LXV

Oui, la résignation est bonne et nécessaire devant les faits généraux et

inévitables de la vie, mais sur tous les points où la lutte est possible,

la résignation n'est que de l'ignorance, de l'impuissance ou de la paresse

déguisées. Il en est de même du sacrifice, qui n'est trop souvent que le

bras affaibli que la résignation agite encore dans le vide. Il est beau de

savoir se sacrifier simplement, lorsque le sacrifice vient au-devant de

nous et qu'il apporte un bonheur véritable aux autres hommes; mais il n'est

ni sage ni utile de consacrer sa vie à la recherche du sacrifice, et de

regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la

chair. (Pour le dire en passant, on attache d'ordinaire une importance

infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair; et ces

prétendus triomphes ne sont le plus souvent que des défaites totales de la

vie.) Le sacrifice peut être une fleur que la vertu cueille en passant,

mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route. C'est une

grave erreur de croire que la beauté d'une âme se trouve dans son avidité

du sacrifice; sa beauté féconde réside dans sa conscience et dans

l'élévation et la puissance de sa vie. Il est vrai qu'il y a des âmes qui

ne se sentent vivre que dans le sacrifice; mais il est vrai aussi que ce

sont des âmes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller à la recherche

d'une autre vie morale. Il est en général beaucoup plus facile de se

sacrifier, c'est-à-dire d'abandonner sa vie morale, au profit de qui veut

bien la prendre, que d'accomplir sa destinée morale et de remplir jusqu'au

bout la tâche pour laquelle la nature nous avait créés. Il est, en général,

beaucoup plus facile de mourir moralement et même physiquement pour les

autres, que d'apprendre à vivre pour eux. Trop d'êtres endorment ainsi

toute initiative, toute existence personnelle dans l'idée qu'ils sont

toujours prêts à se sacrifier. Une conscience qui ne va pas au delà de

l'idée du sacrifice et qui se croit en règle avec soi, parce qu'elle

cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a, est une conscience

qui a fermé les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne. Il est

beau de se donner, et c'est d'ailleurs à force de se donner qu'on finit par

se posséder quelque peu; mais c'est se préparer à donner peu de chose que

de n'avoir à donner à ses frères que le désir de se donner. Avant donc que

de donner, essayons d'acquérir; et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons

dispensés du devoir d'acquérir. Attendons l'heure du sacrifice en

travaillant à autre chose. Elle finit toujours par sonner; mais ne perdons

pas notre temps à la chercher sans cesse au cadran de la vie.

La sagesse et la destinée · 第 63 / 114 题