La force active d'un événement ne se trouve que dans la manière dont on
envisage cet événement. Réunissez dix hommes qui comme Paul-Emile perdent
leurs deux fils dans l'heure la plus douce de leur vie: vous aurez dix
douleurs qui ne se ressembleront nullement. Le malheur vient en nous, mais
il n'y fait que ce qu'on lui ordonne de faire. Il sème, il ravage, il
moissonne, selon l'ordre qu'il a trouvé inscrit sur notre seuil. Si les
deux fils de mon voisin, qui est un homme médiocre, périssent dans
l'instant même où la fortune de leur père a réalisé ses désirs, tout s'en
ira dans les ténèbres, aucune étincelle ne jaillira, et le malheur, presque
ennuyé lui-même, ne laissera derrière lui que quelques cendres incolores.
Je n'ai pas besoin de revoir mon voisin. Je sais d'avance les petites
choses que la douleur lui a données, car la douleur ne fait jamais que nous
restituer ce que notre âme lui a prêté durant les jours heureux.