa seule présence, la plupart des
drames qui naissent de l'erreur ou du mal. Il les interrompt en lui-même et
les empêche de naître autour de lui. Des gens qui auraient fait mille
choses folles ou mauvaises, ne les font pas, parce qu'ils ont rencontré un
être doué d'une sagesse simple et vivante, car dans la vie, la plupart des
caractères sont des caractères accessoires, et suivant le hasard,
s'attachent à un sillage de souffrance ou de paix. Autour de Jean-Jacques
Rousseau, par exemple, tout gémit, tout trahit, tout est plein de détours
et d'arrière-pensées, tout paraît délirer; autour de Jean-Paul, tout est
loyal, tout semble noble et clair, tout s'apaise et tout aime. Ce que nous
dominons en nous, nous le dominons en même temps dans tous ceux qui
s'approchent de nous. Il se forme autour du juste un grand cercle paisible
où les flèches du mal perdent peu à peu l'habitude de passer. Les
souffrances morales qui l'atteignent ne dépendent plus des hommes. Il est
vrai, au pied de la lettre, que leur malice ne peut nous faire pleurer que
dans les régions où nous n'avons pas encore perdu le désir de faire pleurer
nos ennemis. Si les traits de l'envie nous font saigner encore, c'est que
nous aurions pu lancer ces mêmes traits, et si une trahison nous arrache
des larmes, c'est que nous avons toujours en nous la puissance de trahir.
On ne peut blesser l'âme qu'avec les armes offensives qu'elle n'a pas
encore jetées sur le grand bûcher de l'amour.