Il en est qui attendent, s'interrogent, jugent, pèsent, et se décident
enfin. Ils ont raison aussi. Qu'importe que l'accomplissement d'un devoir
soit le résultat de l'instinct ou de l'intelligence? Les gestes de
l'instinct, comme les gestes de l'enfant, ont ordinairement une beauté un
peu vague, naïve, inattendue, qui nous touche davantage, mais ceux de la
bonne volonté réfléchie ne possèdent-ils pas une beauté plus sérieuse et
plus ferme? Il est donné à peu de coeurs d'être naïvement admirables; et
l'on aurait tort d'aller chercher en eux toutes les lois de nos devoirs. Au
reste, la bonne volonté réfléchie, alors même qu'elle n'a plus d'illusions,
aperçoit un grand nombre de devoirs moins séduisants, que l'instinct ne
voit pas; et la valeur morale d'un être ne s'estime-t-elle point au nombre
des devoirs qu'il aperçoit et qu'il a l'intention d'accomplir.
Il est bon que la plupart suivent sans s'interroger trop attentivement (car
il faut s'interroger bien longtemps pour que les réponses de la conscience
deviennent enfin semblables aux réponses de l'instinct); il est bon que la
plupart suivent en attendant l'instinct du sacrifice dans le devoir. Ils
suivent ainsi, les yeux fermés, une lumière que les meilleurs de leurs
ancêtres invisibles portent devant eux. Mais enfin, ce n'est pas là
l'idéal; et celui qui abandonne la moindre chose au profit de son frère,
sachant ce qu'il abandonne et pourquoi il le fait, occupe dans la vie
morale une situation plus haute que celui qui offre sa vie même sans avoir
jeté un regard en arrière.