Je ne dis pas que le destin soit juste, qu'il récompense les bons et
punisse les méchants. Quelle âme pourrait encore se dire bonne si la
récompense était sûre? Mais nous sommes bien plus injustes que le destin
lui-même lorsque nous le jugeons. Nous ne voyons que le malheur du sage,
car nous savons tous ce que c'est que le malheur; mais nous ne voyons pas
son bonheur, car il faut être exactement aussi sage que le sage et aussi
juste que le juste dont on pèse le destin pour connaître leur bonheur.
Lorsqu'un homme à l'âme basse tente de mesurer le bonheur d'un grand sage,
ce bonheur fuit comme l'eau entre ses doigts; mais dans la main d'un autre
sage, il devient aussi ferme, aussi brillant que l'or. On n'a que le
bonheur qu'on peut comprendre. Il arrive souvent que le malheur du sage
ressemble au malheur d'un autre homme, mais son bonheur n'a aucun rapport
avec ce qu'appelle bonheur celui qui n'est pas sage. Il y a bien plus de
terres inconnues dans le bonheur qu'il n'y a en a dans le malheur. Le
malheur a toujours la même voix, mais le bonheur fait moins de bruit à
mesure qu'il devient plus profond.
Quand nous mettons le malheur dans un plateau de la balance, chacun de nous
dépose dans l'autre l'idée qu'il se fait du bonheur. Le sauvage y mettra de
l'alcool, de la poudre et des plumes; l'homme civilisé un peu d'or et
quelques jours d'ivresse; mais le sage y déposera mille choses que nous ne
voyons pas, toute son âme peut-être, et le malheur même qu'il aura purifié.