Sachons offrir, quand il le faut, à nos frères malheureux, nos richesses,
notre temps, notre vie; c'est là le don exceptionnel de quelques heures
exceptionnelles, mais le sage n'est pas tenu de négliger son bonheur et
tout ce qui entoure son existence, pour se préparer uniquement à traverser,
avec plus ou moins d'héroïsme, une ou deux heures exceptionnelles. En
morale, il faut avant tout s'attacher aux devoirs qui reviennent tous les
jours, aux actes fraternels qui ne s'épuisent pas. À ce point de vue, dans
la marche ordinaire de la vie, la seule chose dont nous puissions offrir
une part sans cesse renaissante aux âmes heureuses ou malheureuses de ceux
qui s'avancent à nos côtés le long des mêmes routes, c'est la force, la
confiance, l'indépendance apaisée de notre âme. C'est pourquoi le plus
humble des hommes est obligé d'entretenir et d'agrandir son âme, comme s'il
savait qu'un jour elle dût être appelée à consoler ou réjouir un Dieu.
Quand il s'agit de préparer une âme, il faut toujours la préparer pour une
mission divine. En ce domaine seul, et à cette condition, se fait le
véritable don de l'homme et s'accomplit le sacrifice par excellence. Et
quand son heure sonne, croyez-vous que ce que donne alors Socrate ou
Marc-Aurèle, qui vécut mille vies, ayant fait mille fois le tour de sa vie,
ne vaille pas mille fois tout ce que peut donner celui qui n'a pas fait un
pas dans sa conscience; et que s'il est un Dieu, il pèse seulement le
sacrifice au poids du sang de notre corps, et que le sang de l'âme, qui est
sa vertu, son sentiment d'elle-même, toute sa vie morale, et toute la force
qu'elle a accumulée durant bien des années, n'ait aucune valeur?