Quand nous prononçons le mot «Destin», il n'est personne qui ne se
représente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la
pensée des hommes, il n'est que le chemin qui conduit à la mort. Même, la
plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne à la mort
qui n'est pas encore arrivée. Il est la mort envisagée dans l'avenir et
l'ombre de la mort sur la vie. «Nul homme n'échappe à son destin»,
disons-nous, par exemple, en songeant à la mort qui attend le voyageur au
détour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne
parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du même dieu. Et
cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un
bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il
advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature
le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il
pas moins visible à mesure qu'il s'élève? Mais nous n'en tenons aucun
compte. Si c'est une aventure misérable, tout le village, toute la ville
accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beauté qui vient frapper
notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient éclairer notre coeur, personne
n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut être aussi important à la joie
qu'une blessure est importante à la douleur. Nous ne sommes pas justes;
nous ne mêlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le
joignons pas à la mort, c'est pour le joindre à un malheur plus grand que
la mort même.