LVI

Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous

deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le

savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en

grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne

l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant

qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus

vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du

malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage

pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on

l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans

un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.

«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?»

demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue

injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et

moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que

pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas

être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que

les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans

le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur

permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris

qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur.

Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse

est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les

penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus

intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence

entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans

la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne

parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a

l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que

la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est

qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve

qu'en elle.

La sagesse et la destinée · 第 54 / 114 题