LII

Il n'est rien de plus juste que le bonheur, rien qui prenne plus

fidèlement la forme de notre âme, rien qui remplisse plus exactement les

lieux que la sagesse lui a ouverts. Mais il n'est rien qui manque encore de

voix autant que lui. L'ange de la douleur parle toutes les langues et

connaît tous les mots, mais l'ange du bonheur n'ouvre la bouche que

lorsqu'il peut parler d'un bonheur que le sauvage est à même de comprendre.

Le malheur est sorti de l'enfance depuis des centaines de siècles, mais on

dirait que le bonheur dort encore dans les langes.

Quelques hommes ont appris à être heureux, mais où sont-ils ceux qui dans

leur félicité songèrent à prêter leur voix à l'Archange muet qui éclairait

leur âme? D'où vient cet injuste silence? Parler du bonheur, n'est-ce pas

un peu l'enseigner? Prononcer son nom chaque jour, n'est-ce pas l'appeler?

Et l'un des beaux devoirs de ceux qui sont heureux, n'est-ce pas

d'apprendre aux autres à être heureux? Il est certain que l'on apprend à

être heureux; et rien ne s'enseigne plus aisément que le bonheur. Si vous

vivez parmi des gens qui bénissent leur vie, vous ne tarderez pas à bénir

votre vie. Le sourire est aussi contagieux que les larmes; et les époques

que l'on appelle heureuses ne sont souvent que des époques où quelques

hommes surent se dire heureux. D'ordinaire, ce n'est pas le bonheur qui

nous manque, c'est la science du bonheur. Il ne sert de rien d'être aussi

heureux que possible si on ignore qu'on est heureux, et la conscience du

plus petit bonheur importe bien plus à notre félicité que le plus grand

bonheur que notre âme ne regarde pas attentivement. Trop d'êtres

s'imaginent que le bonheur est autre chose que ce qu'ils ont, et c'est

pourquoi ceux qui ont le bonheur doivent nous montrer qu'ils ne possèdent

rien que ne possèdent tous les hommes dans leur coeur.

Être heureux, c'est avoir dépassé l'inquiétude du bonheur. Il serait

nécessaire, de temps à autre, qu'un homme favorisé par le destin d'une

félicité éclatante, enviée, surhumaine, vînt nous dire simplement: j'ai

reçu tout ce que vos désirs appellent chaque jour, j'ai la richesse, la

santé, la jeunesse, la gloire, la puissance et l'amour. Aujourd'hui, je

puis me dire heureux; non pas à cause des dons que la fortune a daigné

m'accorder, mais parce que ces dons m'ont appris à regarder plus haut que

le bonheur. Si j'ai trouvé dans mes voyages merveilleux, dans mes

victoires, dans ma force et dans mon amour, la paix et la félicité que je

cherchais, c'est qu'ils m'ont appris que ce n'est pas en eux que se

trouvent la félicité et la paix véritables. Avant tous ces triomphes, elles

n'existaient qu'en moi; après tous ces triomphes, elles s'y trouvent

toujours, et je n'ignore pas qu'avec un peu plus de sagesse j'aurais pu

posséder tout ce que je possède, sans qu'il eût été nécessaire de posséder

tant de bonheur. Je sais que je suis plus heureux aujourd'hui que je ne

l'étais hier, parce que je sais enfin que je n'ai plus besoin du bonheur

pour délivrer mon âme, apaiser ma pensée et éclairer mon coeur.

La sagesse et la destinée · 第 50 / 114 题