LXXII

Mais revenons aux grandes lois incohérentes. Il n'y a pas longtemps, dans

une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une

manière plus éclatante que jamais, ce que les hommes appellent son

injustice, son aveuglement ou son indépendance. Il parut y punir

expressément la seule des vertus extérieures que la raison nous ait

laissée, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait

quelques justes imparfaits dans l'enceinte où la fatalité descendit ce

jour-là. Il paraît même certain qu'il s'y trouvait au moins un juste

véritable et désintéressé. C'est la présence presque certaine de ce juste

qui pose dans toute sa pureté la question terrible que nous ne pouvons nous

empêcher de faire. S'il n'avait pas été là, nous pourrions nous dire

que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une

injustice qui nous paraît énorme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on

appelait là-bas _charité_ n'était peut-être que la fleur trop audacieuse

d'une injustice permanente. L'homme ne peut se décider à croire qu'en tout

ce qui est extérieur il n'ait à lutter et à compter qu'avec des faits et

des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et

quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous

l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le

passé et l'avenir, avec l'étonnement pénible que nous éprouvons en

apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous

plaisons à créer un hasard idéal plus juste que nous-mêmes, et lorsqu'il

vient de commettre une injustice irrécusable, notre stupeur passée, tout au

fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que

nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obéi à des lois

que nous ne pouvons pénétrer. Le monde nous semblerait trop noir si le

hasard n'était pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale

gardienne de la nôtre, cela nous paraîtrait la négation même de toute

morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et étroite

morale des châtiments et des récompenses que nous offrent les religions

positives, mais nous oublions que si le hasard était doué du moindre

sentiment de justice, la morale haute et désintéressée que nous rêvons ne

serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est

absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mérite à être justes. Nous

refusons l'idéal des saints, et nous sommes persuadés que faire son devoir

dans l'espoir d'une récompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction

du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage, à peu près la même

valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons

volontiers que si Dieu est aussi haut que l'idée la plus haute qu'il a mise

dans l'âme des meilleurs d'entre nous, il devrait écarter tous les hommes

qui ont voulu lui plaire, c'est-à-dire qui n'ont pas fait le bien comme

s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aimé la vertu plus que Dieu même.

Mais, en réalité, et devant le moindre événement, nous nous apercevons que

nous sortons à peine des traités de _Morale en action_ de l'enfance, dans

lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des «

recueils de vertus châtiées». Ils seraient plus utiles aux véritables âmes

et entretiendraient davantage la fierté et l'énergie du bien. Ne perdons

pas de vue que c'est de l'immoralité même du hasard que doit naître une

morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonné, plus

il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquiète dans ces

grandes injustices, c'est la négation d'une haute loi morale; mais de cette

négation même naît immédiatement une loi morale supérieure. Avec la

suppression du châtiment et de la récompense naît la nécessité de faire le

bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous

semble disparaître; il y en a toujours une plus grande en réserve. Tout ce

que nous ajoutons à la moralité du destin, nous l'enlevons à notre idéal

moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin

n'est pas juste, plus nous élargissons et purifions devant nous les champs

d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu

s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice

évidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements

inébranlables.

[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charité à Paris (4 mai 1897)]

La sagesse et la destinée · 第 70 / 114 题