Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus
fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les
lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de
voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et
connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que
lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre.
Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on
dirait que le bonheur dort encore dans les langes.
Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans
leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait
leur âme? D'où vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas
un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler?
Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas
d'apprendre aux autres à être heureux? Il est certain que l'on apprend à
être heureux; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous
vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir
votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les époques
que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques
hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui
nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi
heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du
plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand
bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres
s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est
pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent
rien que ne possèdent tous les hommes dans leur coeur.
Être heureux, c'est avoir dépassé l'inquiétude du bonheur. Il serait
nécessaire, de temps à autre, qu'un homme favorisé par le destin d'une
félicité éclatante, enviée, surhumaine, vînt nous dire simplement: j'ai
reçu tout ce que vos désirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la
santé, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je
puis me dire heureux; non pas à cause des dons que la fortune a daigné
m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris à regarder plus haut que
le bonheur. Si j'ai trouvé dans mes voyages merveilleux, dans mes
victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la félicité que je
cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se
trouvent la félicité et la paix véritables. Avant tous ces triomphes, elles
n'existaient qu'en moi; après tous ces triomphes, elles s'y trouvent
toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu
posséder tout ce que je possède, sans qu'il eût été nécessaire de posséder
tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne
l'étais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur
pour délivrer mon âme, apaiser ma pensée et éclairer mon coeur.