Ce n'est pas en se sacrifiant que l'âme devient plus grande; mais c'est en
devenant plus grande qu'elle perd de vue le sacrifice, comme le voyageur
qui s'élève perd de vue les fleurs du ravin. Le sacrifice est un beau signe
d'inquiétude, mais il ne faut pas cultiver l'inquiétude pour elle-même.
Tout est sacrifice aux âmes qui s'éveillent; bien peu de choses portent
encore le nom de sacrifice pour une âme qui a su trouver une vie dont le
dévouement, la pitié et l'abnégation ne sont plus les racines
indispensables mais les fleurs invisibles. En vérité, trop d'êtres
éprouvent le besoin de détruire, même inutilement, un bonheur, un amour, un
espoir qui leur appartient, pour s'apercevoir à la clarté des flammes de
l'holocauste. On dirait qu'ils portent une lampe dont ils ne savent pas
l'usage; et lorsque la nuit tombe, et qu'ils sont avides de lumière, ils
en répandent la substance sur un feu étranger.
Évitons d'agir comme ce gardien du phare de la légende, qui distribuait aux
pauvres des cabanes voisines l'huile des grandes lanternes qui devaient
éclairer l'océan. Toute âme, dans son milieu, est gardienne d'un phare plus
ou moins nécessaire. La mère la plus humble qui se laisse attrister,
absorber, anéantir tout entière par les plus étroits de ses devoirs de
mère, donne son huile aux pauvres, et ses enfants souffriront toute leur
vie que l'âme de leur mère n'ait pas été aussi claire qu'elle eût pu
l'être. La force immatérielle qui luit dans notre coeur doit luire avant
tout pour elle-même. Ce n'est qu'à ce prix-là qu'elle luira pour les
autres. Si petite que soit votre lampe, ne donnez jamais l'huile qui
l'alimente, mais la flamme qui la couronne.