En vérité, le sage souffre aussi. Il souffre, si la souffrance est l'un
des éléments de la sagesse. Il souffre peut-être plus qu'un autre homme,
parce qu'il est un homme plus complet. Il souffre davantage, parce que
moins on est seul, plus on souffre, et que plus l'homme est sage, moins il
lui semble qu'il est seul. Il souffrira dans sa chair, dans son coeur et
dans son esprit, parce qu'il y a des parties de la chair, du coeur et de
l'esprit qu'aucune sagesse de ce monde ne peut disputer au destin. Aussi,
n'est-ce pas la souffrance qu'il s'agit d'éviter, mais le découragement et
les chaînes qu'elle apporte à celui qui l'accueille comme un maître et non
comme le messager du personnage plus important, qu'un détour du chemin
dérobe encore à notre vue. Certes, le sage, tout comme son voisin, sera
réveillé en sursaut par les coups dont le messager importun ébranlera les
murs de sa demeure. Il faudra qu'il descende, il faudra qu'il lui parle.
Mais, tout en lui parlant, il regardera plus d'une fois par-dessus l'épaule
du malheur matinal, pour interroger, dans la poussière de l'horizon, la
grande idée qu'il précède peut-être. Au fond, quand on y songe au milieu du
bonheur, le mal dont le destin peut nous faire la surprise nous semble bien
petit. Je reconnais que le mal advenu, les proportions seront changées,
mais il n'en est pas moins certain que s'il voulait éteindre en nous le
foyer permanent du courage, il faudrait qu'il réussît à avilir
définitivement au fond de notre coeur tout ce que nous aimons, tout ce que
nous admirons, tout ce que nous adorons. Et quelle puissance étrangère
parvient à avilir un sentiment et une idée, si nous ne les détrônons pas
nous-mêmes? Hormis les souffrances physiques, existe-t-il une douleur qui
puisse nous atteindre autrement que par nos pensées? Et qui donc fournit à
nos pensées les armes à l'aide desquelles elles nous attaquent ou nous
défendent? On souffre peu de sa souffrance même, on souffre énormément de
la manière dont on l'accepte. «Il fut malheureux par sa faute, dit Anatole
France, en parlant de l'un de ceux qui ne regardent jamais par-dessus
l'épaule du messager brutal, il fut malheureux par sa faute, car toutes les
misères véritables sont intérieures et causées par nous-mêmes. Nous croyons
faussement qu'elles viennent du dehors. Mais nous les formons au dedans de
nous, de notre propre substance.»