Si je vous parle du destin d'OEdipe, de Jeanne d'Arc et d'Agamemnon, vous
n'apercevrez pas la vie de ces trois êtres, vous ne verrez que les derniers
sentiers qui les menèrent à leur fin. Vous vous direz que leur destin n'a
pas été heureux, puisque leur mort n'a pas été heureuse. Mais vous oubliez
que la mort n'est jamais heureuse aux yeux de ceux qui ne meurent pas
encore, et pourtant c'est ainsi que nous jugeons la vie. Il semble que la
mort absorbe tout; et si trente années de félicité aboutissent à une mort
accidentelle, les trente années nous paraîtront perdues dans les ténèbres
d'une heure douloureuse.
L
Nous avons tort de relier ainsi le destin à la mort ou au malheur. Quand
donc quitterons-nous cette idée que la mort est plus importante que la vie,
et le malheur plus grand que le bonheur? Pourquoi ne regarder que du côté
des larmes, quand nous jugeons de la destinée d'un être, et jamais du côté
des sourires? Qui nous a dit qu'il fallût évaluer la vie à l'aide de la
mort et non pas la mort à l'aide de la vie? Nous plaignons la destinée de
Socrate, de Duncan, d'Antigone, de Jeanne d'Arc et de tant d'autres justes,
parce que leur fin fut inattendue ou cruelle, et nous nous disons que la
sagesse ou la vertu ne désarme pas le malheur. Mais d'abord, vous n'êtes ni
sage ni juste si vous cherchez dans la sagesse et la justice autre chose
que la sagesse et la justice mêmes. Et puis, de quel droit tassons-nous
ainsi une existence tout entière dans l'instant de la mort? Pourquoi me
dites-vous que la sagesse ou la vertu d'Antigone et de Socrate les rendit
malheureux parce que leur fin fut malheureuse? La mort occupe-t-elle dans
la vie un point plus vaste que la naissance? Et cependant vous ne tenez pas
compte de la naissance quand vous pesez la destinée du sage. Ce qui nous
rend heureux ou malheureux, c'est ce que nous faisons entre la naissance et
la mort; ce n'est pas dans sa mort, mais dans les jours et les années qui
la précèdent que se trouve le bonheur ou le malheur d'un être et son
véritable destin.
Nous raisonnons un peu comme si le sage dont l'histoire nous a appris la
mort affreuse eût passé son existence à prévoir la fin douloureuse que sa
sagesse lui préparait. Mais en réalité le sage est bien moins inquiété que
le méchant par l'idée de la mort. Socrate n'a pas à craindre comme Macbeth
que tout finisse mal. Et si tout finit mal, c'est contre toute attente, et
il n'a pas usé sa vie à la mourir d'avance comme le Thane de Cawdor. Mais
trop souvent au fond de nos pensées il semble qu'une blessure qui saigne
quelques heures anéantisse la paix d'une existence entière.