Mais revenons aux grandes lois incohérentes. Il n'y a pas longtemps, dans
une catastrophe affreuse[1], le destin manifesta une fois de plus et d'une
manière plus éclatante que jamais, ce que les hommes appellent son
injustice, son aveuglement ou son indépendance. Il parut y punir
expressément la seule des vertus extérieures que la raison nous ait
laissée, je veux dire l'amour du prochain. Il est probable qu'il y avait
quelques justes imparfaits dans l'enceinte où la fatalité descendit ce
jour-là. Il paraît même certain qu'il s'y trouvait au moins un juste
véritable et désintéressé. C'est la présence presque certaine de ce juste
qui pose dans toute sa pureté la question terrible que nous ne pouvons nous
empêcher de faire. S'il n'avait pas été là, nous pourrions nous dire
que nous ne savons pas de quelle somme de justice souveraine est faite une
injustice qui nous paraît énorme. Nous pourrions nous dire que ce qu'on
appelait là-bas _charité_ n'était peut-être que la fleur trop audacieuse
d'une injustice permanente. L'homme ne peut se décider à croire qu'en tout
ce qui est extérieur il n'ait à lutter et à compter qu'avec des faits et
des forces aveugles: l'eau, le feu, l'air, les lois de la pesanteur et
quelques autres. Nous avons besoin d'excuser le hasard; et quand nous
l'accusons formellement, n'est-ce pas comme si nous l'excusions dans le
passé et l'avenir, avec l'étonnement pénible que nous éprouvons en
apprenant qu'un homme de bien a commis un acte bas et vil? Nous nous
plaisons à créer un hasard idéal plus juste que nous-mêmes, et lorsqu'il
vient de commettre une injustice irrécusable, notre stupeur passée, tout au
fond de notre coeur, nous lui rendons notre confiance, en nous disant que
nous ne savons pas tout ce qu'il sait, et qu'il doit avoir obéi à des lois
que nous ne pouvons pénétrer. Le monde nous semblerait trop noir si le
hasard n'était pas moral. Qu'il n'y ait pas une justice ou une morale
gardienne de la nôtre, cela nous paraîtrait la négation même de toute
morale et de toute justice. Nous ne voulons plus de la basse et étroite
morale des châtiments et des récompenses que nous offrent les religions
positives, mais nous oublions que si le hasard était doué du moindre
sentiment de justice, la morale haute et désintéressée que nous rêvons ne
serait plus possible. Si nous ne sommes pas convaincus que le hasard est
absolument sans justice, nous n'avons plus aucun mérite à être justes. Nous
refusons l'idéal des saints, et nous sommes persuadés que faire son devoir
dans l'espoir d'une récompense quelconque, ne serait-ce que la satisfaction
du devoir accompli, doit avoir, aux yeux d'un Dieu sage, à peu près la même
valeur que faire le mal parce qu'il nous profite. Nous nous disons
volontiers que si Dieu est aussi haut que l'idée la plus haute qu'il a mise
dans l'âme des meilleurs d'entre nous, il devrait écarter tous les hommes
qui ont voulu lui plaire, c'est-à-dire qui n'ont pas fait le bien comme
s'il n'existait pas, et qui n'ont pas aimé la vertu plus que Dieu même.
Mais, en réalité, et devant le moindre événement, nous nous apercevons que
nous sortons à peine des traités de _Morale en action_ de l'enfance, dans
lesquels tous les crimes sont punis. Il nous faudrait, au contraire, des «
recueils de vertus châtiées». Ils seraient plus utiles aux véritables âmes
et entretiendraient davantage la fierté et l'énergie du bien. Ne perdons
pas de vue que c'est de l'immoralité même du hasard que doit naître une
morale plus belle. Ici, comme partout plus l'homme se sent abandonné, plus
il retrouve la force propre de l'homme. Ce qui nous inquiète dans ces
grandes injustices, c'est la négation d'une haute loi morale; mais de cette
négation même naît immédiatement une loi morale supérieure. Avec la
suppression du châtiment et de la récompense naît la nécessité de faire le
bien pour le bien. Ne nous troublons jamais lorsqu'une loi morale nous
semble disparaître; il y en a toujours une plus grande en réserve. Tout ce
que nous ajoutons à la moralité du destin, nous l'enlevons à notre idéal
moral le plus pur. Au contraire, plus nous sommes convaincus que le destin
n'est pas juste, plus nous élargissons et purifions devant nous les champs
d'une morale meilleure. Ne nous imaginons pas que les bases de la vertu
s'effondrent parce que Dieu nous semble injuste. Ce serait dans l'injustice
évidente de son Dieu que la vertu humaine trouverait enfin des fondements
inébranlables.
[Note 1: L'incendie du Bazar de la Charité à Paris (4 mai 1897)]