La première âme venue ne peut pas porter le bonheur. Il y a le courage du
bonheur, comme il y a le courage du malheur. Peut-être faut-il plus de
force pour continuer d'être heureux que pour continuer à être malheureux;
car l'attente de ce qu'il n'a pas encore donne plus de joie au coeur qui
n'est pas sage que la pleine possession de tout ce qu'il a désiré. C'est du
sommet d'un bonheur permanent qu'on voit le mieux les désirs de ce coeur
qui semble ne pouvoir se nourrir que de crainte ou d'espoir, et qui a tant
de mal à se nourrir de ce qu'il a, alors même qu'il a tout.
On voit souvent des êtres forts et pleins de prudence morale, vaincus par
le bonheur. N'y trouvant pas tout ce qu'ils y cherchaient, ils ne le
défendent ni ne le retiennent avec l'énergie qu'il faudrait toujours
déployer dans la vie. Ah! qu'il faut être sage, pour ne plus s'étonner que
le bonheur apporte aussi de la tristesse, et pour que cette tristesse ne
nous incline pas à croire que nous ne possédons pas encore le bonheur
véritable! Ce qu'on trouve de meilleur dans le bonheur, c'est la certitude
qu'il n'est pas une chose qui enivre, mais qui fait réfléchir. Il est plus
accessible et il devient moins rare, une fois qu'on a appris que le seul
don qu'il laisse à l'âme qui sait en profiter; c'est un élargissement de
conscience qu'elle n'aurait point trouvé ailleurs. Il est plus important
pour l'âme humaine de savoir la valeur d'un bonheur que d'en jouir. Il est
nécessaire de savoir bien des choses pour aimer longtemps le bonheur; il
est indispensable d'en savoir bien davantage pour reconnaître qu'au sein
d'un bonheur sans orage la partie fixe et stable de toute félicité se
trouve uniquement dans cette force, qui, tout au fond de notre conscience,
pourrait nous rendre heureux au sein du malheur même. Vous ne pouvez vous
dire heureux que lorsque le bonheur vous a aidé à gravir des hauteurs d'où
vous pouvez le perdre de vue, sans perdre en même temps votre désir de
vivre.