Le monde est plein d'êtres faibles et nobles qui s'imaginent que le
dernier mot du devoir se trouve dans le sacrifice. Le monde est plein de
belles âmes qui, ne sachant que faire, cherchent à sacrifier leur vie; et
cela est regardé comme la vertu suprême. Non, la vertu suprême est de
savoir que faire, et d'apprendre à choisir à quoi l'on peut donner sa vie.
Ce n'est que provisoirement que le devoir pour chacun de nous est ce qu'il
croit être son devoir. Le premier de tous nos devoirs est d'éclairer notre
idée du devoir. Le mot _devoir_ contient souvent bien plus d'erreurs et de
nonchalance morale qu'il ne renferme de vertus, Clytemnestre dévoue sa vie
à venger sur Agamemnon la mort d'Iphigénie, et Oreste sacrifie la sienne à
venger sur Clytemnestre la mort d'Agamemnon. Mais il a suffi qu'un sage
passât en disant: «Pardonnez à vos ennemis», pour que tous les devoirs de
la vengeance fussent effacés de la conscience humaine. Il suffira peut-être
qu'un autre sage passe un jour, pour que la plupart des devoirs du
sacrifice en soient également bannis. En attendant, certaines idées sur le
renoncement, la résignation et le sacrifice épuisent plus profondément que
de grands vices et que des crimes même, les plus belles forces morales de
l'humanité.