Cependant la vertu est bien souvent punie, et la force même d'une âme
précipite parfois son malheur. Plus on aime, plus on offre de surface à de
nobles douleurs; mais le sage se plaît à agrandir cette surface qui est
belle.
Oui, reconnaissons-le, le destin ne reste pas toujours au fond de ses
ténèbres; il lui faut, à certaines heures, des victimes plus pures, qu'il
saisit en agitant ses grandes mains glacées dans la lumière. J'ai prononcé
tantôt le nom tragique d'Antigone, et l'on dira sans doute: «Voilà, malgré
sa force d'âme, la victime du destin que vous cherchiez en vain....» On ne
peut le nier; Antigone est la proie du dieu froid, parce que son âme a
trois fois plus de force que l'âme d'une autre femme. Elle périt, parce que
le destin l'a mise dans une situation telle, qu'elle est obligée de choisir
entre la mort et ce qu'elle considère comme le plus impérieux de ses
devoirs de soeur. Elle se voit prise tout à coup entre la mort et l'amour;
et l'amour le plus pur et le plus désintéressé, puisqu'il s'agit de l'amour
pour une ombre qu'elle ne verra jamais sur cette terre. Et pourquoi le
destin a-t-il pu l'acculer ainsi à l'angle meurtrier que forment derrière
elle la mort et le devoir? Uniquement parce que son âme, plus haute que les
autres, a vu cette paroi infranchissable du devoir, qu'Ismène, sa pauvre
soeur, n'aperçoit pas, même lorsqu'on la lui montre. Dans le même moment,
tandis qu'elles se trouvent toutes deux sur le seuil du palais, les mêmes
voix s'élèvent autour d'elles. Antigone n'entend que celle qui vient d'en
haut; et c'est pourquoi elle meurt; Ismène ne se doute guère qu'il en
existe une autre que celle qui vient d'en bas; et c'est pourquoi elle ne
meurt pas. Mettez dans l'âme d'Antigone un peu de l'impuissance qui se
trouve dans celle d'Ophélie ou de Marguerite, et le destin eût jugé inutile
de faire signe à la mort dans l'instant où la fille d'OEdipe apparaissait
sous le porche du palais de Créon. C'est donc uniquement parce que son âme
est forte que le destin a pu s'en rendre maître.
Il est vrai; et c'est la consolation du juste, du héros et du sage. Le
destin n'a d'empire sur eux que par le bien qu'il les oblige de faire. Les
autres hommes sont comme des villes aux cent portes ouvertes par lesquelles
il pénètre; mais le juste est une ville fermée qui n'a qu'une porte de
lumière; et le destin ne peut l'ouvrir que lorsqu'il parvient à contraindre
l'amour à frapper à cette porte. Il fait faire ce qu'il veut aux autres
hommes; et le destin, lorsqu'il est libre, ne veut guère que le mal; mais
s'il songe à régner sur le juste, il faut aussi qu'il songe à faire le
bien. Ce n'est plus à l'aide de ténèbres qu'il attaque. Le juste est à
l'abri dans sa lumière; et seule une lumière plus forte peut le vaincre. Il
faut alors que le destin devienne plus beau que sa victime. Il place les
hommes ordinaires entre une douleur et le malheur des autres; mais il ne
peut saisir le héros et le sage qu'entre une souffrance personnelle et le
bonheur d'autrui. Il assaille les premiers à l'aide de tout ce qui est
laid; il ne peut assaillir les derniers qu'à l'aide de ce qu'il y a de plus
beau sur la terre. Il a des milliers d'armes contre les uns, et les pierres
mêmes du chemin se transforment en armes; il n'a qu'un glaive irrésistible
pour attaquer les autres; et c'est le glaive ardent du sacrifice et du
devoir. L'histoire d'Antigone épuise toute l'histoire de l'empire du destin
sur le sage. Jésus qui meurt pour nous, Curtius qui se jette dans le
gouffre, Socrate qui refuse de se taire, la soeur de charité qui s'éteint
au chevet du malade, et l'humble passant qui périt pour sauver le passant
qui périt, ont été obligés de choisir, et portent à la même place la
blessure glorieuse d'Antigone. Certes, il y a de beaux périls aussi dans la
lumière, et il est dangereux d'être sage pour ceux qui craignent de se
sacrifier; mais ceux qui craignent de se sacrifier, lorsque l'heure
généreuse est sonnée, ne sont peut-être pas bien sages....