XLVII

Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force même d'une âme

précipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface à de

nobles douleurs; mais le sage se plaît à agrandir cette surface qui est

belle.

Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses

ténèbres; il lui faut, à certaines heures, des victimes plus pures, qu'il

saisit en agitant ses grandes mains glacées dans la lumière. J'ai prononcé

tantôt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: «Voilà, malgré

sa force d'âme, la victime du destin que vous cherchiez en vain....» On ne

peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son âme a

trois fois plus de force que l'âme d'une autre femme. Elle périt, parce que

le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est obligée de choisir

entre la mort et ce qu'elle considère comme le plus impérieux de ses

devoirs de soeur. Elle se voit prise tout à coup entre la mort et l'amour;

et l'amour le plus pur et le plus désintéressé, puisqu'il s'agit de l'amour

pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le

destin a-t-il pu l'acculer ainsi à l'angle meurtrier que forment derrière

elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son âme, plus haute que les

autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismène, sa pauvre

soeur, n'aperçoit pas, même lorsqu'on la lui montre. Dans le même moment,

tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mêmes

voix s'élèvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en

haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismène ne se doute guère qu'il en

existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne

meurt pas. Mettez dans l'âme d'Antigone un peu de l'impuissance qui se

trouve dans celle d'Ophélie ou de Marguerite, et le destin eût jugé inutile

de faire signe à la mort dans l'instant où la fille d'OEdipe apparaissait

sous le porche du palais de Créon. C'est donc uniquement parce que son âme

est forte que le destin a pu s'en rendre maître.

Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du héros et du sage. Le

destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les

autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles

il pénètre; mais le juste est une ville fermée qui n'a qu'une porte de

lumière; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient à contraindre

l'amour à frapper à cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres

hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut guère que le mal; mais

s'il songe à régner sur le juste, il faut aussi qu'il songe à faire le

bien. Ce n'est plus à l'aide de ténèbres qu'il attaque. Le juste est à

l'abri dans sa lumière; et seule une lumière plus forte peut le vaincre. Il

faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les

hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne

peut saisir le héros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le

bonheur d'autrui. Il assaille les premiers à l'aide de tout ce qui est

laid; il ne peut assaillir les derniers qu'à l'aide de ce qu'il y a de plus

beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres

mêmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrésistible

pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du

devoir. L'histoire d'Antigone épuise toute l'histoire de l'empire du destin

sur le sage. Jésus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le

gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charité qui s'éteint

au chevet du malade, et l'humble passant qui périt pour sauver le passant

qui périt, ont été obligés de choisir, et portent à la même place la

blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux périls aussi dans la

lumière, et il est dangereux d'être sage pour ceux qui craignent de se

sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure

généreuse est sonnée, ne sont peut-être pas bien sages....

La sagesse et la destinée · 第 46 / 114 题