LVIII

On trouve des penseurs profonds et pleins du sentiment auguste de

l'infini, de l'éternel et de l'universel; on trouve des penseurs comme

Pascal, Hello, Schopenhauer, qui ne paraissent guère heureux. Mais on se

tromperait étrangement si l'on s'imaginait que l'expression d'une détresse

générale suppose toujours un grand désespoir personnel. L'horizon du

malheur, contemplé du haut d'une pensée qui n'est plus instinctive,

égoïste, médiocre, ne diffère pas sensiblement de l'horizon du bonheur,

contemplé du haut d'une pensée de la même nature, mais d'une autre origine.

Peu importe, après tout, que les nuages qui s'agitent là-bas, aux confins

de la plaine, soient tragiques ou charmants; ce qui apaise le voyageur,

c'est d'avoir atteint un endroit élevé, d'où il découvre enfin un espace

sans limites. Il n'est pas indispensable que des voiles blanches passent

sans cesse sur la mer, pour que la mer nous semble mystérieuse et

admirable; et une tempête, pas plus qu'une belle journée calme, n'affaiblit

la vie de notre âme. Ce qui l'affaiblit, c'est de rester jour et nuit dans

la chambre de nos petites pensées sans générosité, sans ardeur, sans

gravité, alors que l'océan illumine le ciel tout autour de notre demeure.

Mais il y a peut-être une différence entre le penseur et le sage. Il arrive

que le penseur s'attriste simplement sur les sommets qu'il a gravis, mais

le sage tâche d'y sourire de bonne foi et d'une façon si naturelle et si

humaine, que le plus humble de ses frères peut recueillir et comprendre ce

sourire qui tombe comme une fleur au pied de la montagne. Le penseur ouvre

la route «qui va de ce qu'on voit à ce qu'on ne voit pas», mais le sage

ouvre la voie qui mène de ce qu'on aime à ce qu'on aimera, et les sentiers

qui montent de ce qui ne nous console plus à ce qui peut nous consoler

longtemps encore. Il est nécessaire, mais il ne suffit pas, d'avoir sur

l'homme, sur Dieu, sur la nature, des pensées vivantes et audacieuses.

Qu'est-ce qu'une pensée profonde qui n'apporte aucun réconfort? N'est-ce

pas, comme celle qui ne parvient pas à imprégner notre vie de tous les

jours, une pensée que le penseur ne possède pas encore tout entière? Il est

plus facile de s'affliger et de demeurer dans son affliction, que de faire

sur-le-champ, le pas que le temps finit toujours par nous faire faire au

delà de cette affliction. Il est plus facile de paraître profond dans la

méfiance et les ténèbres, que dans la confiance et l'honnête clarté où les

hommes doivent vivre. Est-on sûr d'avoir fait tout l'effort qu'on peut

faire, en méditant ainsi, au nom de tous ses frères, sur la détresse de la

vie, si, pour ne pas amoindrir le grand tableau de cette détresse, on leur

cache les raisons, décisives après tout, pour lesquelles on l'accepte,

puisque l'on continue de vivre? Est-ce aller jusqu'au bout de sa pensée que

de penser pour ne pas consoler? Il est plus facile de me dire pourquoi vous

vous plaignez, que de m'apprendre avec simplicité les motifs plus puissants

et plus profonds pour lesquels votre instinct ne rejette pas cette vie dont

vous vous plaignez de la sorte.

Qui de nous ne trouve, sans les chercher, mille et mille raisons de n'être

pas heureux? Sans doute, il est utile que le sage nous indique les plus

hautes, car les raisons très hautes pour n'être pas heureux, sont bien près

de se transformer en raison d'être heureux. Mais toutes celles qui ne

portent pas en elles ces germes de grandeur et de bonheur (il y a en effet

dans la vie morale une foule d'espaces découverts où grandeur et bonheur se

confondent), ne méritent pas qu'on les énumère. Il faut être heureux pour

rendre heureux; et il faut rendre heureux pour demeurer heureux. Essayons

d'abord de sourire pour que nos frères apprennent à sourire, et puis nous

sourirons bien plus réellement en les voyant sourire. «Il ne me convient

pas que je me chagrine moi-même, moi qui jamais n'ai volontairement

chagriné personne», dit Marc-Aurèle, en une de ses plus belles lignes.

Mais n'est-ce pas se chagriner soi-même et apprendre en même temps à

chagriner les autres, que de n'apprendre pas à être aussi heureux que l'on

peut l'être?

La sagesse et la destinée · 第 56 / 114 题