On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de
l'infini, de l'éternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme
Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent guère heureux. Mais on se
tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une détresse
générale suppose toujours un grand désespoir personnel. L'horizon du
malheur, contemplé du haut d'une pensée qui n'est plus instinctive,
égoïste, médiocre, ne diffère pas sensiblement de l'horizon du bonheur,
contemplé du haut d'une pensée de la même nature, mais d'une autre origine.
Peu importe, après tout, que les nuages qui s'agitent là-bas, aux confins
de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur,
c'est d'avoir atteint un endroit élevé, d'où il découvre enfin un espace
sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent
sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystérieuse et
admirable; et une tempête, pas plus qu'une belle journée calme, n'affaiblit
la vie de notre âme. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans
la chambre de nos petites pensées sans générosité, sans ardeur, sans
gravité, alors que l'océan illumine le ciel tout autour de notre demeure.
Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive
que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais
le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si
humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce
sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre
la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage
ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers
qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler
longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur
l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses.
Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort? N'est-ce
pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les
jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière? Il est
plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire
sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au
delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la
méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les
hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut
faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la
vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur
cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte,
puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que
de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous
vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants
et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont
vous vous plaignez de la sorte.
Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être
pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus
hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près
de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne
portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet
dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se
confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour
rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons
d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous
sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient
pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement
chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes.
Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à
chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on
peut l'être?