XLVIII

Quand nous prononçons le mot «Destin», il n'est personne qui ne se

représente quelque chose de sombre, d'affreux et de mortel. Au fond de la

pensée des hommes, il n'est que le chemin qui conduit à la mort. Même, la

plupart du temps, il n'est autre chose que le nom que l'on donne à la mort

qui n'est pas encore arrivée. Il est la mort envisagée dans l'avenir et

l'ombre de la mort sur la vie. «Nul homme n'échappe à son destin»,

disons-nous, par exemple, en songeant à la mort qui attend le voyageur au

détour de la route. Mais si le voyageur rencontre le bonheur, nous ne

parlons plus du destin, ou nous n'en parlons plus comme du même dieu. Et

cependant, ne peut-il advenir que celui qui chemine par la vie rencontre un

bonheur plus grand que le malheur et plus important que la mort? Ne peut-il

advenir qu'il rencontre un bonheur que nous ne voyons pas, et de sa nature

le bonheur n'est-il pas moins manifeste que le malheur, et ne devient-il

pas moins visible à mesure qu'il s'élève? Mais nous n'en tenons aucun

compte. Si c'est une aventure misérable, tout le village, toute la ville

accourt; mais si c'est un baiser, un rayon de beauté qui vient frapper

notre oeil, ou un rayon d'amour qui vient éclairer notre coeur, personne

n'y prend garde. Et pourtant un baiser peut être aussi important à la joie

qu'une blessure est importante à la douleur. Nous ne sommes pas justes;

nous ne mêlons presque jamais le destin au bonheur; et si nous ne le

joignons pas à la mort, c'est pour le joindre à un malheur plus grand que

la mort même.

La sagesse et la destinée · 第 47 / 114 题