Abandonnons ici la sagesse isolée pour revenir à celle qui marche vers la
tombe parmi le grand troupeau des destinées humaines. Est-il permis de dire
que le destin du sage ne se mêle jamais au destin du méchant ou à celui de
l'âme folle? Au contraire, toutes les existences s'entrecroisent sans
cesse; et les fils d'or s'enroulent autour des fils de chanvre dans le
tissu de la plupart des aventures. Il y a des malheurs plus lents et d'un
aspect moins effrayant que ceux d'OEdipe ou du prince d'Elseneur, et qui ne
baissent pas les yeux sous les regards de la justice, de l'amour ou de la
vérité. Ceux qui parlent des avantages de la sagesse ne sont jamais plus
sages que lorsqu'ils reconnaissent de bonne foi, sans amertume comme sans
orgueil, que la sagesse n'accorde presque rien à ses fidèles que ne
puissent dédaigner les ignorants ou les méchants. Il arrive maintes fois
que l'approche du sage ne change pas grand'chose à ce que les hommes
aperçoivent, soit qu'il vienne trop tard, soit qu'il passe trop vite et
qu'il n'y ait pas eu de contact véritable, soit qu'il ait à lutter contre
des forces accumulées par un trop grand nombre d'êtres depuis un trop grand
nombre de jours. Il ne fait pas de miracles extérieurs, il ne sauve jamais
que ce qui peut encore être sauvé selon les lois ordinaires de la vie, et
lui-même, il se peut qu'il soit pris dans un grand tourbillon inexorable.
Mais alors même qu'il périt, il peut se dire qu'il périt sans avoir été,
comme il arrive presque toujours, bien des semaines, bien des années
peut-être avant la catastrophe, le témoin impuissant et désespéré de la
ruine de son âme. Et puis, entendons-nous, sauver quelqu'un selon la vie
qui contient les deux vies, ce n'est pas nécessairement l'arracher à la
mort ou aux désastres du dehors; mais c'est certainement le rendre plus
heureux en le rendant un peu meilleur. Sauver moralement c'est tout, et
cela semble, en somme, comme tout ce qui a lieu sur les sommets de l'être,
une bien petite chose. Est-ce que le bon larron n'a pas été sauvé, non
seulement au sens chrétien, mais encore au sens plus parfait de ce mot?
Cependant il devait mourir dans l'heure même, mais il mourait éternellement
heureux parce qu'il avait été aimé au tout dernier moment; et qu'un être
infiniment sage avait su lui montrer que son âme n'était pas inutile,
qu'elle avait été bonne elle aussi et n'était pas passée inaperçue sur
cette terre....