Ce n'est pas en renonçant à des bonheurs qui nous entourent que nous
deviendrons sages; c'est en devenant sages que nous renoncerons sans le
savoir aux bonheurs qui ne s'élèvent plus jusqu'à nous. Ainsi, l'enfant, en
grandissant, abandonne, sans qu'il s'en aperçoive, les jeux qui ne
l'amusent plus. Et de même que l'enfant apprend plus de choses en jouant
qu'il n'en apprend dans le travail qu'on lui impose, la sagesse marche plus
vite dans le bonheur qu'elle ne l'eût fait dans le malheur. Les leçons du
malheur n'éclairent qu'une partie de la morale; et l'homme qui est sage
pour avoir été malheureux, ressemble à l'homme qui a aimé sans qu'on
l'aimât. Il ignorera toujours dans la sagesse ce que l'autre ignorera dans
un amour auquel l'amour n'a jamais répondu.
«Y a-t-il vraiment dans le bonheur autant de bonheur qu'on le dit?»
demandait un jour, à deux âmes heureuses, un philosophe qu'une longue
injustice avait un peu trop attristé. Non, le bonheur est à la fois plus et
moins enviable qu'on ne pense, parce qu'il est tout autre chose que ce que
pensent ceux qui n'ont pas été complètement heureux. Etre gai, ce n'est pas
être heureux, et être heureux, ce n'est pas toujours être gai. Il n'y a que
les petits bonheurs d'un instant qui sourient et qui ferment les yeux dans
le temps qu'ils sourient. Mais, arrivé à une certaine hauteur, le bonheur
permanent est aussi grave qu'une noble tristesse. Des sages nous ont appris
qu'il ne fallait pas être heureux, afin de pouvoir désirer le bonheur.
Mais, si le sage n'a pas été heureux, comment peut-il savoir que la sagesse
est l'unique chose qui ne s'attriste ni ne se lasse dans le bonheur? Les
penseurs qui connurent le bonheur ont appris à aimer la sagesse bien plus
intimement que ceux qui furent malheureux. Il y a une grande différence
entre la sagesse qui croît dans le malheur et celle qui se développe dans
la félicité. La première console en parlant du bonheur, mais la seconde ne
parle plus que d'elle-même. Au bout de la sagesse du malheureux, il y a
l'espoir du bonheur; au bout de celle de l'homme heureux, il n'y a plus que
la sagesse. Si le but de la sagesse est de trouver le bonheur, ce n'est
qu'à force d'être heureux qu'on finit par savoir que ce but ne se trouve
qu'en elle.