Mais le même malheur a frappé Paul-Emile. Rome effrayée attend,
retentissante encore de la marche du triomphe. Que va-t-il arriver? Les
dieux bravent-ils le sage, et de quelle façon le sage va-t-il répondre aux
dieux? Qu'est-ce que ce héros a fait de la douleur, ou qu'est-ce que la
douleur a fait de ce héros? C'est en de tels moments que l'humanité semble
avoir conscience que le destin éprouve une fois de plus la force de son
bras; que quelque chose sera changé pour elle, si ce bras ne peut pas
ébranler ce qu'il a attaqué. Aussi, voyez avec quelle inquiétude elle
cherche en ces occasions-là, dans les yeux de ses chefs, le mot d'ordre
contre l'invisible.
Mais Paul-Emile s'avance au milieu du peuple romain qu'il a convoqué. Il
est grave, et il parle ainsi: «Je n'ai jamais craint rien de ce qui vient
des hommes, mais entre les choses divines, ce que j'ai toujours redouté,
c'est l'extrême inconstance de la fortune, et l'inépuisable variété de ses
coups; surtout durant cette guerre où elle favorisait, comme un vent
propice, toutes mes entreprises. Sans cesse, en effet, je m'attendais à la
voir renverser mon bonheur, et soulever quelque tempête. Oui, en un seul
jour j'ai traversé la mer Ionienne, de Brindes à Corcyre, et, de Corcyre,
je suis arrivé en cinq jours à Delphes, où j'ai sacrifié à Apollon. Cinq
jours encore, et nous touchions, l'armée et moi, la Macédoine, et je
purifiais l'armée avec les cérémonies d'usage. À l'instant même, je
commençai mes opérations militaires, et quinze jours après j'avais terminé
cette guerre, par la plus glorieuse victoire.--Ce cours rapide de
prospérité m'inspirait une juste défiance de la fortune. Bien en repos sur
les ennemis et n'ayant aucun danger à craindre, c'est pour la traversée du
retour que je redoutais l'inconstance de la déesse, alors que je ramenais
une telle armée, si heureusement victorieuse, et des dépouilles immenses et
des rois captifs. Arrivé sans aucun accident auprès de vous, et voyant la
ville dans la joie, dans les fêtes et les sacrifices, je ne m'en suis pas
moins défié du sort; car je savais qu'il n'est pas une de ses faveurs qui
soit pour nous sans mélange, et que l'envie accompagne toujours les grands
succès. Mon âme, pleine de cette douloureuse inquiétude, et tremblante sur
ce que l'avenir réservait à Rome, n'a été délivrée de ses craintes qu'à
l'instant où j'ai vu ma maison périr en ce terrible naufrage, où il m'a
fallu, dans des jours sacrés, ensevelir de mes mains, coup sur coup, deux
fils de si belle espérance, les seuls que je me fusse réservés pour mes
héritiers. Me voici maintenant à l'abri des grands dangers, et j'ai une
ferme confiance que votre prospérité résistera, solide et durable. La
fortune est assez vengée de mes succès par les maux qu'elle a versés sur
moi. Elle a fait voir, dans le triomphateur autant que dans le captif
traîné en triomphe, un frappant exemple de la fragilité humaine; avec cette
différence pourtant que Persée, vaincu, a toujours ses enfants, et que
Paul-Emile, vainqueur, a perdu les siens.»