On nous dit: «Aimez votre prochain comme vous-même», mais si vous vous
aimez d'une manière étroite, puérile et craintive, vous aimerez votre
prochain de la même façon. Apprenez donc à vous aimer largement, sainement,
sagement et complètement. C'est chose moins facile qu'on ne croit.
L'égoïsme d'une âme clairvoyante et forte est plus efficacement charitable
que tout le dévouement d'une âme aveugle et faible. Avant d'exister pour
les autres, il importe que vous existiez pour vous-même; avant de vous
donner, il faut vous acquérir. Soyez certain que l'acquisition d'une
parcelle de votre conscience importe mille fois plus, au bout du compte,
que le don de votre inconscience tout entière.
Presque toutes les grandes choses de ce monde ont été faites par des êtres
qui ne songeaient nullement à se sacrifier. Platon n'abandonne pas sa
pensée pour mêler ses larmes aux larmes de ceux qui pleurent dans Athènes;
Newton ne quitte pas ses spéculations pour sortir à la recherche de sujets
de pitié ou de tristesse; et surtout Marc-Aurèle (car il s'agit ici du
sacrifice moral le plus fréquent et le plus dangereux), Marc-Aurèle
n'éteint pas la clarté de son âme pour rendre plus heureuse l'âme
inférieure de Faustine. Or, ce qui est juste dans l'existence de Platon, de
Newton ou de Marc-Aurèle, est également juste dans l'existence de toute
âme. Car toute âme dans sa sphère a les mêmes devoirs envers soi que l'âme
des plus grands. Convainquons-nous une fois pour toutes, que le devoir
capital de notre âme est d'être aussi complète, aussi heureuse, aussi
indépendante, aussi grande que possible. Il ne s'agit pas ici d'égoïsme ou
d'orgueil. On ne devient efficacement généreux, on ne devient véritablement
humble que quand on a un sentiment de soi éclairé, confiant et pacifique.
On peut sacrifier à ce but la passion même du sacrifice; car le sacrifice
ne doit pas être un moyen de s'ennoblir, mais le signe d'un ennoblissement.