XXXIX

En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un

des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme,

parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que

moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il

lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et

dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de

l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi,

n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et

les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non

comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin

dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera

réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les

murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle.

Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule

du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la

grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du

bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien

petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées,

mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le

foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir

définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que

nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère

parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas

nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui

puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à

nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous

défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de

la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole

France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus

l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les

misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons

faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de

nous, de notre propre substance.»

La sagesse et la destinée · 第 38 / 114 题