Oui, la résignation est bonne et nécessaire devant les faits généraux et
inévitables de la vie, mais sur tous les points où la lutte est possible,
la résignation n'est que de l'ignorance, de l'impuissance ou de la paresse
déguisées. Il en est de même du sacrifice, qui n'est trop souvent que le
bras affaibli que la résignation agite encore dans le vide. Il est beau de
savoir se sacrifier simplement, lorsque le sacrifice vient au-devant de
nous et qu'il apporte un bonheur véritable aux autres hommes; mais il n'est
ni sage ni utile de consacrer sa vie à la recherche du sacrifice, et de
regarder cette recherche comme le plus beau triomphe de l'esprit sur la
chair. (Pour le dire en passant, on attache d'ordinaire une importance
infiniment trop grande aux triomphes de l'esprit sur la chair; et ces
prétendus triomphes ne sont le plus souvent que des défaites totales de la
vie.) Le sacrifice peut être une fleur que la vertu cueille en passant,
mais ce n'est pas pour la cueillir qu'elle s'est mise en route. C'est une
grave erreur de croire que la beauté d'une âme se trouve dans son avidité
du sacrifice; sa beauté féconde réside dans sa conscience et dans
l'élévation et la puissance de sa vie. Il est vrai qu'il y a des âmes qui
ne se sentent vivre que dans le sacrifice; mais il est vrai aussi que ce
sont des âmes qui n'ont pas le courage ou la force d'aller à la recherche
d'une autre vie morale. Il est en général beaucoup plus facile de se
sacrifier, c'est-à-dire d'abandonner sa vie morale, au profit de qui veut
bien la prendre, que d'accomplir sa destinée morale et de remplir jusqu'au
bout la tâche pour laquelle la nature nous avait créés. Il est, en général,
beaucoup plus facile de mourir moralement et même physiquement pour les
autres, que d'apprendre à vivre pour eux. Trop d'êtres endorment ainsi
toute initiative, toute existence personnelle dans l'idée qu'ils sont
toujours prêts à se sacrifier. Une conscience qui ne va pas au delà de
l'idée du sacrifice et qui se croit en règle avec soi, parce qu'elle
cherche sans cesse l'occasion de donner ce qu'elle a, est une conscience
qui a fermé les yeux et qui s'est assoupie au pied de la montagne. Il est
beau de se donner, et c'est d'ailleurs à force de se donner qu'on finit par
se posséder quelque peu; mais c'est se préparer à donner peu de chose que
de n'avoir à donner à ses frères que le désir de se donner. Avant donc que
de donner, essayons d'acquérir; et ne croyons pas qu'en donnant nous soyons
dispensés du devoir d'acquérir. Attendons l'heure du sacrifice en
travaillant à autre chose. Elle finit toujours par sonner; mais ne perdons
pas notre temps à la chercher sans cesse au cadran de la vie.